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 La revue de web de Kat

Une "écriture excluante" qui "s’impose par la propagande" : 32 linguistes listent les défauts de l’écriture inclusive

Fri 26 Feb 2021 - 20:11

"Outre ses défauts fonctionnels, l’écriture inclusive pose des problèmes à ceux qui ont des difficultés d’apprentissage et, en réalité, à tous les francophones soudain privés de règles et livrés à un arbitraire moral." Bien que favorables à la féminisation de la langue, plusieurs linguistes estiment l'écriture inclusive profondément problématique.

Présentée par ses promoteurs comme un progrès social, l’écriture inclusive n’a paradoxalement guère été abordée sur le plan scientifique, la linguistique se tenant en retrait des débats médiatiques. Derrière le souci d'une représentation équitable des femmes et des hommes dans le discours, l’inclusivisme désire cependant imposer des pratiques relevant d’un militantisme ostentatoire sans autre effet social que de produire des clivages inédits. Rappelons une évidence : la langue est à tout le monde.

Les défauts de l'écriture inclusive

Les inclusivistes partent du postulat suivant : la langue aurait été "masculinisée" par des grammairiens durant des siècles et il faudrait donc remédier à l’"invisibilisation" de la femme dans la langue. C’est une conception inédite de l’histoire des langues supposant une langue originelle "pure" que la gent masculine aurait pervertie, comme si les langues étaient sciemment élaborées par les locuteurs. Quant à l"invisibilisation", c’est au mieux une métaphore mais certainement pas un fait objectif ni un concept scientifique.

Si la féminisation est bien une évolution légitime et naturelle de la langue, elle n’est pas un principe directeur des langues

Nous relèverons simplement ici quelques défauts constitutifs de l’écriture inclusive et de ses principes.

La langue n’a pu être ni masculinisée, ni féminisée sur décision d’un groupe de grammairiens, car la langue n’est pas une création de grammairiens — ni de grammairiennes. Ce ne sont pas les recommandations institutionnelles qui créent la langue, mais l’usage des locuteurs. L’exemple, unique et tant cité, de la règle d’accord "le masculin l’emporte sur le féminin" ne prétend posséder aucune pertinence sociale. C’est du reste une formulation fort rare, si ce n’est mythique, puisqu’on ne la trouve dans aucun manuel contemporain, ni même chez Bescherelle en 1835. Les mots féminin et masculin n’ont évidemment pas le même sens appliqués au sexe ou à la grammaire : trouver un quelconque privilège social dans l’accord des adjectifs est une simple vue de l’esprit.

Si la féminisation est bien une évolution légitime et naturelle de la langue, elle n’est pas un principe directeur des langues. En effet, la langue française permet toujours de désigner le sexe des personnes et ce n’est pas uniquement une affaire de lexique, mais aussi de déterminants et de pronoms ("Elle est médecin"). Par ailleurs, un nom de genre grammatical masculin peut désigner un être de sexe biologique féminin ("Ma fille est un vrai génie des maths") et inversement ("C’est Jules, la vraie victime de l’accident"). On peut même dire "un aigle femelle" ou "une grenouille mâle"...

Une écriture excluante

La langue n’est pas une liste de mots dénués de contexte et d’intentions, renvoyant à des essences. Il n’y a aucune langue qui soit fondée sur une correspondance sexuelle stricte. Autrement, le sens des mots serait déterminé par la nature de ce qu’ils désignent, ce qui est faux. Si c’était le cas, toutes les langues du monde auraient le même système lexical pour désigner les humains. Or, la langue n’a pas pour principe de fonctionnement de désigner le sexe des êtres : dire à une enfant "Tu es un vrai tyran" ne réfère pas à son sexe, mais à son comportement, indépendant du genre du mot.

Les formes masculines du français prolongent à la fois le masculin (librum) et le neutre (templum) du latin et font donc fonction de genre "neutre", c’est-à-dire par défaut, ce qui explique qu’il intervienne dans l’accord par résolution (la fille et le garçon sont partis), comme indéfini (ils ont encore augmenté les impôts), impersonnel (il pleut), ou neutre (c’est beau). Il n’y a là aucune domination symbolique ou socialement interprétable. Quand on commande un lapin aux pruneaux, on ne dit pas un.e lapin.e aux pruneaux...

La langue a ses fonctionnements propres qui ne dépendent pas de revendications identitaires individuelles. La langue ne détermine pas la pensée — sinon tous les francophones auraient les mêmes pensées, croyances et représentations. Si la langue exerçait un pouvoir "sexiste", on se demande comment Simone de Beauvoir a pu être féministe en écrivant en français "patriarcal". L’évidence montre que l’on peut exprimer toutes les pensées et les idéologies les plus antithétiques dans la même langue.

Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords

En français, l’orthographe est d’une grande complexité, avec ses digraphes (eu, ain, an), ses homophones (eau, au, o), ses lettres muettes, etc. Mais des normes permettent l’apprentissage en combinant phonétique et morphologie. Or, les pratiques inclusives ne tiennent pas compte de la construction des mots : tou.t.e.s travailleu.r.se.s créent des racines qui n’existent pas (tou-, travailleu-).Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords.

En effet, les réformes orthographiques ont normalement des objectifs d’harmonisation et de simplification. L’écriture inclusive va à l’encontre de cette logique pratique et communicationnelle en opacifiant l’écriture. En réservant la maîtrise de cette écriture à une caste de spécialistes, la complexification de l’orthographe a des effets d’exclusion sociale.Tous ceux qui apprennent différemment, l’écriture inclusive les exclut : qu’ils souffrent de cécité, dysphasie, dyslexie, dyspraxie, dysgraphie, ou d’autres troubles, ils seront d’autant plus fragilisés par une graphie aux normes aléatoires.

Tous les systèmes d’écriture connus ont pour vocation d’être oralisés. Or, il est impossible de lire l’écriture inclusive : cher.e.s ne se prononce pas. Le décalage graphie / phonie ne repose plus sur des conventions d’écriture, mais sur des règles morales que les programmes de synthèse vocale ne peuvent traiter et qui rendent les textes inaccessibles aux malvoyants.

L’écriture inclusive pose des problèmes à tous ceux qui ont des difficultés d’apprentissage

On constate chez ceux qui la pratiquent des emplois chaotiques qui ne permettent pas de produire une norme cohérente. Outre la prolifération de formes anarchiques ("Chere.s collègu.e.s", "Cher.e.s collègue.s", etc.), l’écriture inclusive est rarement systématique : après de premières lignes "inclusives", la suite est souvent en français commun... Si des universitaires militants ne sont pas capables d’appliquer leurs propres préceptes, qui peut le faire ?

L’écriture inclusive, à rebours de la logique grammaticale, remet aussi radicalement en question l’usage du pluriel, qui est véritablement inclusif puisqu’il regroupe. Si au lieu de "Les candidats sont convoqués à 9h00" on écrit "Les candidats et les candidates sont convoqué.e.s à 9h00", cela signifie qu’il existe potentiellement une différence de traitement selon le sexe. En introduisant la spécification du sexe, on consacre une dissociation, ce qui est le contraire de l’inclusion. En prétendant annuler l’opposition de genre, on ne fait que la systématiser : l’écriture nouvelle aurait nécessairement un effet renforcé d’opposition des filles et des garçons, créant une exclusion réciproque et aggravant les difficultés d’apprentissage dans les petites classes.

Outre ses défauts fonctionnels, l’écriture inclusive pose des problèmes à tous ceux qui ont des difficultés d’apprentissage et, en réalité, à tous les francophones soudain privés de règles et livrés à un arbitraire moral. La circulaire ministérielle de novembre 2017 était pourtant claire et, tout en valorisant fort justement la féminisation quand elle était justifiée, demandait "ne pas faire usage de l'écriture dite inclusive" : des administrations universitaires et municipales la bafouent dans un coup de force administratif permanent. L’usage est certes roi, mais que signifie un usage militant qui déconstruit les savoirs, complexifie les pratiques, s’affranchit des faits scientifiques, s’impose par la propagande et exclut les locuteurs en difficulté au nom de l’idéologie ?

langue écriture-inclusive
https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/une-ecriture-excluante-qui-s-impose-par-la-propagande-32-linguistes-listent-les?Echobox=1614331479#xtor=CS2-4

"Napoleon est un symbole français mais celui qui divise le plus", dit Trierweiler

Thu 25 Feb 2021 - 06:53

Faut-il commémorer Napoléon ? En France on aime vraiment beaucoup les polémiques. Après la guerre du steak à Lyon, on se lance dans une autre polémique et celle là, est de taille : Napoléon. Car il ne manquait plus que cela, nous n'avons pas assez des querelles sur le confinement ou le couvre-feu.

Valérie Trierweiler 24 février 2021

Le 5 mai prochain, ce sera les 200 ans de la mort de Napoléon à Saint Hélène, et aujourd’hui il y a autant de voix favorables à cette commémoration que de voix contre. Il y a d’ores et déjà un certain nombre d’évènements prévus, comme une grande exposition à la Villette et un biopic en même temps, il n’y avait que 1.000 films. On ne parle même pas des ouvrages qui vont inonder les librairies. Une centaine sont prévus.

Mais le problème c'est que la difficulté se situe au niveau de l’Etat et du Président de la République en particulier. Napoléon est le personnage historique préféré des français, c’est un symbole français mais il est aujourd’hui celui qui divise le plus.

Une misogynie et un rétablissement de l'esclavage qui font débat

C’était un chef de guerre, Général, consul, empereur qui a gagné près de quarante batailles aux noms célèbres. Mais les historiens craignent que ces noms ne viennent qu’illustrer le plan de Paris sans que les nouvelles générations ne sachent ce qu’ils signifient : Austerlitz, Iéna, Wagram et Waterloo et bien d’autres.

Cela coince, car c’est surtout sa misogynie qui fait débat. Dans son Code civil, il faisait de la femme une éternelle mineure, alors imaginez les mouvements féministes si Emmanuel Macron décidait de le célébrer en grande pompe. Il y a aussi le rétablissement de l’esclavage 8 ans après son abolition notamment en Guadeloupe et à Saint Domingue en 1802. Il va aussi laisser mourir Toussaint Louverture emprisonné dans le Jura.

Faut-il pour passer sous silence les 200 ans de la mort de Napoléon ? C’est la question. Entre les deux tours, Emmanuel Macron avait annoncé qu’il célébrerait le bi-centenaire de sa mort notamment en présence de Poutine devant le tombeau de Napoléon aux Invalides. Aujourd’hui c’est un peu moins d’actualité.

Les mouvements indigènistes et anticolonialistes sont opposés à cette célébration

Mais revenons à ce qui pose vraiment problème : le rétablissement de l’esclavage. En France, les mouvements indigènistes et anticolonialistes sont totalement opposés à cette célébration et on craint des débordements.

Pour les élus d’Outre-mer, c’est une commémoration impossible, ce serait faire l’apologie d’un crime. Chirac lui avait renoncé pour cela au bicentenaire d’Austerlitz en 2005.

Mais toujours est-il qu’on ne peut pas balayer l’héritage Napoléonien, il a fait entrer la France dans la modernité. Et puis il y a le souvenir de la gloire, de ses victoires. Il appartient au roman national, c’est un héros universel et du côté du ministère de la Culture, on explique que ce serait un comble qu’il soit célébré à l’étranger et pas en France.

Tout dépendra de la situation liée au Covid. Mais Macron, qui s’était comparé lui-même à Napoléon réfléchit à réunir deux causes, à faire du "en même temps" la commémoration de la mort de Napoléon le 5 mai et celle de l’abolition de l’esclavage le 10 mai. Il veut unifier la nation. Et puis comme on dit "commémorer n’est pas célébrer".

Napoléon Napoléon-2021
https://www.rtl.fr/actu/politique/napoleon-est-un-symbole-francais-mais-celui-qui-divise-le-plus-dit-trierweiler-7900003090

L'Amérique du Nord, continent oublié de la mémoire française | Le HuffPost

Sun 21 Feb 2021 - 10:30

Dans le cadre de notre dossier sur la mémoire, l'historien Gilles Havard retrace dans un entretien au HuffPost l'histoire méconnue de la Nouvelle-France, qui fut en réalité une "Amérique franco-indienne".

Par Pierre Tremblay

Signature du Traité de Grande Paix à Montréal en 1701Signature du Traité de Grande Paix à Montréal en 1701

DOSSIER MÉMOIRE - Il suffit d’entrer dans une librairie française pour cerner l’angle mort. Dirigez-vous vers le rayon “histoire”, puis auscultez la section “Amériques”, si elle existe. À coup sûr, vous découvrirez maints ouvrages sur l’histoire contemporaine des États-Unis. La vie de Barack Obama, la crise des missiles de Cuba ou le 11 septembre 2001, jusque dans leurs moindres détails.

Mais difficile d’élargir ce spectre états-unien. Le Canada, le Québec? La section “guides de voyages” risque d’être plus fournie. Et la Nouvelle-France? Presque un trou noir. Dans l’Hexagone, l’histoire française de l’Amérique du Nord, qui s’est pourtant écrite sur un territoire colossal s’étendant de la Louisiane au Labrador, aux 17e et 18e siècles, est aujourd’hui presque oubliée.

Cet article fait partie de notre dossier “La mémoire en mouvement”. Alors qu’Emmanuel Macron appelle à la création d’une liste de personnalités pour mieux représenter “la diversité de notre identité nationale”, Le HuffPost se plonge dans l’histoire de France et dans l’actualité pour interroger notre mémoire collective.  

La “Nouvelle-Orléans” et son “frenchquarter”, l’accent des “cousins québécois”... “Notre mémoire collective semble se résigner à n’entrevoir l’histoire des colonies françaises d’Amérique du Nord qu’à travers ces images fugaces et évanescentes”, explique l’historien Gilles Havard, en introduction de son “Histoire de l’Amérique française” (Flammarion) co-écrite avec Cécile Vidal, directrice d’études à l’EHESS.

“Par comparaison avec celle des îles à sucre, cette histoire occupe une faible place dans les programmes scolaires et elle reste peu enseignée à l’université”, rappelle-t-il.

Dans un long entretien au HuffPost, ce spécialiste de la Nouvelle-France et directeur de recherche au CNRS retrace ce pan méconnu de l’histoire française, en accordant une attention particulière aux relations franco-amérindiennes, fil rouge de ses recherches depuis une vingtaine d’années. Plongée dans une histoire complexe faite d’alliances, de guerres, de commerce et de métissages.

Ces derniers mois, les Français ont abondamment discuté de leur mémoire collective, mais l’histoire et les figures de l’Amérique du Nord française sont absentes de ces débats. Pourquoi ?

Le principal facteur, c’est que cette portion de l’empire français a disparu lors de la Guerre de Sept ans, en 1763, et donc avant la Révolution française, événement fondateur de notre histoire et identité nationale. Tout cela apparaît donc très lointain. C’est aussi l’histoire d’un échec. Les Français ont été battus par les Britanniques et on pourrait dire, même si c’est un peu simpliste, que l’amour propre national a pu freiner l’intérêt pour cette période.

Et puis c’est une histoire éclipsée par celle des États-Unis, première puissance mondiale. Côté américain, l’idéologie de la “Destinée manifeste” postule que l’histoire du continent commence avec l’arrivée des anglo-américains. Ce qui a précédé est considéré comme inférieur d’un point de vue civilisationnel. Le passé français et celui des autochtones sont donc perçus comme un prologue anecdotique.

Carte de la Nouvelle-France (en bleu) vers 1755Carte de la Nouvelle-France (en bleu) vers 1755

Vous écrivez que l’étude de l’Amérique française nécessite d’abord de “redéfinir les concepts souvent galvaudés de colonisation et d’impérialisme”. C’est-à-dire ?

Cette histoire nous amène à mieux réfléchir au phénomène colonial dans sa diversité et sa complexité. Par exemple, la colonisation de la Nouvelle-France, ça ne signifie pas immédiatement la soumission des Autochtones, ni nécessairement la confrontation.

La Nouvelle-France était peu peuplée (3000 colons en 1663, autour de 80.000 en 1760). Elle a donc existé grâce aux liens noués avec les Amérindiens. Ces derniers trouvaient aussi un intérêt dans ces alliances, pour mieux faire la guerre aux autres peuples autochtones ou résister à l’expansion des Britanniques, plus avides de leurs terres.

