Lors de son allocution télévisée du samedi 24 juin, Vladimir Poutine a fait planer la menace d'une guerre civile pour la Russie. Alors que la négociation de sortie de crise avec Evgueni Prigojine n'avait pas encore eu lieu, il a attribué