C’est pour cela que vous dites que l’Amérique française fut en fait une “Amérique franco-indienne” ?

Oui. Il y a bien un empire qui se construit, mais il repose sur des formes d’adaptation aux Autochtones, plus que d’imposition des normes coloniales. Le projet consiste à franciser et évangéliser les Amérindiens, mais c’est parfois le contraire qui se produit.

Il faut donc éviter l’histoire téléologique et anachronique en considérant que les autochtones sont immédiatement des victimes de l’histoire coloniale. Ce serait leur enlever leur marge de manœuvre, leur capacité à être des acteurs historiques. En revanche, à la longue, surtout au 19e siècle (époque britannique puis canadienne ou américaine), les Autochtones ont bien été soumis et refoulés dans des territoires exigus, devenant en quelque sorte des étrangers sur leurs terres.

L’arrivée des Français, et plus largement des Européens, va même provoquer une “tempête démographique” chez les Amérindiens...

En effet. C’est la plus grande tragédie de l’histoire des Amériques. Les Autochtones ont subi de plein fouet le choc microbien : ils n’étaient pas immunisés contre la grippe ou la variole. C’est, de loin, la principale cause de mortalité liée à la colonisation. Des groupes pouvaient perdre jusqu’à 90 % de leur population.

Si Jacques Cartier est passé avant lui, c’est Samuel de Champlain qui démarre l’entreprise coloniale en 1603. Quel est le projet au départ ?

Au 16e siècle, les pêcheurs normands, bretons et basques viennent pêcher la morue dans le golfe du Saint-Laurent. Mais bientôt, c’est un autre produit qui intéresse les Français : la peau de castor, qui sert à fabriquer des chapeaux en Europe. La monarchie va alors accorder des monopoles de traite à des entrepreneurs en échange de l’obligation de s’établir sur place et d’installer des colons.

Lors de ce voyage, une première alliance naît d’une rencontre fortuite avec des Amérindiens à Tadoussac (Québec), alors que des guerriers algonquins, montagnais et malécites célèbrent une victoire contre leurs ennemis, les Iroquois. Comment en arrive-t-on à ce rapprochement?

Les Français connaissaient déjà ces Autochtones. Mais cette rencontre est l’occasion de fonder une alliance durable. L’amitié des Autochtones est indispensable aux Français s’ils veulent circuler et s’implanter en Amérique du Nord. Leur alliance avec ces peuples est fondée sur le commerce et la guerre contre un ennemi commun. En s’alliant avec les Montagnais, les Hurons-Wendat et les Algonquins, les Français sont ainsi conduits à combattre les Iroquois.

Les Amérindiens trouvent aussi leur intérêt dans la traite des fourrures, car ils reçoivent en échange, par exemple, des textiles et des objets en fer (haches, marmites).

En 1701, cette politique d’alliance atteint son paroxysme avec la Grande Paix de Montréal, un traité hors normes entre les Français et une quarantaine de nations amérindiennes, dont les Iroquois. Peut-on parler alors d’un rapport de nation à nation?

Oui, ce sont des rapports diplomatiques tels qu’ils peuvent exister au même moment entre États européens. Mais les Français s’adaptent aux Autochtones : les discours de leurs chefs sont traduits par des interprètes français, on brandit des colliers de wampum – faits de perles de coquillages – pour appuyer sa parole, on fume le calumet… Les ambassadeurs autochtones s’adaptent eux aussi aux Français, qui leur demandent d’inscrire leur marque sur le traité de paix. Ils y dessinent alors des animaux totémiques.

Extrait du traité de 1701 avec les pictogrammes des nationsExtrait du traité de 1701 avec les pictogrammes des nations

Dans “L’Amérique fantôme” (Flammarion) et “Empire et métissages” (Septentrion), vous sortez de l’ombre les “coureurs de bois”, peut-être les acteurs les plus aboutis de cette Amérique franco-indienne. Qui étaient-ils?

Ce sont des colons français, tous des hommes, qui circulaient dans l’intérieur du continent nord-américain pour collecter des fourrures auprès des Amérindiens. Sur place, certains épousent des Amérindiennes à la mode autochtone. Les enfants qui naissent de ces unions deviennent, pour la plupart, de petits Autochtones, élevés par leur mère. Les patronymes français que l’on trouve aujourd’hui dans les réserves indiennes du Dakota ou du Montana témoignent de ces interactions.

C’est ainsi que le “rêve de Champlain”, pour reprendre les mots de l’historien David Hackett Fischer, prend forme? Lui qui disait aux Hurons en 1633 : “Nos jeunes hommes marieront vos filles, et nous ne formerons plus qu’un peuple”?

Le “rêve” de Champlain n’est pas un rêve de métissage, mais plutôt de francisation des Autochtones. Si des femmes amérindiennes se marient à des colons, leurs enfants, espère Champlain, deviendront de petits Français. Mais ce projet, relancé à l’époque de Colbert, va échouer. Au 18e siècle, cette politique officielle d’intermariage est abandonnée. Un discours mixophobe se développe alors.

Cela ne veut pas dire non plus que les tensions et les conflits étaient inexistants en Nouvelle-France...

Non, en plus des guerres contre les Iroquois, les Français, toujours avec des alliés autochtones, sont engagés autour de 1730 dans une politique de destruction des Renards (peuple des Grands Lacs) et des Natchez (en Basse-Louisiane), parce que ces groupes se montrent belliqueux. Des Natchez sont d’ailleurs déportés comme esclaves à Saint-Domingue, et leur société est en bonne partie détruite.

Même si c’était dans une moindre mesure que les Antilles, la Nouvelle-France a aussi connu l’esclavage. À ce sujet, vous faites la distinction entre la Basse-Louisiane et le reste de la colonie...

Oui, la Louisiane, comme Saint-Domingue (Haïti), constituait à partir des années 1720 une “société esclavagiste”, c’est-à-dire que son économie reposait sur le travail des esclaves africains, exploités dans des plantations de tabac ou d’indigo. En revanche, dans la vallée du Saint-Laurent (Canada), les esclaves représentaient environ 5 % de la population. Ils étaient pour la plupart des domestiques, en ville. Il s’agissait en grande majorité d’Autochtones, et
secondairement d’Africains.

La Nouvelle-France fut l’un des “laboratoires” où se sont développées la culture et l’identité françaises.Gilles Havard, historien

L’histoire de l’Amérique française semble s’écrire beaucoup à partir des archives coloniales et plus difficilement à partir de sources autochtones, qui ne maîtrisaient pas l’écriture. Comment, en tant qu’historien des relations franco-amérindiennes, se prémunir de ce biais?

C’est la grande difficulté : faire ressortir le point de vue et les logiques des Amérindiens, avec des sources qui, pour la plupart, sont coloniales. Il faut donc les croiser avec des ethnographies produites plus tardivement par des anthropologues, qui ont enquêté auprès d’Autochtones ayant connu les modes de vie traditionnels, ainsi qu’avec les traditions orales autochtones.

Trouvez-vous dommage l’absence de toute cette histoire dans les débats sur la mémoire ?

Oui, car la Nouvelle-France fut l’un des “laboratoires” où se sont développées la culture et l’identité françaises. Dans les écrits de missionnaires ou d’autres colons tel le baron de Lahontan, on trouve, à travers le portrait (en partie fantasmé) du “Bon Sauvage”, une critique de l’absolutisme, du dogmatisme religieux et de la propriété, et la valorisation des valeurs d’égalité, de liberté et de félicité. Tout cela a nourri la philosophie des Lumières.

A contrario, à travers d’autres descriptions moins favorables dudit “Sauvage” (il serait “débauché”, “oisif”, “païen”, “insubordonné”, “polygame”), on essentialise l’identité française en traçant un portrait normatif et prescriptif du Français idéal. Il doit être chrétien, obéissant, laborieux, vivre au sein d’une famille restreinte, être alphabétisé, etc. On prépare ainsi un modèle d’unification culturelle qui verra finalement le jour sous la Révolution française.

Dans cette histoire, auriez-vous des exemples de personnages historiques pour mieux représenter “la diversité” dans notre espace public, comme le veut Emmanuel Macron ?

Il faudrait, je crois, se tourner du côté des Amérindiens. Le chef Huron-Wendat Kondiaronk, par exemple, fut le grand artisan de la Grande paix de Montréal de 1701. Chicagou, un chef Illinois, est venu faire valoir les revendications des siens jusqu’à la Cour de France, en 1725. Les femmes, individuellement, sont moins présentes dans les sources, sauf s’il s’agit d’Amérindiennes converties au catholicisme, la plus connue étant l’Iroquoise Kateri Tekakwitha, canonisée en 2012. Côté africain, je pense à Samba, un esclave bambara qui se révolte à La Nouvelle-Orléans en 1731.

Mais je ne crois pas qu’on retiendra ces individus pour nommer des rues ou pour des statues. L’enjeu politique en France semble faible. Les Autochtones et les descendants d’esclaves noirs en Louisiane sont devenus des citoyens américains ou canadiens. L’histoire de l’Amérique française semble trop déconnectée de la France contemporaine pour que cela intéresse vraiment le gouvernement. Mais j’espère me tromper.

Acadie Canada colonie Indiens Nouvelle-France
https://www.huffingtonpost.fr/entry/lamerique-du-nord-continent-oublie-de-la-memoire-francaise_fr_6027c374c5b6f88289fbf18b

La chronique de Christian Rioux: pauvre Napoléon | Le Devoir

Sun 21 Feb 2021 - 08:59

Note : Courrier International a repris cet article en le titrant "La regrettable américanisation de la France" et en ajoutant cette introduction :

En France, la critique grandit contre l’importation excessive de certaines théories de sciences sociales américaines dans l’Hexagone. Le néopuritanisme répandu dans les universités outre-Atlantique est effectivement en train d’imposer des limites au droit de critiquer, qui est pourtant fondamental, déplore ce chroniqueur québécois.

En France, 2021 sera l’année du bicentenaire de la mort de Napoléon. C’est en effet le 5 mai 1821 que ce génie politique et militaire qui transforma la face du monde rendit son dernier souffle à Sainte-Hélène. La série de commémorations prévues, dont la publication d’une centaine de livres, a pourtant mal commencé. La conférence prévue cet automne à Nantes avec l’historien Thierry Lentz a été annulée. Dans un texte sibyllin, l’école de commerce de Nantes se contente de dire qu’elle ne voulait pas « promouvoir l’héritage napoléonien en cette période »...

Le lecteur averti devinera que celui qui a rétabli l’esclavage dans les colonies en 1802, alors qu’il était Premier consul, n’est pas en odeur de sainteté dans la ville qui abrite un mémorial consacré à son abolition. Comme si ce personnage plus grand que nature pouvait être ainsi réduit à cette seule décision. Une décision qui mériterait justement d’être étudiée sous l’angle historique plutôt que sous le seul éclairage de la morale.

La révolution néopuritaine qui fait rage dans les universités américaines serait-elle en train de gagner la France ? On peut le craindre. Déjà, les annulations et les tentatives d’annulation de conférences sont légion. On pense à la spécialiste de l’esthétique Carole Talon-Hugon, chahutée à Nice et qui est l’auteure d’un ouvrage fort à propos intitulé L’art sous contrôle (PUF). L’an dernier, l’enseignante de la Sorbonne Yana Grinshpun s’est fait refuser la publication d’un texte sous prétexte qu’il ne respectait pas les règles de l’« écriture inclusive », ce code impraticable devenu le nouveau drapeau rouge des militantes féministes les plus radicales.

Ce que Grinshpun nomme la « radicalisation progressive de l’espace universitaire » a déjà atteint aux États-Unis des sommets stratosphériques. En 2018, les chercheurs américains Helen Pluckrose, James Lindsay et Peter Boghossian en avaient fait la démonstration par l’absurde. Ils rédigèrent une vingtaine d’articles truffés d’enquêtes bidon et de statistiques bidouillées flattant tous dans le sens du poil les nouvelles idéologies radicales à la mode. L’un d’eux affirmait démontrer qu’une « rampante culture du viol » sévissait chez les chiens, dont certaines races souffraient d’une « oppression systémique ». Un autre dénonçait l’astrologie comme une pratique masculiniste et sexiste afin de lui opposer « une astrologie féministe, queer et indigéniste ». Au moment où le canular fut révélé, sept de ces articles avaient été acceptés, sept autres étaient à l’étape du comité de lecture et six seulement avaient été refusés.

Un dernier, mais non le moindre, reproduisait un extrait de Mein Kampf où l’on avait simplement remplacé les Juifs par les Blancs. Il fut refusé, mais reçut les éloges de plusieurs universitaires chevronnés. Les auteurs de ce coup fumant entendaient ainsi démontrer à quel point ce qu’ils nomment les « grievance studies » — que l’on pourrait traduire par « facultés de la récrimination » ou des « doléances » — a substitué l’idéologie à l’étude des faits.

Pluckrose et Lindsay viennent d’ailleurs de publier le best-seller Cynical Theories qui s’est vu décerner le titre de « Meilleur livre politique de l’année » par le Times. Son sous-titre est déjà tout un programme : « Comment les militants universitaires ont fait n’importe quoi sur la race, le sexe et l’identité — et pourquoi cela nuit à tout le monde ».

Les « gender », « ethnic » ou « post-colonial studies » fonctionnent en effet souvent comme si les femmes, les homosexuels ou les Noirs étaient seuls habilités à parler de ces sujets. Comme si leur parole était par essence sacrée et incontestable. Comme si elle échappait aux règles normales de la critique.

Or, la critique n’est-elle pas fondatrice de l’université au moins depuis Montaigne ? Elle est inhérente et constitutive de tout travail universitaire, peu importe le sexe, la race ou l’orientation sexuelle de celui qui parle. Quant aux discours militants, qui sont respectables tant qu’ils ne se cachent pas sous de mauvais prétextes, ils ne sont pas plus solubles dans la recherche universitaire que dans le journalisme.

Comme l’écrit Thierry Lentz : « Les groupes militants ont toujours existé. Ils ont toujours été agissants. […] Cela étant, les choses changent désormais rapidement en raison de la mollesse générale de la société et des administrations. Dire qu’un étudiant est là pour étudier est presque un scandale, empêcher les interventions extérieures d’historiens ou de philosophes entre presque dans les mœurs. Sur ce point, l’avenir est sombre, n’en doutons pas. »

Alors que les digues sautent les unes après les autres, en France comme au Québec, certains réclament une loi afin de protéger la liberté de parole dans une institution qui devrait pourtant en être le sanctuaire. Nul doute que pour défendre cette liberté, il faudra des recteurs autrement plus hardis que celui de l’Université d’Ottawa qui a refusé de soutenir la professeure Lieutenant-Duval à qui l’on avait reproché l’automne dernier d’avoir osé prononcer le mot « nègre ».

« On ne peut pas faire semblant d’être courageux », disait un personnage qui en connaissait un bout sur le sujet. Un certain… Napoléon Bonaparte.

déboulonneur-de-statue indigénisme liberté-d'expression libre Napoléon Napoléon-2021
https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/595102/pauvre-napoleon

Health Data Hub: l’Assurance maladie s’oppose à Microsoft sur la gestion des données de santé

Fri 19 Feb 2021 - 22:38

Les « conditions juridiques nécessaires » ne « semblent pas réunies » pour confier le mégafichier des données de santé françaises « à une entreprise non soumise exclusivement au droit européen », a estimé vendredi l’Assurance maladie, désignant ainsi implicitement Microsoft. La pilule ne passe toujours pas : saisi une nouvelle fois pour avis, sur le projet de décret devant graver dans le marbre les « modalités de mise en oeuvre » du gigantesque « système national des données de santé », le conseil d’administration de la Caisse nationale d’Assurance maladie (CNAM) ne s’est pas privé d’exprimer ses désaccords.

« Les conditions juridiques nécessaires à la protection de ces données ne semblent pas réunies pour que l’ensemble de la base principale soit mise à disposition d’une entreprise non soumise exclusivement au droit européen (…) indépendamment de garanties contractuelles qui auraient pu être apportées », écrit cette instance dans une délibération adoptée à l’unanimité des membres qui ont pris position. La charge vise évidemment le géant américain Microsoft, choisi sans appel d’offres début 2019 pour héberger le Health Data Hub, gestionnaire désigné de ce fichier agrégeant les données de la Sécu, des hôpitaux ou des soignants libéraux, entre autres.

« Seul un dispositif souverain et uniquement soumis au RGPD (le règlement européen qui garantit aux usagers certains droits sur leurs données, ndlr) permettra de gagner la confiance des assurés », ajoute le conseil d’administration. L’instance juge qu’en attendant cette solution, les données « ne seraient mises à disposition du Health Data Hub qu’au cas par cas », uniquement pour « des recherches nécessaires à la prévention, au traitement et à la prise en charge de la Covid-19 ».

RGPD santé Vie-privée
https://www.frenchweb.fr/health-data-hub-lassurance-maladie-soppose-a-microsoft-sur-la-gestion-des-donnees-de-sante/416099

Why I Still Use RSS | atthislink - Le Hollandais Volant

Sun 14 Feb 2021 - 21:17

Le RSS permet :
– de ne suivre QUE les sites que l’on veut (sans subir des postes sponsorisés qui viendraient s’y glisser — bien-sûr oubliez Feedly pour ça, qui faisait (fait ?) exactement ça) ;
– de suivre ce que l’on veut : une playlist vidéo ? un blog ? un forum ? des modifs sur un Wiki ? des nouvelles photos sur un site de partage de photos ? Tout est possible : tant que c’est au format RSS, on peut tout regrouper au même endroit et c’est trié selon vôtre envie : par date, par type, par source…
– de suivre tout ça sur l’appareil que vous voulez. C’est comme l’e-mail : peu importe l’appareil, ça marche partout.
– de choisir l’outil que l’on veut. Il y a des centaines de lecteurs RSS que l’on peut installer sur son ordi ou sur son espace de stockage en ligne. Un lecteur ne vous plaît pas ? Pas grave, y a le choix.
– de faire votre propre lecteur RSS. Aucun lecteur RSS du marché ne vous plaît ? Apprenez à coder et faites le vôtre.

Le RSS, c’est vieux et low-tech.
Y a pas d’Ajax qui fait des requêtes à tout va, ni d’API à la mode : c’est juste du XML statique dans un fichier texte.

Mais ça marche, c’est ouvert, libre, gratuit.

À tous les sites : remettez vos flux RSS ! Ne soyez pas con et ne virez pas ça !

Il fut une époque où Twitter avait des flux RSS, où Youtube ne les cachait pas et où Facebook permettait à la fois de suivre un profil via RSS, et de publier le contenu d’un RSS sur votre « mur ». Tout ça c’est du passé : c’était trop pratique, trop simple, trop gratuit probablement. Faites pas comme eux.

RSS
https://lehollandaisvolant.net/?id=20210203185034

Napoléon : ses Mémoires sont-elles une imposture ?

Sat 13 Feb 2021 - 09:26

e pourrait bien être l'une des plus grandes révélations historiques de ces dernières années. La révélation au mieux d'un mensonge, au pire d'une imposture. C'est à lire ce vendredi dans Le Figaro qui consacre une double page à ces chercheurs en histoire qui viennent de retrouver par hasard à Londres un manuscrit que l'on cherchait depuis deux siècles. Le manuscrit du Mémorial de Sainte-Hélène, les mémoires de Napoléon, qu'il avait dicté à son secrétaire.

Que révèle ce manuscrit ? La plupart des grandes citations attribuées à Napoléon ne sont sans doute jamais sorties de sa bouche. Il y a en effet d'énormes différences entre ce manuscrit et la version imprimée du Mémorial de Sainte-Hélène. La plus célèbre : "Quel roman pourtant que ma vie" ne figure pas dans le manuscrit. "Je suis le messie de la révolution" ne figure pas non plus dans le manuscrit. Pas plus que "j'ai voulu être le régénérateur de l'Europe". Autant de citations qui ont contribué à bâtir la légende napoléonienne.

Son secrétaire a-t-il pris des libertés avec la vérité pour redorer le blason de Napoléon ? Les propos qui lui sont attribués sont-ils totalement inventés ? C’est la nouvelle énigme face à laquelle se trouvent aujourd'hui les historiens.

Napoléon-2021
https://www.rtl.fr/actu/politique/napoleon-ses-memoires-sont-elles-une-imposture-7788321835

Le couvre-feu permanent : une histoire longue du confinement nocturne

Mon 18 Jan 2021 - 20:51

The Conversation - 14 janvier 2021 par Arnaud Exbalin
licence Creative Commons Attribution/Pas de modification. The Conversation

Le couvre-feu renvoie dans l’imaginaire collectif aux guerres du XXe siècle, imposé pendant le Blitz aux habitants de Londres en 1940 ou encore par le gouvernement français aux musulmans algériens en 1961.

Ce qui s’apparente à une mesure militaire – renforçant ainsi le ton martial tenu par certains chefs d’État, d’Elizabeth II à Emmanuel Macron – est au regard du temps long d’abord une mesure de police chrétienne visant à mieux marquer et à différencier le cycle du jour de celui de la nuit.

Au Moyen Âge et à l’époque moderne, avant l’éclairage généralisé, les citadins vivaient un couvre-feu permanent. Retour sur des siècles de confinement nocturne.

L’Ancien Régime nocturne

La nuit est longtemps restée imperméable aux curiosités historiennes. Mais les choses ont changé depuis une vingtaine d’années grâce aux travaux de Jean Verdon sur le Moyen Âge, de Simone Delattre sur les nuits parisiennes au XIXe siècle ou encore ceux d’Alain Cabantous pour l’époque moderne. Ces historiens ont insisté sur un moment décisif situé entre le XVIIIe et le XIXe siècle qui a vu le basculement d’un ancien régime nocturne tout modelé par la peur des ténèbres à un nouveau rapport à la nuit, où « sortir » est devenu une pratique socialement valorisée.
L’ouvrage de Simone Delattre publié en 2000 est une approche culturelle des pratiques nocturnes a marqué le champ historiographique des sensibilités et inspiré bon nombre d’historiens intéressés par la nuit.

Le vocable existe dès le Moyen Âge. Le couvre-feu – ou courfeu qui donne curfew en anglais – ne recouvrait pas la dimension d’exception qu’il revêt aujourd’hui. L’évolution sémantique qu’en donne Antoine Furetière (1690) est riche de sens pour le citoyen actuel : « signal de retraite qu’on donne dans les villes de guerre pour se coucher ». Une mesure, toujours selon Furetière, qu’aurait imposée Philippe de Valois au début de la guerre de Cent Ans qui consistait à sonner la retraite par la cloche de l’église ou celle du beffroi ; mais d’ajouter aussitôt qu’elle désigne aussi, au moment où il élabore son dictionnaire, la discipline « de se mettre à couvert des débauchés et des voleurs de nuit ».

Le couvre-feu est alors la norme dans l’ensemble des villes occidentales du XIVe au XVIIIe siècle ; les chartes de coutumes et les ordonnances de police fourmillent d’interdictions de circuler de la tombée de la nuit au lever du jour. Elle est à la fois une mesure préventive contre les incendies qui menacent les maisons en bois, de régulation des horaires de travail et de sûreté publique.

Une nuit à Paris au XVᵉ siècle

La nuit fait peur. Cette nuit-ténèbres peuplée de lycanthropes, de sorcières et d’êtres maléfiques, personnages qui ne filtrent plus aujourd’hui que dans les comptines pour enfants. Inventés par les théologiens et les démonologues, ils façonnèrent profondément les sensibilités. La nuit diabolique se double d’une nuit criminelle, elle aussi un produit des juristes qui élaborent un jus nocturnis (droit nocturne) où l’obscurité, parce qu’elle implique la préméditation, est toujours une circonstance aggravante dans l’échelle des délits et des peines. Les historiens ont pourtant démontré à partir d’analyses sérielles des archives judiciaires que crimes et larcins n’étaient pas plus nombreux la nuit que pendant le jour.

Voilà le déroulé d’une nuit ordinaire à Paris au XVe siècle en plein hiver. À la tombée du jour, les vêpres sonnent aux clochers des églises et des couvents. Il est entre 16h et 17h, les hommes et les femmes cessent de travailler et regagnent leur foyer. Certains traînent dans les tavernes des faubourgs ; les gueux sans logis cherchent tant bien que mal un abri sous un étal. On sonne complies à Notre-Dame, c’est la fermeture des dernières échoppes. Il est 19h, c’est l’heure du couvre-feu qui varie en fonction des saisons. La grande majorité des habitants se renferme alors à double tour. Quelques écoliers, dont un certain François Villon, s’attardent malgré le tintement à 21h de la grande cloche de la Sorbonne, chahutent ivres, cherchent à fracturer une porte ou un huis. Un peu plus tard, deux domestiques équipés de lanternes avancent à pas pressés à la recherche d’un chirurgien pour leur maître malade. Au loin, à de rares intervalles, passent les archers du guet. Exceptionnellement, le calendrier chrétien ménage des fêtes nocturnes qui outrepassent le couvre-feu : feux de joie de la Saint-Jean, torches des Brandons, chandelles de la Chandeleur.

Les veilleurs de nuit

Jusqu’au XVIIIe siècle, les dispositifs de contrôle des espaces nocturnes sont extrêmement rudimentaires : fermeture des portes des enceintes fortifiées, usage de chaînes pour entraver les rues principales et de grilles aux fenêtres, instructions données aux corporations pour faire respecter les horaires de travail, limitation des horaires d’ouverture des tavernes. Dans cette perspective, le couvre-feu est une manière de pallier la faiblesse numérique des forces de l’ordre. En vidant la ville des circulations humaines, le couvre-feu facilite les rondes opérées par les quelques gardes. La main forte déployée la nuit se substitue alors aux régulations sociales exercées par le voisinage pendant le jour.

Le guet est une obligation des corporations auquel s’ajoute à Paris le guet royal : 40 sergents à pied et 20 à cheval dans une ville qui frôle alors les 200 000 habitants selon Claude Gauvard. Et encore ce guet est-il notoirement inefficace : les sergents s’endorment, jouent aux cartes, se laissent corrompre par les malandrins. À Toulouse, à Perpignan mais aussi dans les Provinces-Unies comme à Leyde, des réveilleurs de nuit sont chargés de faire respecter le couvre-feu, patrouillent dans les rues, procèdent à des contrôles, chassent les ivrognes. À Sienne ou à Venise étudiée par Élisabeth Crouzet-Pavan, les Custodi di notte qui relèvent des magistratures municipales depuis le XIIIe siècle jouent un rôle similaire. À Mexico, dès le XVIIe siècle, les guardapitos puis les serenos sont des gardes nocturnes équipés d’une lanterne, d’un sifflet et d’une hallebarde.

Les serenos que l’on retrouve aux quatre coins de l’Amérique espagnole évacuent les ivrognes, chassent les mendiants, éradiquent les chiens errants tout en criant, à chaque demi-heure et d’une voix lancinante, le temps qu’il fait et l’heure qu’il est.

Il ne faut pas s’imaginer que le couvre-feu était synonyme d’interdiction stricte et totale de circuler dans les rues et, ce faisant, de penser que les rues des villes d’Ancien Régime étaient totalement désertes une fois plongées dans l’obscurité. Mais ceux qui se déplaçaient devaient avoir de bonnes raisons de le faire : appeler un curé pour administrer l’extrême-onction à un mourant, chercher une sage-femme pour un accouchement imminent, avoir une dérogation du maître pour travailler à des heures indues. Les passants devaient signaler leur présence en criant et en portant une lanterne à main, d’où le succès des porte-falots qui subsistent jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Gare à ceux qui circulaient armés et sans lumière ; gare également aux locataires sans le sou qui déménageaient nuitamment avec les meubles des propriétaires… En période de troubles, le couvre-feu devenait plus strict, comme au début de la Fronde en 1648 ou pendant la période révolutionnaire en 1792.

L’éclairage public, une révolution globale

La grande révolution du XVIIIe siècle est la diffusion de la lumière artificielle. Ce qui nous semble aujourd’hui d’une banalité déconcertante – se promener dans des rues éclairées – est en réalité le résultat d’un processus qui s’étala sur près de deux siècles, du XVIIIe au XIXe siècle, un processus global qui transforme en profondeur notre rapport à la nuit : à Paris et à Londres dès la fin du XVIIe siècle, à Amsterdam et à Bruxelles au début du XVIIIe siècle, et plus tard, à partir des années 1770, à Genève étudiée par Marco Cicchini, à Madrid mais également de l’autre côté de l’Atlantique à Mexico où plus d’un millier de réverbères furent installés en 1790, à Boston, New York ou encore à La Nouvelle-Orléans au début du XIXe siècle.

Grâce aux travaux de Sophie Reculin, on sait que dans le Royaume de France la généralisation des lanternes à chandelle, puis à huile (réverbères dotés de miroirs), avant que le gaz et l’électricité ne s’imposent, fut un processus au long cours – ni linéaire, ni consensuel. Cette nouveauté était en effet loin de susciter l’approbation du voisinage : pourquoi éclairer les rues s’il n’y avait rien à y faire ? N’est-ce pas un moyen d’encourager les vices nocturnes ? L’éclairage public est alors un dispositif technologique dont le coût très élevé pour les municipalités entraîna une hausse des taxes sur les denrées. Il impliquait des contraintes techniques et matérielles : fixer les lanternes, les approvisionner en combustible, les allumer et les éteindre selon des horaires qui variaient selon la saison et la position de la lune.

Le temps des plaisirs noctambules

En encourageant les déplacements nocturnes, la lumière artificielle suscitait à son tour de nouveaux forfaits et plaçait sous des réverbères le halo des amours vénales qui auraient dû, selon les hommes d’Église, rester dans l’ombre. Le bon fonctionnement de l’éclairage impliquait la présence constante d’allumeurs, la multiplication des patrouilles policières et donc un contrôle territorial plus prégnant. La police moderne, territorialisée, en arme et en uniforme, est en partie fille de la nuit.

Surtout, de manière silencieuse, l’extension progressive des durées d’éclairage et des espaces reconfigure la scansion du temps nocturne, repoussant plus loin dans la nuit le moment de la retraite et du confinement dans les logis. À mesure que la nuit s’ouvre aux loisirs noctambules dans des soirées qui s’étirent (théâtre, promenade, tavernes), les obsessions de la police migrent pour se focaliser sur les relâchements des corps : manifestations publiques de l’ivresse, jets d’urine, tapage. L’impératif du couvre-feu se dilue peu à peu dans les exigences nouvelles des urbanités nocturnes, un processus observable dans l’évolution du contenu des règlements de police.

Il faut rentrer franchement dans le XIXe siècle pour voir s’épanouir dans les grandes villes l’ère du noctambulisme. D’abord, sous la Monarchie de Juillet, un noctambulisme élégant porté par les élites et des dandys qui revendiquent l’euphorie d’une vie à contretemps ; ensuite sous le Second Empire avec l’haussmannisation, la généralisation de l’éclairage au gaz, le développement des grandes artères commerciales et des grands magasins : le noctambulisme se répand alors dans les couches populaires, à la faveur des bals et des cabarets qui se démocratisent et des cafés-concerts qui se développent sur les Champs-Élysées. La pratique du couvre-feu avait alors disparu avant d’être brutalement restaurée pendant l’occupation prussienne de Paris en 1870.

En définitive, et au regard du temps long du confinement nocturne, le couvre-feu imposé par les pouvoirs publics est d’un genre nouveau : ni mesure militaire, ni disposition chrétienne visant instaurer une alternance claire entre travail et repos, il relève d’une police sanitaire déployée dans le contexte très spécifique de la pandémie de Covid-19 qui, faut-il le rappeler, reste pour l’heure la moins « faucheuse » de l’histoire de l’humanité.

couvre-feu histoire nuit
https://theconversation.com/le-couvre-feu-permanent-une-histoire-longue-du-confinement-nocturne-152003

Comment rendre l'encyclopédie Wikipédia plus jolie

Sun 17 Jan 2021 - 14:14

Wikipédia a 20 ans. Saviez-vous que vous pouvez lui donner un petit coup de jeune ? Deux solutions s'offrent à vous : utiliser les habillages de Wikipédia ou passer par un service tiers.

Wikipédia a donc vingt ans. Mais s’il est un point sur lequel l’encyclopédie peut sembler être restée dans les années 2000, c’est sur le design. D’accord, la critique est rude, et sans doute excessive. Il serait d’ailleurs faux de dire que l’apparence du site n’a jamais bougé ces deux dernières décennies. En outre, plusieurs habillages (Vector, Moderne, MinervaNeue, Monobook, Timeless) sont proposés à l’internaute.

Ces différents styles sont accessibles pour qui dispose d’un compte sur Wikipédia. Il faut se rendre dans le menu des préférences, en haut à droite de l’interface, puis dans l’onglet « Apparence », de choisir l’habillage et de valider. Des options avancées sont aussi fournies, si vous savez ce que vous faites. Les simples lecteurs ne sont pas délaissés : ils profitent du look par défaut du site, qui a été rafraichi au fil des ans.

Il existe néanmoins une solution que tout le monde ne connaît pas, alors qu’elle permet de transformer le design de Wikipédia, sans même avoir besoin d’un compte. L’astuce n’est certes pas récente — elle est évoquée sur le net depuis plusieurs années –, mais mérite un coup de projecteur à l’occasion de son vingtième anniversaire. Son nom ? Wikiwand. Il s’agit d’une surcouche graphique.

Le service peut tout à la fois être utilisé comme un site web (il y a un champ de recherche pour trouver une page Wikipédia, sur la version anglophone de l’encyclopédie) ou bien sous la forme d’une extension pour navigateur (Google Chrome et Mozilla Firefox), à installer pour que le style s’impose automatiquement dès que vous vous trouvez sur une entrée de l’encyclopédie.

Vous voulez voir ce que ça donne avant d’installer quoi que ce soit ? Voyez donc la page classique de Numerama sur Wikipédia et sa déclinaison visuelle une fois passée à la moulinette de Wikiwand. C’est le jour et la nuit : le panneau latéral est redessiné et colorisé, la partie centrale est remaniée, le sommaire est repositionné à gauche — idem pour les photos, quand il y en a.

Un principe de fonctionnement particulier

Wikiwand est un projet distinct de la fondation Wikimédia. De fait, le service redirige sur son site les pages Wikipédia que vous voulez voir sur l’encyclopédie, afin d’y appliquer son interface graphique en question. Dès lors, compte tenu de son mode de fonctionnement, il a besoin d’accéder à l’activité du navigateur pendant la navigation. Cette permission est mentionnée sur la page du projet.

Wikiwand dispose d’une politique en matière de vie privée et de conditions d’utilisation. Ce procédé peut rebuter. Bien qu’il précise ne pas partager les informations collectées avec un tiers sans l’accord de l’internaute, le site fait état d’une collecte incluant l’adresse IP, pour des raisons légales, et les pages visitées sur Wikipédia sont aussi collectées.

Cette manière de faire constitue d’ailleurs un grief que plusieurs internautes adressent à Wikiwand. Si l’application demeure bien notée globalement, certains regrettent que le module ne fonctionne pas différemment. D’autres relèvent qu’il y a sans doute un peu trop de cookies et de traceurs sur le site — c’est certes banal sur le web, mais il n’est pas inutile de le mentionner quand même.

Cette approche ne vous rebutera peut-être pas, mais il paraissait utile d’en faire part. Le site, en tout cas, se veut rassurant. Il explique qu’il ne partage pas les informations personnelles avec des tiers sans autorisation explicite, sauf dans des cas très spécifiques et rares, comme un jugement. Les données peuvent avoir une utilité en interne, à des fins de diagnostic ou de statistiques.

Reste à savoir si cela convaincra. Sinon, il reste les designs de Wikipédia.

Wikipédia
https://www.numerama.com/tech/681829-comment-rendre-lencyclopedie-wikipedia-plus-jolie.html#utm_medium=distibuted&utm_source=rss&utm_campaign=681829

Je regarde des idées, pas ceux qui les ont ! - Le Hollandais Volant

Tue 12 Jan 2021 - 22:24

Parfois on m’a fait la remarque du genre « hé, mais tu as vu qui tu cites ? l’idée que tu propose vient d’un gros faschiste-pédo-tueur-nazi-pirate-communiste-traître ! ».
On me dit que je cite tantôt le FN, tantôt les Verts, puis les Africains, les Russes, les Aztèques, les pingouins, les Pokémon… que ça ne tient pas la route, qu’il n’y a pas de « logique ».

À ceux qui se demandent à quoi je joue, qui pensent que je me contredis, qui ne comprennent pas pourquoi je change toujours mes sources d’idées (voire d’inspiration), sachez juste que je ne regarde pas qui propose une idée, mais que je regarde l’idée en elle-même.

Ceux qui me font ces remarques sont — selon moi — ceux qui refusent d’attribuer une bonne idée à un salaud et une mauvaise idée à un génie. Et ça, c’est dommage : car même un crétin peut un jour avoir une idée qui va améliorer la face du monde.

La nature m’a donné un cerveau me permettant de réfléchir par moi-même et d’imaginer des choses d’une grandeur infinie. Et je devrais l’éteindre et suivre les autres aveuglément ? Navré mais non.

Je veux pouvoir être libre de penser par moi-même et pas par les autres. Je veux pouvoir être libre de dire quelque chose sans que l’on me sorte « ah t’as des idées de communistes » ou « ah tes idées sont capitalistes ». Stop ! J’ai des idées à moi, j’ai des idées qui me vont : on s’en fiche si elles ont été émises par untel ou par un autre : je les trouve bonnes.

On ne peut pas créer un monde meilleur en n’écoutant qu’une seule personne, qu’un seul groupe, qu’un seul parti politique ou un seul gourou. Le monde est construit parce que l’humanité toute entière est là ou a été là, parce que chacun peut donner ses idées et parce que le monde conserve celles qu’elle juge bonnes et rejette celles qu’elle juge mauvaises (un peu comme le fait la nature, avec la sélection naturelle), peu importe leur origine ou leur cause.

Je pense que la société devrait prendre ce qu’il y a de bon de tous les côtés plutôt que de prendre le bien et le mal se trouvant d’un seul côté (en politique, par exemple).
La perfection du monde devrait être le but recherché constamment, sans avoir à accepter quelque chose qui ne va pas.

Et c’est bien ce que je fais ici : partager des choses que j’estime être digne d’intérêt pour moi, peu importe leurs origines et spécialement si elles sont sorties de leur contexte.

idées liberté-d-expression
https://lehollandaisvolant.net/?d=2013/10/01/23/39/17-je-regarde-des-idees-pas-ceux-qui-les-ont

Le peuple des Fremen dans Dune : une métaphore complexe de l'humanité

Mon 11 Jan 2021 - 00:17

Dès leur première mention, les Fremen sont présentés comme autochtones, nomades, autonomes et libres. Deux autres traits viennent compléter ce tableau : leurs yeux sont entièrement bleus et les femmes fremen sont les égales des hommes. Enfin, Thufir Hawat achève leur portrait par ces mots : « Ils portent tous ces grandes robes flottantes. Et ils puent autant les uns que les autres dès qu’ils sont en lieu clos. C’est à cause de ce vêtement qui récupère l’eau de leur corps. Ils appellent ça un distille ».

Bref, ce qui est central pour eux (l’eau) n’a pas le même sens pour les autres – ce pour quoi un vêtement spécifique les distingue – et ils « puent » : il s’ensuit une population méconnue car méprisée, et méprisée car considérée comme moins civilisée que la société dont Paul est issu. Le génie de Frank Herbert, c’est de représenter les Fremen selon une analogie syncrétique, faisant appel à un vaste ensemble de références.

De multiples origines

Tout d’abord, l’association de la couleur bleue avec un peuple vivant au seuil du désert ne peut que faire penser aux « hommes bleus », expression qui désigne les Marocains du sud, les Maures et surtout les Touaregs, cette population jadis nomade, liée au Sahara central, et qui, à force d’employer l’indigo pour la teinture de ses vêtements, pouvait se retrouver avec du bleu sur la peau. À noter que ces mêmes Touaregs se désignent comme les « Imazighen », ou « hommes libres », ce qui se traduit en anglais par « free men ».

Par ailleurs, nombre des mots employés par les Fremen sont à consonance arabe. Enfin, le personnage de Liet-Kynes et Paul semblent inspirés de Thomas Edward Lawrence (1888-1935), l’officier de liaison britannique, témoin de la grande révolte arabe de 1916 à 1918, que l’on connaît surtout grâce au film de David Lean, Lawrence d’Arabie (1962). Les Fremen sont des Touaregs ou des Arabes.

Mais la mention de T. E. Lawrence nous donne une autre clef de lecture. En effet, Lawrence est le modèle de l’explorateur qui prend fait et cause pour la population qu’il devait domestiquer. En cela, son histoire résonne avec celle de toutes ces figures d’Américains d’origine européenne qui rejoignent les rangs des populations amérindiennes. Songeons à l’expression propre à la critique cinématographique de « rédemption mécanique » qui a été forgée pour désigner l’évolution du western, de la fin des années 1940 à la fin des années 1960. Au début, les « Indiens » (terme d’époque) sont hors champ et sont l’ennemi, ensuite ils passent dans le champ et deviennent des alliés, enfin ils deviennent des héros, comme dans Little Big Man (1970), film inspiré d’un roman de Thomas Berger publié en 1964. Mais peut-être que la figure la plus connue de l’Européen devenu « natif » (de manière illusoire) est celle de John Dunbar, dans le film Danse avec les loups de Kevin Costner (1990). Les Fremen sont un peuple premier qui se rebelle contre le joug de l’homme blanc.

Or, pour des Américains, la rébellion d’un peuple contre un oppresseur étranger réveille aussi l’imaginaire des minutemen. Ce terme fut utilisé dès 1645, et surtout à partir de 1774, pour désigner les habitants d’une ville américaine susceptibles, en deux minutes, d’être mobilisés, d’abord pour défendre leur cité, ensuite pour combattre l’Empire britannique lors de la révolution américaine. Les Fremen, ce sont alors les premiers Américains (au sens de « premiers citoyens des États-Unis ») qui repoussent la Couronne.

Mais cette dernière analogie peut être inversée. L’Empire américain, au moment où Frank Herbert écrit Dune, est engagé dans plusieurs aventures militaires : Cuba (1959-1961), Vietnam (1964). Les Fremen sont en ce cas les porte-drapeaux de tout mouvement de libération nationale, y compris des mouvements d’inspiration communiste, puisqu’ils ont une économie où la mise en communauté semble plus importante que la défense de la propriété privée.

Une métaphore complexe de l’humanité

Les Fremen ne sont pas les Touaregs, ni les Arabes, ni un peuple premier, ni les Pères fondateurs, pas plus les mouvements de libération nationale d’inspiration communiste. Ils sont tout cela à la fois. Complètement familiers pour notre imaginaire, et parfaitement étrangers à notre monde. Mais là où le syncrétisme de Frank Herbert prend tout son sens, c’est dans la sphère religieuse. Car les Fremen sont un mélange des adeptes des trois religions du Livre. Ils sont les armées de l’Islam du VIIe siècle, comme le suggèrent le Jihad Butlérien et leur vénération pour un prophète qui est chef spirituel et chef militaire, ils sont les Hébreux menés par Moïse à travers le désert, depuis la servitude jusqu’à la Terre promise, et ils sont les chrétiens qui vénèrent un homme qui est plus qu’un homme.

Une société égalitaire, mue par l’intérêt collectif, respectueuse de l’environnement, une société mobilisée, tendue vers un but, où hommes, femmes, enfants ont parts égales

Cette analogie religieuse multiple s’articule avec les analogies politiques décrites précédemment, notamment autour de cette idée, importante pour Herbert, que toute population tend à abandonner son libre arbitre au premier leader capable d’effectuer une synthèse des mythes qui la structurent. Dans cette perspective, Paul devient un Fremen (yeux bleus, distille, nouveau nom), et les Fremen les acteurs de l’histoire humaine car, tout simplement, les autres factions n’ont pas, à leur tête, de messie.

Ce triomphe final des Fremen donne en creux les traits de ce que devrait être l’humanité entière. Une société égalitaire, mue par l’intérêt collectif, respectueuse de l’environnement, une société mobilisée, tendue vers un but, où hommes, femmes, enfants ont parts égales. Mais c’est un triomphe ambivalent car il ne semble possible que par le biais d’une personnalisation extrême du pouvoir. C’est sans doute une des raisons qui expliquent que les Fremen nous parlent tant ils sont une métaphore complexe de l’humanité. Et selon l’âge auquel nous lisons Dune, nos propres croyances religieuses et nos convictions politiques, nous ferons saillir un trait plus qu’un autre. Seule certitude, nous ne parviendrons pas à épuiser la métaphore.

Dune
https://www.numerama.com/pop-culture/681110-le-peuple-des-fremen-dans-dune-une-metaphore-complexe-lhumanite.html#utm_medium=distibuted&utm_source=rss&utm_campaign=681110

Voitures électriques : le casse-tête des bornes de recharge pour les conducteurs

Sun 10 Jan 2021 - 20:50

bjectif 100.000 bornes de recharges électriques d'ici à décembre. C'est la promesse du gouvernement. Mais cela sera t-il suffisant pour faire face à la demande exponentielle, et au boom des voitures vertes ? En attendant, entre les bornes hors service ou occupées, recharger son électrique ou son hybride en dehors de chez soi est souvent synonyme de galère.

Confinement ou pas, malgré la crise, les ventes de voitures électriques ont donc bondi, +180% par rapport à 2019. Et visiblement, tous ceux qui sont passés à l'électrique ne le regrettent pas. L'essayer c'est l'adopter ! C'est ce qui ressort d'un sondage que vient de publier l'Avere auprès des utilisateurs de véhicules électriques. Tous les propriétaires d'une voiture pure électrique ou hybride se disent satisfaits à 96 %. 70 % sont même très satisfaits. C'est donc un plébiscite.

Ce qui séduit le plus ces nouveaux propriétaires, c'est le confort de conduite, l'absence de bruit. Ensuite l'entretien plus facile, avec une électrique, plus de vidange par exemple. Au final le coût est inférieur de 15 à 20 % par rapport à une essence ou un diesel. Avec aussi un budget carburant divisé par deux ou trois...

Mais dans ce portrait idyllique, il y a un hic : les bornes de recharge. C'est le principal point noir. Les utilisateurs estiment recharger leur véhicule 3 fois par semaine, en moyenne. Principalement à leur domicile. 300.000 points de recharge privées c'est 10 fois plus que les bornes publiques. Et lorsque les automobilistes doivent se brancher à l'extérieur, c'est carrément l'agacement. Près de 70% se déclarent insatisfaits des bornes publiques car trop souvent en panne voire occupées par des voitures essence ou diesel garées à ces places qui leur sont théoriquement réservées.

voiture-électrique
https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/voitures-electriques-le-casse-tete-des-bornes-de-recharge-pour-les-conducteurs-7800953449

Le "bon" français descend du "mauvais" latin

Sun 10 Jan 2021 - 14:07

Aujourd’hui, amis des mots, c’est cours de latin ! Mais, vous savez, d’une certaine façon, le latin n’est jamais que du très très très vieux français. Ce qui est rigolo, c’est que le "bon" français est issu d’un "mauvais" latin. Enfin, d’un latin pas très châtié. Celui qu’on appelle le latin "vulgaire".

Entendons-nous bien : à l’origine, vulgaire n’a rien de péjoratif. Il vient du latin vulgus, "la foule". Le sens originel de vulgaire, c’est "populaire", c’est celui que l’on retrouve dans vulgariser, que le Robert définit comme "répandre des connaissances en les mettant à portée du grand public".

Donc, me demanderez-vous, le français n’est pas issu du latin classique ? Eh bien, comment pensez-vous que, en Gaule, le latin ait supplanté le gaulois ? Pas par une invasion de profs de langue. Après la conquête de César, en milieu du Ier siècle avant J.-C., le latin a peu à peu été adopté par les populations locales parce qu’il est devenu la langue des échanges administratifs et commerciaux. On est bien avant l’invention de l’école, du cartable, du livre scolaire et de la méthode Assimil, donc comment apprend-on le latin ? En se frottant aux envahisseurs qui le parlent, qui sont avant tout des légionnaires, des commerçants, bref pas des lettrés.

Donc, nos Gaulois sont confrontés à un latin populaire, une langue parlée, qui n’est pas le latin classique et qui peut en être très différent ! Prenons l’exemple du mot cheval. En latin classique, le "cheval", c’est equus, en latin vulgaire, c’est caballus : rien à voir ! Et c’est caballus qui sera adopté chez nous, donnant caval au Moyen Age puis cheval aujourd’hui. Or, par rapport à equus, caballus était à la fois un terme populaire et péjoratif.

Un "canasson", si vous voulez ! Dans son livre, Etcetera, etcetera, chez First éditions, Julien Soulié donne un autre exemple du même phénomène : celui de la tête. C’est le mot testa qui a donné notre tête, un terme du latin vulgaire qu’on pourrait traduire par "la caboche", "le carafon" ou "la tronche", alors que la tête en latin classique se dit caput (qui, lui, donnera la capitale ou le capitalisme). On peut aussi citer le mot champ, qui vient du latin vulgaire campus, alors que le mot classique était ager.

Il n’y aurait donc aucune trace de latin classique en français ?

Eh si, le français a également emprunté au latin des lettrés romains, mais plus tard. Et d’ailleurs, c’est ce qui explique certaines étrangetés du français actuel.

"À partir du XIVe siècle, quand nos clercs, pétris de culture antique, eurent besoin d’inventer de nouveaux mots, vers qui se retournèrent-ils ? Vers le latin, mais le latin écrit, donc classique », raconte Julien Soulié.

C’est sans doute pourquoi nous ne pratiquons pas le "chevalisme" mais l’équitation, par exemple, les clercs ayant créé ce mot en se basant non sur le latin vulgaire caballus mais sur equus, du latin classique. C’est aussi pourquoi ceux qui font profession de cultiver les champs sont aujourd’hui des agriculteurs, mot bâti sur le latin classique ager, alors que si on avait décidé de construire le nom de leur métier sur le mot champ, on les appellerait peut-être des "champions" !

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https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/le-bon-francais-descend-du-mauvais-latin-7800952064

L'agenda papier disparaît et avec lui, une part de notre intimité | Slate.fr

Thu 7 Jan 2021 - 08:15

Jadis indispensable à notre organisation quotidienne, ce carnet dont les couvertures cuir colorées et le papier fin velouté font encore rêver les amoureux de papeterie est relégué au placard, victime des plannings numériques.

Je le lorgnais depuis le trottoir, le nez quasiment collé à la vitre du numéro 32 de la rue des Francs-Bourgeois, dans le Marais: il semblait m'attendre, lisse, gonflé, écarlate, adulte. Cher. Un magnifique agenda Filofax, les pages du semainier ligné grandes ouvertes dans sa couverture cuir qui me faisait de l'œil.

La devanture de la boutique Filofax –disparue en 2013– et ses agendas multicolores étaient devenus une étape incontournable de mes promenades parisiennes. Pigiste précaire, hors de question pour moi à l'époque d'en franchir le seuil. Des années plus tard, je craque pour un joli Filofax rouge (en simili cuir) qui m'accompagne encore aujourd'hui, quand la plupart de mes congénères (journalistes ou non) ont opté pour un Google Agenda bien plus pratique et moins contraignant.

Certes, il est lourd, épais, griffonné, déchiré, très souvent illisible. Mais sans lui, je suis perdue. Même en temps de confinement où il ne se passe pas grand-chose à noter.

«Inscrire une information sur son agenda personnel, c'est faire entrer cette information (événement, renseignement pratique, adresse) dans son territoire le plus personnel, son espace d'intimité. [...] Il est alors loisible de comprendre que les personnes égarant par inadvertance leur agenda se trouvent tout d'un coup détemporalisées, désocialisées, privées d'engagement et par le fait même dépersonnalisées», écrivait en 2004 le psycho-sociologue Jean-Pierre Boutinet.

Comment, alors, avons-nous pu abandonner ce précieux objet pour un outil virtuel qui, il est vrai, est physiquement imperdable mais semble aussi complètement impersonnel? Et l'organisation de notre temps, et donc de nos vies, est-elle vraiment plus simple grâce au tout-numérique?
Nourriture de nostalgie

Comme moi, Mathilde ne peut vivre sans agenda. Artisane textile, elle collectionne les semainiers depuis le collège. À la fac, après quinze ans de Filofax, adoré pour son design mais aussi ses gadgets (notes, intercalaires), elle lui fait une infidélité pour le Moleskine 12x21cm «plus pratique à mettre dans des petits sacs». Au fil des ans, Mathilde conserve ses pages griffonnées de listes de films à voir, de disques, d'envies de voyages, et de choses diverses. «L'agenda, c'est pour moi un espace où je consigne à la fois le quotidien et mes rêves.» Les jours de la semaine s'affichent à gauche, les notes à droite.

Rigoureuse et méthodique, Mathilde a toujours refusé le passage au numérique: «Ce n'est pas si simple à utiliser. Et pour moi c'est même une sorte de barrière. J'ai besoin d'une vue d'ensemble, de pouvoir feuilleter. Et puis j'aime la trace de l'écriture, la possibilité de raturer, de séparer les choses», souligne celle qui relit régulièrement ses anciens agendas, devenus «nourriture de nostalgie».

«L'adoption de l'agenda électronique a complètement effacé toute trace d'intimité, la sienne mais aussi celle de toutes les personnes extérieures à l'univers professionnel», analyse François-Xavier de Vaujany, professeur de sciences de gestion à PSL, Université Paris-Dauphine et spécialiste des nouvelles formes du travail. Certains découvraient un dessin de leurs enfants dans leur agenda, pour d'autres c'était une liste de courses. Pour Mathilde, c'est le lieu où elle note systématiquement la date d'anniversaire de ses proches ou d'autres événements à fêter. «C'est une forme d'attention envers les autres. Pour autant, mon agenda n'est pas mon journal intime, je n'y écris aucun état d'âme.»

Maîtres du temps

L'agenda papier permet aussi de se «décharger mentalement», remarque Diane Ballonad Rolland, formatrice, directrice du cabinet Temps & Équilibre. «Les gribouillages, les traces donnent une sensation de contrôle et permettent aussi de garder une forme de chronologie dans sa vie.»

Une impression que partage Emmanuelle Léon, spécialiste de l'organisation du travail. Adepte de l'agenda papier jusqu'en 2019, cette enseignante-chercheuse de l'école ESCP s'est récemment mise «par nécessité» à l'agenda électronique, avec notamment les options de partage d'agenda pour les cours et les réunions.

Jonglant toute l'année 2020 avec les deux formes d'agendas, elle admet avoir raté quelques rendez-vous. Pour la chercheuse, le «contrôle du temps est un luxe et sa gestion, un enjeu de société majeur. [...] On a gagné en flexibilité avec le télétravail mais la synchronisation et le partage d'un agenda autrefois personnel ont paradoxalement donné lieu à une inflation de prises de rendez-vous et une surcharge de travail qu'on évalue moins bien. Potentiellement, cela peut aggraver le stress au travail.»

L'accumulation des informations brouille parfois l'organisation de ces dernières. Or, rappelle Diane Ballonad Rolland, «la gestion des priorités est au cœur de la gestion du temps». Et d'observer que le fait de partager son emploi du temps affecte d'autant plus la charge mentale des femmes, amenées à organiser le temps de tout le monde («rendez-vous médicaux des enfants», «réunion Zoom avec la famille», «Doodle pour la résa de la loc'»).
Perte d'intimité

Le rappel par notifications –un petit outil lancé en 2009 notamment par l'entreprise Research in Motion, créatrice du Blackberry– s'immisce de plus en plus dans la sphère privée.

«Les objets hybrides comme les agendas partagés créent de l'intrusion: on a le sentiment que l'entreprise à un œil partout», explique François-Xavier de Vaujany pour qui l'avènement du télétravail et sa forme exacerbée avec la crise sanitaire ont complètement brouillé les temporalités, et donc la nature des objets qui les accompagnent.

La chercheuse Emmanuelle Léon fait le lien entre les synchronisations multiples d'agenda, les mails, les rappels, et une organisation du travail très, trop encadrée. «Il me renvoie un peu à cette sirène du monde ouvrier qui sonnait les étapes de la chaîne. Les notifications c'est pratique, mais très intrusif.»

Pour retrouver un peu de sérénité, certains inventent des plages horaires dans leurs agendas partagés pour respirer, observe François-Xavier de Vaujany. Ou juste pour mieux travailler, sans constantes interruptions, renchérit Emmanuelle Léon qui constate, inquiète, un transfert des méthodes de management par le contrôle permanent dans l'organisation à distance

Bouée de secours

Dans ce tourbillon d'outils numériques dits de workflow (des to-do lists à Trello, Evernote et autres Slack ou WhatsApp) le recours au papier permet de respirer.

«Les gens ont besoin de se raccrocher à des choses tangibles, qu'ils maîtrisent pour protéger leur intimité», souligne François-Xavier de Vaujany qui, s'il n'observe pas de retour massif au papier, perçoit certains avantages intemporels. «Les agenda papiers, les carnets remplissent cette fonction. C'est une forme physique qui permet de passer du symbole au concret.» Selon une étude de ScienceDirect portant sur une population étudiante, le simple fait de noter physiquement une information permet non seulement de l'évacuer mais aussi de mieux la retenir sur le plan cognitif et d'optimiser sa capacité ensuite à effectuer des recherches (en ligne par exemple).

Cette possibilité de s'organiser par tâches et informations a été au cœur de la conception de l'Agenda Planning élaboré en 1952 à Marseille par le Dr Beltrami, créateur du fameux Quo Vadis.

Marque leader dans les années 1960, le Quo Vadis et son format Ministre 16x24, objet fétiche du cadre sup', atterrit rapidement sur tous les bureaux. Aujourd'hui, l'usine de Carquefoux, près de Nantes, fabrique encore quelque 8,2 millions d'agendas de la marque, rachetée en 2002 par le groupe Clairefontaine-Exacompta. «Les gens veulent désormais un agenda unique, personnalisé qui leur ressemble», souligne Jérôme Nusse, PDG de Quo Vadis, qui a notamment développé l'offre vers des collaborations avec d'autres marques de papeterie contemporaine ou des agendas numérisables.

Malgré ces efforts, les plus jeunes, ceux «qui naissent avec le numérique» restent hors cible. «Les agendas Quo Vadis séduisent ceux qui ont encore un rapport fort avec l'écrit. C'est un acte engagé en quelque sorte», relève celui qui conserve tous ses agendas, pour ne pas avoir l'impression de «jeter» sa vie. Réfléchissant à de nouveaux marchés, Quo Vadis songe à adapter son semainier noir vers des corps de métiers spécialisés comme le personnel soignant –un clin d'œil qui aurait fait plaisir au docteur Beltrami, décédé à l'âge de 102 ans début septembre 2020. Et attirer les fourbus du vertige numérique?

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http://www.slate.fr/societe/le-temps-davant/objet-nostalgie-agenda-papier-organisation-gestion-temps-personnel-intime-travail-numerique

Tous au libre ! – binaire

Tue 29 Dec 2020 - 07:48

Tu as faim ? J’ai une pomme. Partageons là. Du coup, je n’ai mangé qu’une demi-pomme. Mais j’ai gagné ton amitié. Tu as une idée ? Partageons là. Du coup, nous voilà toi et moi avec une idée. Mieux encore : ton idée vient de m’en susciter une autre que je te repartage, en retour. Pour te permettre d’en trouver une troisième peut-être.

Une pomme est un bien rival. Cette notion désigne un bien dont la consommation par une personne empêche la consommation par d’autres. Ce qui relève de l’information ne l’est donc pas ; du coup, partager de l’information n’appauvrit pas … Sauf si on considère que l’autre en profite ? Peut-être … même pas. Découvrons cette histoire.
Il était une fois, ah non : il était deux fois.

Il était une première fois, bien avant l’informatique, l’idée de rétribuer qui contribue au perfectionnement du métier à tisser, dans le Lyon du XVIIIe siècle. Les corporations de marchands et la municipalité choisirent de récompenser qui adapte un nouveau système à un grand nombre de métiers à tisser. Cette politique d’innovation économique ouverte basée sur une stratégie gagnante-gagnante de partage des innovations technologiques (travailler ensemble plutôt que de tenter de cacher son savoir et de tuer les autres pour finir par mourir dans un désert économique) a permis à Lyon, devant Nottingham par exemple, de devenir leader sur ce secteur.

Pour le fameux métier à tisser de Jacquard, d’aucuns y voient un génie, d’autres de dire qu’il n’a rien inventé. Les deux ont tort et raison. Joseph Marie Charles dit Jacquard n’est pas un inventeur, c’est un intégrateur. Basile Bouchon a créé une machine à tisser à aiguille, Jean-Baptiste Falcon a complété la machine avec un système de carte perforée pour bénéficier d’un programme des gestes à mécaniser, et Jacques Vaucanson, a mis au point les cylindres automatiques pour soulager les utilisateurs en leur évitant d’avoir à faire tout cela à la main. Le métier de Jacquard est un aboutissement. C’est le fait que toutes ces innovations furent partagées publiquement qui permit de dépasser le monde anglo-saxon empêtré dans un système de protections avec des brevets, sur ce secteur économique.
Et il était une autre fois l’informatique.

L’informatique est une science et depuis toujours les connaissances scientifiques se partagent, se visitent et se revisitent pour pouvoir les vérifier, les confronter, les critiquer, les dépasser. À de rares exceptions près, les scientifiques qui ont travaillé isolément, dans le plus grand secret, sont restés … stérilement isolés. La science n’avance plus que collectivement et il est important de toujours se battre pour mettre en avant ces valeurs d’une science ouverte. Au début de l’informatique, les algorithmes se partageaient comme les équations mathématiques, avec des communautés de développeurs qui s’entraidaient. Et puis, avec la découverte du potentiel commercial des logiciels et sous l’influence notamment de Bill Gates, la notion de “copyright” s’est imposée en 1976, faisant du logiciel un possible bien propriétaire, en lien avec l’émergence d’un secteur d’activités nouveau et très vite florissant, au moment de l’avènement de l’informatique grand public qui est devenu omniprésente. Mais cette réglementation engendrera tellement de contraintes que 45 ans plus tard, même Microsoft s’investit de plus en plus dans le logiciel libre. L’intérêt réel de grandes firmes comme IBM ou Microsoft dans ce nouveau type de partage de connaissances marque un tournant.
Quel intérêt à une telle démarche ?

On peut invoquer de multiples raisons : pour que les personnes qui travaillent sur des projets parfois gigantesques puissent s’entraider, pour que l’on puisse étudier un logiciel complexe dont le fonctionnement doit rester transparent (par exemple pour mettre en place un système de vote numérique), pour que économiquement on crée des “biens communs” qui puissent permettre au plus grand nombre de développer ce dont il ou elle a besoin, et faire des économies d’échelle, comme par exemple lorsqu’il s’agit de corriger des bugs.

Un logiciel libre garantit quatre libertés fondamentales :
– utiliser le logiciel
– copier le logiciel
– étudier le logiciel
– modifier le logiciel et redistribuer les versions modifiées.

Et si cette démarche d’ouverture ne se limitait pas au logiciel ? Et si comme Wikipédia qui a permis de “libérer” les connaissances encyclopédiques humaines, qui avaient été enfermées sous forme de bien marchand, on faisait en sorte de s’organiser de manière collégiale, en privilégiant l’entraide et le partage pour d’autres grandes créations humaines ?

Libre logiciel
https://www.lemonde.fr/blog/binaire/2020/12/25/tous-au-libre/

Windows 10 : Meet Now envahit la barre des tâches - Génération-NT

Sat 12 Dec 2020 - 15:43

L'icône pour la fonctionnalité Meet Now (réunion) s'incruste dans la barre des tâches de Windows 10.

En septembre dernier, Microsoft a commencé à déployer auprès de certains Windows Insiders une fonctionnalité Meet Now, avec l'apparition d'une icône idoine à droite de la barre des tâches de Windows 10, dans la zone de notification.

Le déploiement a pris de l'ampleur avec une mise à jour récente de Windows 10 et ne concerne plus seulement les Windows Insiders, mais le commun des utilisateurs du système d'exploitation.

L'icône en forme de caméra est en lien avec l'introduction de Meet Now dans Skype pour organiser ou participer à une réunion. C'est une fonctionnalité de conférence pour des appels vidéo gratuits pour laquelle il est précisé qu'aucune inscription ou téléchargement n'est nécessaire.

En l'occurrence, il est possible de créer ou rejoindre une réunion Skype directement depuis la barre des tâches de Windows 10 sans la nécessité d'un compte Skype. Le cas échéant, cela passe par une ouverture de Skype sur le Web dans le navigateur.

Lors de son lancement au printemps dernier, la solution Meet Now basée sur le service Skype a été largement perçue comme une réponse à Zoom. Reste que le déploiement massif de la fonctionnalité via la barre des tâches de Windows 10 peut irriter.

Quoi qu'il en soit, il est tout à fait possible de supprimer l'icône. Il suffit de se rendre dans les paramètres de la barre des tâches et zone de notification. Deux possibilités, avec la sélection des icônes à afficher dans la barre des tâches, l'activation ou la désactivation d'icônes système.

Microsoft Réunion Windows10
https://www.generation-nt.com/meet-now-reunion-windows-10-barre-taches-actualite-1983061.html

La reproduction en captivité des caribous n'empêchera pas leur extinction

Thu 10 Dec 2020 - 20:52

En octobre, plus de deux ans après la disparition du dernier caribou de la vallée de la Maligne dans le parc national de Jasper, Parcs Canada a annoncé un plan provisoire de reproduction en captivité des caribous. Les femelles d’autres troupeaux seront rassemblées et enfermées dans une installation près de la ville de Jasper.

Le plan doit d’abord être évalué par des experts, ce qui aura probablement lieu en janvier. Mais Stan Boutin, biologiste à l’Université d’Alberta, voit ces solutions de dernier recours comme étant nécessaires pour sauver les troupeaux de caribous.

Il ne reste plus que trois troupeaux dans le parc national de Jasper. Aucun d’entre eux ne se porte bien. Le troupeau de Tonquin, qui compte 45 têtes, a diminué du tiers depuis 2010. Celui de Brazeau ne compte plus que 15 caribous et aucun ne compte assez de femelles pour faire croître la population. Le dernier bastion est le troupeau À la Pêche, avec 150 caribous migrateurs à l’extrémité nord du parc.

Des décennies de planification

Parcs Canada cherche des moyens de sauver les caribous depuis des décennies. En 2002, la société d’État a proposé un plan de fermeture de la route Maligne, qui mène à la base de l’aire d’hivernage alpine du caribou, afin de rendre cette zone plus difficile d’accès pour les loups prédateurs.

Mais les fonctionnaires ont abandonné l’idée quatre jours après que le plan ait été rendu public et que le monde des affaires s'en soit plaint. Le plan de rétablissement du caribou n’a jamais atteint la phase de consultation publique. Le monde des affaires s’en est félicité tandis que les biologistes du parc en ont été fort attristés.

Les scientifiques s’inquiétaient qu’un animal noble comme le caribou puisse disparaître d’un parc national au Canada, comme ce fut le cas pour le troupeau de Banff en 2009. Dans le magazine Conservation Biology, plusieurs ont fait remarquer que le dernier caribou forestier du sud du parc national de Banff est mort le jour où la physe des fontaines de Banff, un petit escargot, devenait la seule espèce, sur les 449 inscrites, à bénéficier du processus de conservation complet prévu dans les lois canadiennes sur les espèces en péril.

La législation fédérale oblige le gouvernement à protéger les espèces en péril, et en 2011, il a lancé un programme de reproduction en captivité du caribou des montagnes du sud avec Parcs Canada, le gouvernement de la Colombie-Britannique et le zoo de Calgary. Ce programme devait être un nouveau départ et la pierre angulaire de la stratégie de conservation du caribou, mais l’accord a pris fin en 2015.

Les programmes de conservation fondés sur la science dans les parcs en montagne se sont longtemps opposés au tourisme. Le responsable de la conservation des ressources de Jasper a été licencié en 2015 et plusieurs soupçonnent que c’était parce qu’il avait fait pression pour publier un rapport sur la façon dont l’expansion des pistes de ski de Jasper affecterait le troupeau de caribous menacé du Tonquin.

Son départ a coïncidé avec un projet d’hébergement touristique dans la vallée de Maligne.

Des décennies de déclin

Il n’y a pas que les caribous de Jasper, Banff et d’autres parcs nationaux qui ont souffert. Dans les années 1970, Parcs Canada a hésité à mettre un terme au grave déclin du caribou forestier dans le parc national Pukaskwa, sur les rives du lac Supérieur.

Il n’y avait alors qu’environ 24 caribous, et la population est passée à seulement cinq individus en 2009, avant de disparaître complètement. Les caribous n’étaient pas si présents à Pukaskwa, mais ne rien faire en observant leur disparition ne devrait pas non plus être une option.
Une personne tenant une antenne en l’air près d’un lac avec en toile de fond des montagnes enneigées

Parcs Canada a fait son effort pour les espèces menacées et la reconstitution de la faune. Les bisons, parexemple, ont été réintroduits avec succès à Banff récemment,mais cette espèce peut s’adapter à presque tous les écosystèmes. Parcs Canada a également réussi l'opération délicate d’éliminer l’omble de fontaine, une espèce de truites invasive en introduisant un pesticide dans certains lacs, ce qui aurait pu être un cauchemar en matière de relations publiques.

Les caribous sont différents. Tout comme les ours polaires, ce sont des animaux qui subissent les effets du climat. Ils ont besoin de zones montagnardes, de tourbières et de marais boisés pour échapper aux prédateurs, fuir les feux de forêt et trouver de la nourriture.

Ils ont du mal à le faire en dehors des parcs nationaux, où les tourbières situées sur des sites d’exploitation pétrolière et gazière, d’exploitation forestière et d’extraction du charbon sont scindées et grugées par les routes, les lignes sismiques et les opérations d’exploitation des sables bitumineux.

En 1992, le naturaliste Ben Gadd a prédit que les caribous disparaîtraient de Jaspersi Parcs Canada ne mettait pas en place deux grandes zones d’exclusion pour les protéger. Lui et d’autres membres de la Jasper Environmental Association avaient l’oreille des biologistes du parc à l’époque, mais pas le soutien d’Ottawa.

Les hauts fonctionnaires se sont toujours pliés à la volonté des milieux d’affaires d’agrandir les pistes de ski et de construire des routes et des monuments, dont le monstrueux monument Mère Canada dans le parc national du Cap-Breton, même si cela violait l’esprit de la Loi sur les parcs nationaux.

Les ministres viennent rarement à la rescousse, car peu d’entre eux restent longtemps en poste. Depuis 1971,30 ministres ont été responsables de Parcs Canada. Deux seulement ont duré plus de trois ans,et16 ont occupé le poste pendant moins d’un an ou un peu plus.

Pas assez de caribous

En 2018, réalisant que la société d’État avait perdu son âme, Catherine McKenna, ex-ministre de l’Environnement, avait déclaré qu’il était temps de remettre Parcs Canada sur la voie de la conservation. Alors que McKenna est maintenant ministre de l’Infrastructure, les juges et les groupes environnementaux tentent de tenir Parcs Canada et le gouvernement fédéral imputables.

Le programme de rétablissement des caribous à Jasper est grandement nécessaire, mais il fait probablement trop peu, trop tard. Il n’y a tout simplement plus assez de caribous pour faire grossir les troupeaux.

Cela suggère également qu’il est plus facile pour le gouvernement canadien d’élever des caribous en captivité que de s’occuper de ce qui les menace dans la nature. Et c’est un triste constat sur une société d’État dont la « priorité » est de protéger « les patrimoines naturel et culturel de nos zones sensibles et de s’assurer de leur intégrité »

Le Premier ministre Justin Trudeau n’a rien déclaré sur l’intégrité écologique des parcs nationaux lorsqu’il a confié à Jonathan Wilkinson le mandat de supervision d’Environnement Canada et de Parcs Canada. Il faut maintenant un conseil consultatif national doté de pouvoirs légaux et contraignants, qui puisse assurer l’indépendance de Parcs Canada et le protéger de l’ingérence politique. En cette ère de changements climatiques, le maintien du statu quo n’est pas un gage de succès.

biodiversité Canada caribou jasper
https://theconversation.com/la-reproduction-en-captivite-des-caribous-nempechera-pas-leur-extinction-151793

Les couts sociétaux de la publicité en ligne

Sun 6 Dec 2020 - 14:17

(Re)définir la publicité

La page Wikipédia la concernant est éloquente, elle commence ainsi « La publicité est une forme de communication de masse, dont le but est de fixer l’attention d’une cible visée (consommateur, utilisateur, usager, électeur, etc.) afin de l’inciter à adopter un comportement souhaité : achat d’un produit, élection d’une personnalité politique, incitation à l’économie d’énergie, etc. »1fr.wikipedia.org/wiki/Publicité. Elle ne s’éloigne pas des définitions plus classiques où l’on retrouve toujours le fait « d’inciter », de « promouvoir », « d’exercer sur le public une influence, une action psychologique afin de créer en lui des besoins, des désirs »2Voir la définition du Larousse ou même du Trésor de la langue française.

Il est important de poser ces définitions pour sortir des chaussetrappes où la publicité serait entendue, dans son sens étymologique, comme le fait de rendre quelque chose « public », de le faire connaitre et serait assimilée à de la simple communication, voire à de l’information du public. Non, la publicité n’est pas là pour échanger ni pour informer, elle est là pour inciter. Elle agit sur nos schémas cognitifs, nos pensées et nos rêves, sur nos « temps de cerveaux disponibles »3Selon la formule de 2004 de Patrick Le Lay alors PDG de TF1. pour les modifier, majoritairement dans des logiques de consommation commerciale voire de propagande politique.
Ainsi, une personne qui tire des revenus de la publicité tire des revenus de la modification des processus cognitifs des individus et donc quasi systématiquement de leurs manipulations dans des actes de consommation potentiellement inutiles et néfastes.

Le deuxième point important à rappeler est que la publicité ne crée pas en soi de valeur et toute l’énergie qui y est investie peut être perçue comme gaspillée. Elle est susceptible de créer des besoins ou peut réorienter des pratiques, mais cela sans faire appel à des choix conscients ou informés. Elle joue sur les désirs, sur les fonctionnements cognitifs, sur nos peurs, etc.
À l’échelle sociétale, la publicité est un surcout de paiement. On subit la publicité dans la rue comme sur Internet et on paye ces influences mentales, majoritairement non souhaitées, quand on achète un bien ou un service.
La publicité est donc payée aussi bien cognitivement que monétairement.

Une définition sarcastique en creux de la publicité pourrait donc être : le symptôme d’une société malade qui paye une industrie parasite pour se faire manipuler.

Pour en résumer brièvement quelques-uns, la publicité a pour cout sociétaux :

La modification des comportements orientée par des logiques mercantiles et adressée surtout aux personnes qui sont les plus vulnérables à ces influences, et notamment aux enfants ;
La création de besoins et les conséquences notamment environnementales et sociales qui les accompagnent, par la surconsommation de biens (nouvel ordiphone, voiture…) ;
Des utilisations à des fins de propagande politique et donc de perversion de l’idéal des logiques démocratiques ;
Des liens de contrôle des médias, dont les informations seront influencées par ce lien de dépendance4La dépendance de nombreux vidéastes aux revenus de NordVpn en témoigne assez clairement, même quand ceux-ci restent caustiques à ce sujet cela reste très édulcoré, voir par exemple « Pourquoi NordVPN est partout ?! », Un créatif, 30 mai 2019, publié sur https://www.youtube.com/watch?v=9X_2rNC6nKA  ;
La construction ou la reproduction de normes sociales par des pratiques de communication de masse qui viennent influencer et polluer nos imaginaires.

Malheureusement, la publicité a trouvé avec Internet un terrain de jeu sans égal qui n’a fait que renforcer ses conséquences.

Le modèle publicitaire, le péché originel d’Internet

Internet n’a pas été pensé et spécialement conçu pour des pratiques économiques. Facilité de transmission de l’information et de son partage, pratiques décentralisées, numérisation des contenus et une reproduction à cout marginal… En dehors des couts d’accès à Internet qui étaient eux onéreux (matériel informatique et abonnements liés au débit), la navigation en ligne et même les premiers services numériques ne requéraient aucun paiement. Les premiers temps d’Internet témoignent ainsi de nombreuses pratiques bénévoles, amatrices, libres, d’expérimentation, de partage, etc. un certain idéal paradisiaque5Attention, tout était loin d’être parfait sur bien d’autres sujets. pour nombre des premiè·res internautes. La déclaration d’indépendance du cyberespace6John Perry Barlow, « A declaration of the independance of Cyberspace », 8 fév. 1996, Davos, https://www.eff.org/cyberspace-independence de John Perry Barlow témoigne de cet enthousiasme et on peut pourtant voir un certain tournant symbolique dans le fait qu’elle ait été réalisée dans le cadre du Forum économique mondial de Davos.
Les entreprises ont ensuite saisi l’importance de ce nouveau média et ont commencé à l’investir. Elles se sont toutefois confrontées à un problème : un rejet majeur de toute possibilité de paiement en ligne dû aussi bien à des craintes (plutôt justifiées) liées à la sécurité des données bancaires, mais aussi, et surtout, à des pratiques déjà ancrées d’accès gratuit. Pourquoi payer pour une information alors qu’elle est déjà présente en accès libre sur un autre site ? Pourquoi débourser une somme pour un service alors que tel prestataire me l’offre « gratuitement » ?
Assez naturellement de nombreuses personnes se sont tournées vers la publicité pour obtenir des revenus en ligne, le modèle était connu et malgré quelques premières réticences des annonceurs les audiences étaient en pleine croissance et ils se sont ainsi laissés convaincre.
Le développement de la publicité sur Internet n’a pas été exempt de tout heurt, le tout premier mail publicitaire (spam) en 1978 a, par exemple, connu une vive réaction d’indignation.7Brad Templeton, « Reaction to the DEC Spam of 1978 », https://www.templetons.com/brad/spamreact.html De la même façon, les bloqueurs de publicité, petits outils qui bloquent techniquement les différents affichages publicitaires sont apparus et ont été rapidement adoptés au moment où la publicité a commencé à inonder de nombreux sites pour maximiser les « impressions publicitaires ». L’invasion publicitaire est devenue trop forte et les internautes avertis se protègent ainsi des multiples « popups », affichages conduisant vers des sites malveillants, renvois et rechargements intempestifs, etc.

Le déluge publicitaire a envahi ce « paradis » et l’a durablement déséquilibré. La gratuité bénévole et altruiste des débuts a été remplacée par une apparence de gratuité. Rares sont les services en ligne (et très spécifiques) qui réussissent, même aujourd’hui, à obtenir un paiement direct de la part de leurs utilisateurs-clients face à la distorsion de concurrence induite par ce trou noir de la gratuité publicitaire et l’exploitation des biais psychologiques des utilisateurs-produits par la publicité.

Cela a pu faire dire à Ethan Zuckerman, chercheur sur les questions touchant aux libertés à l’ère du numérique et activiste, mais qui a également participé à la création du popup publicitaire : « L’état de déchéance de notre internet est une conséquence directe, involontaire, de choisir la publicité comme modèle par défaut pour les contenus et services en ligne. »8Ethan Zuckerman, « The Internet’s Original Sin », 14 août 2014, https://www.theatlantic.com/technology/archive/2014/08/advertising-is-the-internets-original-sin/376041/, la citation en anglais « The fallen state of our Internet is a direct, if unintentional, consequence of choosing advertising as the default model to support online content and services. »
Ce noir constat s’appuie aussi sur les conséquences de la deuxième vague du développement publicitaire en ligne : la publicité « ciblée ».
Les dérives illégales de la surveillance publicitaire

Citant Ethan Zuckerman, Hubert Guillaud résume ainsi les conséquences néfastes de la publicité en ligne9Hubert Guillaut, « Comment tuer la pub, ce péché originel de l’internet ? », 13 nov. 2014, http://www.internetactu.net/2014/11/13/comment-tuer-la-pub-ce-peche-originel-de-linternet/ :

« La surveillance et le développement de la surveillance (comme le dit Bruce Schneier, la surveillance est le modèle d’affaires d’internet 10Bruche Schneier, « Surveillance as a Business Model », 25 nov. 2013, https://www.schneier.com/blog/archives/2013/11/surveillance_as_1.html ;
Le développement d’une information qui vise à vous faire cliquer, plutôt qu’à vous faire réfléchir ou à vous engager en tant que citoyens ;
Le modèle publicitaire favorise la centralisation pour atteindre un public toujours plus large. Et cette centralisation fait que les décisions pour censurer des propos ou des images par les entreprises et plates-formes deviennent aussi puissantes que celles prises par les gouvernements :
Enfin, la personnalisation de l’information, notre récompense, nous conduit à l’isolement idéologique, à l’image de la propagande personnalisée […] »

On en ajoutera quelques-unes, mais la plus importante est désormais bien connue. Pour sortir des logiques inefficaces de matraquage publicitaire, des entreprises ont fait le choix de développer des outils permettant de surveiller les internautes au travers de leurs navigations pour mieux les profiler et ainsi leur fournir des publicités plus « ciblées », au meilleur endroit au meilleur moment pour ainsi essayer de les manipuler le plus efficacement possible dans des actes de consommation.11Et oui, la publicité marche sur tout le monde, voir Benjamin Kessler et Steven Sweldens, « Think You’re Immune to Advertising ? Think Again », 30 janv. 2018, https://knowledge.insead.edu/marketing/think-youre-immune-to-advertising-think-again-8286
C’est une évolution relativement logique de « l’économie de l’attention », pour éviter la perte d’attention induite par la surmultiplication publicitaire, on a développé des outils pour les rendre beaucoup plus efficaces.

Ces outils ont toutefois un cout sociétal colossal : ils impliquent une surveillance de masse et quasi constante des internautes dans leurs navigations. La publicité a financé et continue de financer le développement de ces outils de surveillance qui viennent cibler les consommateurs et les traquer. Les deux entreprises championnes de cette surveillance sont incontestablement Google/Alphabet et Facebook12Voir par ex. Nicole Perrin, « Facebook-Google Duopoly Won’t Crack This Year » , 4 nov. 2019, https://www.emarketer.com/content/facebook-google-duopoly-won-t-crack-this-year et rappelons que les fondateurs de Google ont pourtant pu exprimer certains des réels problèmes de la dépendance publicitaire, Sergei Brin et Lawrence Page, « The Anatomy of a Large-Scale Hypertextual Web Search Engine », 1998, http://infolab.stanford.edu/~backrub/google.html : « To make matters worse, some advertisers attempt to gain people’s attention by taking measures meant to mislead automated search engines. » ou encore : « we expect that advertising funded search engines will be inherently biased towards the advertisers and away from the needs of the consumers. » dont la quasi-totalité des revenus proviennent de la publicité et qui représentent à elles deux désormais bien plus de 50% de tout le secteur de la publicité en ligne. Ce ne sont (malheureusement ?) pas les seuls acteurs de ce système et bien d’autres (géants du numérique, courtiers en données, etc.) cherchent à se partager le reste du gâteau. Le développement de ces nombreuses entreprises s’est ainsi totalement orienté vers la captation de données personnelles par la surveillance et vers la maximisation de l’exploitation des temps de cerveaux disponibles des internautes.

Ce problème est ainsi résumé par la chercheuse Zeynep Tufekci : « on a créé une infrastructure de surveillance dystopique juste pour que des gens cliquent sur la pub »13Zeynep Tufekci, « We’re building a dystopia just to make people click on ads », sept. 2017 https://www.ted.com/talks/zeynep_tufekci_we_re_building_a_dystopia_just_to_make_people_click_on_ads. Cette infrastructure est colossale, les outils de surveillance qui ont été développés et le marché de la surveillance publicitaire en ligne sont d’une grande complexité14L’Avis n° 18-A-03 du 6 mars 2018 portant sur l’exploitation des données dans le secteur de la publicité sur internet de l’Autorité de la concurrence, https://www.autoritedelaconcurrence.fr/sites/default/files/commitments//18a03.pdf en témoigne. et n’hésitent pas à utiliser la moindre faille possible.15Voir par exemple la technique du « Web Beacon », https://en.wikipedia.org/wiki/Web_beacon Le système publicitaire a su pleinement tirer profit de l’informatique pour automatiser la surveillance des individus et les manipuler. Il espère même maintenant pouvoir importer cette surveillance dans nos rues avec les panneaux numériques.16Résistance à l’Agression Publicitaire, « JCDecaux colonise la Défense avec ses mobiliers urbains numériques », sept. 2014, https://antipub.org/jcdecaux-colonise-la-defense-avec-ses-mobiliers-urbains-numeriques/
Sans insister ici sur ce point, cette surveillance a assez naturellement attiré la convoitise des différents gouvernements qui ne pouvaient rêver d’un tel système de surveillance et ne se privent pas d’essayer d’en bénéficier à des fins de contrôle et de répression dans ce que l’on pourrait appeler un « partenariat public-privé de la surveillance. »17En témoigne notamment les révélations d’Edward Snowden du programme « PRISM ».

Il y a là une atteinte majeure au droit au respect de la vie privée des personnes, une liberté pourtant fondamentale, ainsi qu’à la législation européenne sur la protection des données personnelles. Ainsi, le Règlement général sur la protection des données (RGPD) couplé à la directive e-privacy impose un consentement « libre, éclairé, spécifique et univoque » pour la majorité des opérations de collecte de données personnelles à des fins publicitaires. Or, la quasi-totalité de ces outils de surveillance ne satisfont pas à ces critères qui impliqueraient par défaut que les données ne soient pas collectées. C’est seulement si l’internaute acceptait volontairement et spécifiquement d’être traqué à des fins publicitaires qu’il pourrait l’être. C’est pourquoi La Quadrature du Net a lancé18Voir notre site de campagne https://gafam.laquadrature.net/ et par exemple la plainte contre Google https://gafam.laquadrature.net/wp-content/uploads/sites/9/2018/05/google.pdf, dès l’entrée en application du RGPD, des plaintes collectives contre les fameux « GAFAM » pour leurs violations de ces règles. Malheureusement, plus d’un an et demi après ces plaintes, ces pratiques continuent de proliférer et seul Google a été sanctionné d’une timide amende de 50 millions d’euros qui ne s’appuyait malheureusement pas sur tous les griefs. Même aux États-Unis la législation COPPA (Children’s Online Privacy Protection Act), interdit la collecte à des fins publicitaires sur des enfants de moins de 13 ans et n’a fait jusqu’en 201919Google semble toutefois s’être fait rappelé à l’ordre et a annoncé devoir supprimer les publicités pour les chaines s’adressant à un public enfantin. Sur ce sujet, voir par exemple, « Game Theory : Will Your Favorite Channel Survive 2020 ? (COPPA) », 22 nov. 2019, https://www.youtube.com/watch?v=pd604xskDmUqu’être assez sciemment contournée face à la manne publicitaire de la manipulation des plus jeunes…
Malgré l’illégalité flagrante, ces pratiques de surveillance continuent donc de violer chaque jour nos libertés.
Si les internautes averti·es peuvent configurer certains outils, dont leur bloqueur de publicités, pour limiter ces abus (par exemple en suivant les informations sur https://bloquelapub.net/) c’est encore dans une guerre continue entre l’ingéniosité pervertie20Les ingénieur-es de Facebook font preuve d’une malice certaine aussi bien pour traquer les internautes que pour les forcer à voir leurs publicités (il suffit de regarder le code source des contenus « sponsorisés » pour en être convaincu…). des ingénieurs publicitaires pour contourner ou bloquer les bloqueurs de pubs et celles des hackeur·ses qui y résistent. Quoi qu’il en soit, la publicité et la surveillance publicitaire demeurent pour la majorité des personnes.
Une lourde addition des couts sociétaux de la publicité en ligne

La surveillance publicitaire est la dérive la plus flagrante de la publicité, elle est inacceptable et il est nécessaire de la combattre pour la faire disparaitre si l’on veut caresser l’espoir de retrouver des pratiques commerciales plus saines sur Internet, mais cela semble loin de suffire. La publicité en elle-même est un problème : elle induit une dépendance économique aux annonceurs, mais aussi technique aux systèmes publicitaires.
Les problématiques liées à la dépendance économique publicitaire sont très claires quand la publicité constitue la seule source de revenus d’un acteur. Cette problématique est aussi mise en valeur avec les vidéastes qui s’appuient sur la plateforme de Google « Youtube » qui sont devenu·es de fait totalement dépendant·es du bon vouloir de celle-ci pour leurs revenus ou encore avec les éditeurs de presse qui ne font depuis plus de 10 ans que de subir des revers pour obtenir les miettes des revenus publicitaires de Google.
Côté dépendance technique, pour les gestionnaires de site Internet, insérer un système publicitaire revient à laisser une porte ouverte à des acteurs tiers et constitue donc une faille en puissance. Il y a là un réel cout de confiance et de dépendance. L’encart publicitaire peut être utilisé pour faire exécuter des éléments de code d’un prestataire publicitaire ou d’un tiers qui l’aurait compromis, on ne contrôle pas nécessairement le contenu des publicités qui s’afficheront…
La publicité est également un surcout énergétique dans l’affichage de la page, qui peut rester faible, mais peut aussi largement alourdir une page si l’on parle par exemple de publicité vidéo21 Gregor Aisch, Wilson Andrew and Josh Kelleroct « The Cost of Mobile Ads on 50 News Websites », 1 oct. 2015,https://www.nytimes.com/interactive/2015/10/01/business/cost-of-mobile-ads.htmlou de multiplication des traqueurs et dispositifs de contrôle.
Le gaspillage énergétique, les dépendances multiples des acteurs dont le modèle économique repose sur la publicité, la dystopie de surveillance, l’influence mentale subie des personnes qui voient leurs pensées parasitées pour leur faire consommer plus ou voter autrement…
La publicité apparait bien comme une cause majeure de perversion d’Internet vers plus de centralité, plus de contrôle et de surveillance des géants du numérique, plus de contenus piège à clic et de désinformation au lieu de productions de qualité et de partage…
L’addition des conséquences sociétales de la publicité en ligne est salée comme la mer d’Aral22Le parallèle pourrait même être poussé plus loin, voir Professeur Feuillage, « Aral, ta mer est tellement sèche qu’elle mouille du sable », 31 janv. 2018, https://www.youtube.com/watch?v=uajOhmmxYuc&feature=emb_logo&has_verified=1. La supprimer en même temps que la surveillance publicitaire participerait très largement à résoudre de nombreuses atteintes aux libertés fondamentales et aux équilibres démocratiques.

Twitter a annoncé fin octobre 201923Par des déclarations de Jack Dorsay son PDG, https://twitter.com/jack/status/1189634360472829952 supprimer les publicités politiques de son réseau social et en explique les raisons :
« Nous avons pris la décision d’arrêter toutes les publicités politiques sur Twitter. Nous pensons que la portée d’un message politique doit se mériter, pas s’acheter. »
La démarche est louable, mais pour arrêter les publicités politiques sur Twitter ne faut-il pas arrêter la publicité tout court ? Edward Bernays (neveu de Freud, considéré comme le père de la propagande politique et des « relations publiques ») comme Cambridge Analytica24Edward Bernays, Propaganda : Comment manipuler l’opinion en démocratie, (trad. Oristelle Bonis, préf. Normand Baillargeon), Zones / La Découverte, 2007 (1re éd. 1928) ; concernant Cambridge Analytica, avant que le scandale n’éclate la page d’accueil du site affichait fièrement : « Data drives all we do, Cambridge Analytica uses data to change audience behavior. Visit our Commercial or Political divisions to see how we can help you ». avaient bien compris que la publicité a les mêmes effets qu’il s’agisse de biens de consommation ou d’idées. Mais au-delà de ça, « tout est politique » : les publicités sexistes ou pour des véhicules polluants, des nouveaux gadgets technologiques, des voyages lointains, de la nourriture de mauvaise qualité… jouent largement sur de grands enjeux politiques25Voir Emily Atkin, Exxon climate ads aren’t « political, » according to Twitter But a Harvard researcher says Exxon’s ads « epitomize the art » of political advertising, 5 nov. 2019, https://heated.world/p/exxon-climate-ads-arent-political et Résistance à l’agression publicitaire (RAP), En refusant de réglementer la publicité, le gouvernement sacrifie l’écologie, 10 décembre 2019, https://reporterre.net/En-refusant-de-reglementer-la-publicite-le-gouvernement-sacrifie-l-ecologie. La publicité est en soi une idéologie politique26Pour en saisir l’ampleur, voir l’ouvrage de Naomi Klein, No Logo : la tyrannie des marques, (trad. Michel Saint-Germain), Actes Sud, 2001, et celui du Groupe Marcuse, De la misère humaine en milieu publicitaire : comment le monde se meurt de notre mode de vie, la Découverte, 2004., adossée au capitalisme, qu’il soit de surveillance ou non.

À La Quadrature du Net nous refusons l’exploitation de ces temps de cerveaux disponibles et de profiter de ces revenus publicitaires, même quand ils sont si « gentiment » proposés par des sociétés telles que Lilo, Brave ou Qwant27Lilo ne servant que d’emballage de blanchiment aux recherches et aux publicités de Microsoft – Bing en vendant l’image de marque des associations tout en se gardant 50% des revenus publicitaires reversés par Microsoft. S’agissant de Brave, les montants versés directement par les internautes constituent une piste intéressante de financement des contenus et services en ligne, mais les logiques de remplaçement des publicités présentes sur les sites par celles de la régie Brave où « Les publicités sont placées en fonction des opportunités, et les utilisateurs deviennent des partenaires et non des cibles » pour qu’une partie soit reversée à des acteurs tiers est à minima douteuse… C’est la même logique absurde que l’option « Qwant Qoz » qui permet si elle est activée à l’utilisateur-produit de voir deux fois plus de publicités pour que son surplus d’exploitation cérébrale soit reversé à des associations…
qui derrière une vitrine d’« éthique » restent dans cette logique d’exploitation et ne servent qu’à faire accepter ces logiques publicitaires.

Nous refusons ces manipulations et espérons des pratiques saines où les biens ou des services sont vendus directement pour ce qu’ils valent, nous souhaitons avoir une liberté de réception sur les informations auxquelles nous accédons et que les plus riches ne puissent pas payer pour être plus entendus et modifier nos comportements.

Nous ne voulons plus que nos cerveaux soient des produits !
https://bloquelapub.net/

References[+]
↑1 fr.wikipedia.org/wiki/Publicité
↑2 Voir la définition du Larousse ou même du Trésor de la langue française.
↑3 Selon la formule de 2004 de Patrick Le Lay alors PDG de TF1.
↑4 La dépendance de nombreux vidéastes aux revenus de NordVpn en témoigne assez clairement, même quand ceux-ci restent caustiques à ce sujet cela reste très édulcoré, voir par exemple « Pourquoi NordVPN est partout ?! », Un créatif, 30 mai 2019, publié sur https://www.youtube.com/watch?v=9X_2rNC6nKA
↑5 Attention, tout était loin d’être parfait sur bien d’autres sujets.
↑6 John Perry Barlow, « A declaration of the independance of Cyberspace », 8 fév. 1996, Davos, https://www.eff.org/cyberspace-independence
↑7 Brad Templeton, « Reaction to the DEC Spam of 1978 », https://www.templetons.com/brad/spamreact.html
↑8 Ethan Zuckerman, « The Internet’s Original Sin », 14 août 2014, https://www.theatlantic.com/technology/archive/2014/08/advertising-is-the-internets-original-sin/376041/, la citation en anglais « The fallen state of our Internet is a direct, if unintentional, consequence of choosing advertising as the default model to support online content and services. »
↑9 Hubert Guillaut, « Comment tuer la pub, ce péché originel de l’internet ? », 13 nov. 2014, http://www.internetactu.net/2014/11/13/comment-tuer-la-pub-ce-peche-originel-de-linternet/
↑10 Bruche Schneier, « Surveillance as a Business Model », 25 nov. 2013, https://www.schneier.com/blog/archives/2013/11/surveillance_as_1.html
↑11 Et oui, la publicité marche sur tout le monde, voir Benjamin Kessler et Steven Sweldens, « Think You’re Immune to Advertising ? Think Again », 30 janv. 2018, https://knowledge.insead.edu/marketing/think-youre-immune-to-advertising-think-again-8286
↑12 Voir par ex. Nicole Perrin, « Facebook-Google Duopoly Won’t Crack This Year » , 4 nov. 2019, https://www.emarketer.com/content/facebook-google-duopoly-won-t-crack-this-year et rappelons que les fondateurs de Google ont pourtant pu exprimer certains des réels problèmes de la dépendance publicitaire, Sergei Brin et Lawrence Page, « The Anatomy of a Large-Scale Hypertextual Web Search Engine », 1998, http://infolab.stanford.edu/~backrub/google.html : « To make matters worse, some advertisers attempt to gain people’s attention by taking measures meant to mislead automated search engines. » ou encore : « we expect that advertising funded search engines will be inherently biased towards the advertisers and away from the needs of the consumers. »
↑13 Zeynep Tufekci, « We’re building a dystopia just to make people click on ads », sept. 2017 https://www.ted.com/talks/zeynep_tufekci_we_re_building_a_dystopia_just_to_make_people_click_on_ads
↑14 L’Avis n° 18-A-03 du 6 mars 2018 portant sur l’exploitation des données dans le secteur de la publicité sur internet de l’Autorité de la concurrence, https://www.autoritedelaconcurrence.fr/sites/default/files/commitments//18a03.pdf en témoigne.
↑15 Voir par exemple la technique du « Web Beacon », https://en.wikipedia.org/wiki/Web_beacon
↑16 Résistance à l’Agression Publicitaire, « JCDecaux colonise la Défense avec ses mobiliers urbains numériques », sept. 2014, https://antipub.org/jcdecaux-colonise-la-defense-avec-ses-mobiliers-urbains-numeriques/
↑17 En témoigne notamment les révélations d’Edward Snowden du programme « PRISM ».
↑18 Voir notre site de campagne https://gafam.laquadrature.net/ et par exemple la plainte contre Google https://gafam.laquadrature.net/wp-content/uploads/sites/9/2018/05/google.pdf
↑19 Google semble toutefois s’être fait rappelé à l’ordre et a annoncé devoir supprimer les publicités pour les chaines s’adressant à un public enfantin. Sur ce sujet, voir par exemple, « Game Theory : Will Your Favorite Channel Survive 2020 ? (COPPA) », 22 nov. 2019, https://www.youtube.com/watch?v=pd604xskDmU
↑20 Les ingénieur-es de Facebook font preuve d’une malice certaine aussi bien pour traquer les internautes que pour les forcer à voir leurs publicités (il suffit de regarder le code source des contenus « sponsorisés » pour en être convaincu…).
↑21 Gregor Aisch, Wilson Andrew and Josh Kelleroct « The Cost of Mobile Ads on 50 News Websites », 1 oct. 2015,https://www.nytimes.com/interactive/2015/10/01/business/cost-of-mobile-ads.html
↑22 Le parallèle pourrait même être poussé plus loin, voir Professeur Feuillage, « Aral, ta mer est tellement sèche qu’elle mouille du sable », 31 janv. 2018, https://www.youtube.com/watch?v=uajOhmmxYuc&feature=emb_logo&has_verified=1
↑23 Par des déclarations de Jack Dorsay son PDG, https://twitter.com/jack/status/1189634360472829952
↑24 Edward Bernays, Propaganda : Comment manipuler l’opinion en démocratie, (trad. Oristelle Bonis, préf. Normand Baillargeon), Zones / La Découverte, 2007 (1re éd. 1928) ; concernant Cambridge Analytica, avant que le scandale n’éclate la page d’accueil du site affichait fièrement : « Data drives all we do, Cambridge Analytica uses data to change audience behavior. Visit our Commercial or Political divisions to see how we can help you ».
↑25 Voir Emily Atkin, Exxon climate ads aren’t « political, » according to Twitter But a Harvard researcher says Exxon’s ads « epitomize the art » of political advertising, 5 nov. 2019, https://heated.world/p/exxon-climate-ads-arent-political et Résistance à l’agression publicitaire (RAP), En refusant de réglementer la publicité, le gouvernement sacrifie l’écologie, 10 décembre 2019, https://reporterre.net/En-refusant-de-reglementer-la-publicite-le-gouvernement-sacrifie-l-ecologie
↑26 Pour en saisir l’ampleur, voir l’ouvrage de Naomi Klein, No Logo : la tyrannie des marques, (trad. Michel Saint-Germain), Actes Sud, 2001, et celui du Groupe Marcuse, De la misère humaine en milieu publicitaire : comment le monde se meurt de notre mode de vie, la Découverte, 2004.
↑27 Lilo ne servant que d’emballage de blanchiment aux recherches et aux publicités de Microsoft – Bing en vendant l’image de marque des associations tout en se gardant 50% des revenus publicitaires reversés par Microsoft. S’agissant de Brave, les montants versés directement par les internautes constituent une piste intéressante de financement des contenus et services en ligne, mais les logiques de remplaçement des publicités présentes sur les sites par celles de la régie Brave où « Les publicités sont placées en fonction des opportunités, et les utilisateurs deviennent des partenaires et non des cibles » pour qu’une partie soit reversée à des acteurs tiers est à minima douteuse… C’est la même logique absurde que l’option « Qwant Qoz » qui permet si elle est activée à l’utilisateur-produit de voir deux fois plus de publicités pour que son surplus d’exploitation cérébrale soit reversé à des associations…

Internet Pub
https://www.laquadrature.net/2020/12/06/les-couts-societaux-de-la-publicite-en-ligne/

Les conteurs d'histoires

Sun 29 Nov 2020 - 19:53

Nous sommes les élus. Dans chaque famille, il en est un qui semble appelé à retrouver les ancêtres, à redonner de la matière à ces fantômes et à les faire revivre, à raconter l'histoire de la famille et à sentir que d'une certaine manière, ils le savent et approuvent.

Pour moi, faire de la généalogie n'est pas une froide collecte de faits, plutôt une renaissance de tous ceux qui nous ont précédés.

Nous sommes les narrateurs de la tribu. Toutes les tribus en ont un.

Nous avons été appelés par nos gènes. Ceux qui nous ont précédés nous en conjurent : racontez notre histoire. C'est ce que nous faisons. En les retrouvant, nous nous retrouvons nous-mêmes, en quelque sorte.

Cela va au-delà du simple exposé de faits. Il s'agit de savoir qui je suis et pourquoi je fais les choses que je fais. Je suis fière de ce que nos ancêtres ont pu accomplir, de leur contribution à ce que nous sommes aujourd'hui. Écrire leur histoire, c'est respecter leurs épreuves et leurs peines, leur résistance et leur constance, leur détermination à continuer et à construire une vie pour leur famille.

J'écris aussi leur histoire parce que j'ai compris qu'ils l'avaient fait pour nous. Pour que nous puissions naître tels que nous sommes. Et que nous puissions nous souvenir d'eux.

Et c'est ce que nous faisons. Avec respect et bienveillance, en décrivant chaque pas de leur existence, parce que nous sommes eux et qu'ils sont nous. Ainsi, comme un scribe que l'on convoque, je raconte l'histoire de ma famille. C'est maintenant à l'élu de la génération suivante de répondre à l'appel et de prendre sa place dans la longue lignée des conteurs de famille.

Voilà pourquoi je fais de la généalogie, et voilà ce qui incite les jeunes, et les moins jeunes, à s'engager et à redonner vie à ceux qui nous ont précédés.

Librement traduit et inspiré d'un poème en prose anglaise aux origines obscures, souvent cité sur les sites de généalogie anglophones, mais généralement attribué à Della M. Cummings Wright

Généalogie généalogiste tribu écrire
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La sororité des Bene Gesserit dans Dune est-elle une revanche des « sorcières » ?

Sat 28 Nov 2020 - 19:45

Dans cet article issu du mook Dune, dont Numerama est partenaire, Catherine Dufour décrypte l’ordre du Bene Gesserit par le prisme du féminisme. Les femmes de cette sororité fictive sont-elles des « sorcières » au sens mis en avant par Mona Chollet ?

Dune a mis en scène la plus puissante et la plus agaçante sororité de l’histoire de la littérature : l’ordre du Bene Gesserit. Revoyons tout d’abord quelques fondamentaux. Le nom même du Bene Gesserit vient du latin et signifie peu ou prou : « bien se comporter ». L’ordre a été fondé par une femme de la Maison Atréides (ce que nous apprennent les préquelles écrites par Brian Herbert et Kevin J. Anderson), famille régnante dont est issu le principal protagoniste du cycle : Paul, connu plus tard sous le nom de Muad’Dib ; le Héros.

Chaque membre du Bene Gesserit s’entraîne corps et âme pendant des années pour parfaire un éventail de compétences à la fois physiques et psychiques : art du combat, concentration, mémoire, habileté sexuelle et aptitudes sensorielles qui leur aiguisent les cinq sens jusqu’à développer un sens de l’observation digne de Sherlock Holmes. Elles excellent également dans l’art de l’éloquence et maîtrisent ce qu’elles nomment « la Voix », grâce à laquelle elles subjuguent leurs interlocuteurs.

Enfin, les Bene Gesserit ont un contrôle de leur métabolisme tel qu’elles peuvent se soigner elles-mêmes, détecter les poisons qu’on glisse dans leur soupe et décider de leur fertilité, voire du sexe de leur progéniture. Ces capacités, jointes à un profond esprit de corps et au noyautage systématique des familles dirigeantes, permettent à l’ordre d’exercer un pouvoir politique majeur au sein de l’Imperium, mais un pouvoir qui demeure dans l’ombre, parce qu’il est mis au service de buts internes aussi grandioses qu’obscurs.

Fatalement, des compétences si étonnantes qu’elles côtoient la magie valent à ces femmes d’être qualifiées de sorcières, surtout par leurs ennemis.

Propagatrices de « fake news » religieuses

Les membres du Bene Gesserit sont, dans l’ordre hiérarchique : les Postulantes, les Acolytes, et enfin les Sœurs. Les dirigeantes, elles, sont appelées Révérendes Mères, qui désignent l’une d’entre elles pour être la patronne de l’ordre : la Mère supérieure. Ne se croirait-on pas dans un couvent ? Ou un pensionnat catholique. À l’instar de leurs consœurs chrétiennes, les sœurs du Bene Gesserit ont choisi, pour façade sociale, l’enseignement. Les familles des Grandes Maisons y ont toutes recours pour leurs filles.

Une fois formées, ces jeunes filles de haute naissance deviennent épouses ou concubines dans d’autres familles régnantes, propageant les desseins du Bene Gesserit dans tout l’Imperium. Mais le Bene Gesserit n’agit pas qu’au niveau individuel : il intervient aussi au niveau macro, par exemple en lançant des « fake news » religieuses, des corpus de légendes destinées à influencer des groupes sociaux précis pour réaliser la fameuse Missionaria Protectiva.

Cependant – spoiler –, le Bene Gesserit échouera dans son plus grand projet, qui est aussi le plus secret : la création d’un Kwisatz Haderach, homme supérieur obtenu par sélection génétique. Planifié de longue date par les Révérendes Mères, le Kwisatz Haderach naîtra hors de leur programme, et restera toujours hors de leur contrôle. Son arrivée inopinée une génération plus tôt que prévu représente le point de départ de la saga Dune. La raison ? L’amour que Dame Jessica voue à son mari Léto Atréides la pousse à donner naissance à un fils plutôt qu’à une fille. Quand l’amour d’une femme pour un homme met en échec les plans machiavéliques des femmes, faut-il y voir un triomphe de la liberté individuelle sur l’oppression politique, ou autre chose un peu moins progressiste ?

Le terme « sorcière », que les ennemis du Bene Gesserit utilisent comme un anathème, a connu depuis une sévère revalorisation, notamment par la voix de Mona Chollet, auteure en 2018 du cultissime Sorcières : la puissance invaincue des femmes. Qu’en dit-elle ? « Si vous êtes une femme et que vous osez regarder à l’intérieur de vous-même, alors vous êtes une sorcière. » Sur ce plan, pas de doute, les Bene Gesserit, avec leur sens de l’observation et de l’introspection, sont des sorcières. Mais sur d’autres, carrément moins.

L’ordre se positionne davantage comme un outil de domination que comme un facteur de libération

Pour Mona Chollet, « la sorcière incarne la femme affranchie de toutes les dominations, de toutes les limitations ». Or l’ordre se positionne davantage comme un outil de domination que comme un facteur de libération. Les membres du Bene Gesserit doivent obéir, et l’injonction majeure consiste à se mettre en couple avec un homme haut placé puis à enfanter judicieusement. Là où la journaliste féministe américaine Gloria Steinem affirme qu’elle refuse de se marier parce qu’elle « n’arrive pas à [s]’accoupler en captivité », Dame Jessica gémit interminablement de n’être que la concubine du Duc Léto.

Ainsi, le jour où arrive la Princesse Irulan, vouée pour des raisons politiques à épouser son fils Paul, Jessica glisse à Chani, l’amante de Paul : « Vois donc cette princesse, là-bas, si hautaine, si confiante. On dit qu’elle a des prétentions littéraires. Espérons que cela remplit son existence car elle n’aura que peu de choses en dehors. […] Pense à cela, Chani, pense à cette princesse qui portera le nom mais qui sera moins qu’une concubine, qui ne connaîtra jamais un instant de tendresse avec l’homme auquel elle est liée. Alors que nous, Chani, nous que l’on nomme concubines… l’Histoire nous appellera : épouses. » Bonjour la sororité.

Un orgueil luciférien

Autre zone d’ombre : le Bene Gesserit ne s’intéresse guère aux arpètes, aux mal-nées, bref, aux sans-dents. Fasciné par la haute société, l’ordre est un concentré de ce que nous, en 2020, appelons les « white fem’ » – cette branche vieillotte du féminisme qui ne se préoccupe que des soucis des femmes privilégiées en occultant les combats des autres. Heureusement, les Bene Gesserit ont une qualité immense : leur orgueil luciférien. Enfin des femmes qui ne sont pas accablées par le « syndrome de l’imposteure ». Les sorcières de Frank Herbert se considèrent ni plus ni moinscomme « les bergères de l’humanité ». Ce n’est pas très démocratique mais, s’agissant d’une communauté féminine, c’est féministe.

Jamais le Bene Gesserit n’a l’idée de sortir de l’ombre, ni de réclamer le pouvoir pour ses membres : pour les femmes. L’agacement nous submerge.

Ici, pas d’humilité, pas de mignonitude, pas d’effacement. Les Bene Gesserit veulent le pouvoir, elles le prennent et elles le gardent. Hélas, ce n’est que pour l’offrir au Kwisatz Haderach, cet homme supérieur qui est, eh bien, un homme. Jamais le Bene Gesserit n’a l’idée de sortir de l’ombre, ni de réclamer le pouvoir pour ses membres : pour les femmes. L’agacement nous submerge.

Mais cessons de bouder notre plaisir. Comme le dit judicieusement Étienne Augé dans son article « Cinquante ans après sa sortie, il est temps de (re) lire Dune » : « Il faut surtout se concentrer sur la formidable analyse de la religion que Herbert fournit, notamment avec la Missionaria Protectiva, le bras armé du Bene Gesserit, chargé d’implanter des superstitions qui se transformeront en prophéties autoréalisatrices. Herbert démontre comment la religion peut être exploitée à des fins politiques […]. La science-fiction possède cette capacité de faire réfléchir en avertissant des dangers qui menacent notre monde à court et long terme. »

Dune
https://www.numerama.com/pop-culture/671966-la-sororite-des-bene-gesserit-dans-dune-est-elle-une-revanche-des-sorcieres.html#utm_medium=distibuted&utm_source=rss&utm_campaign=671966
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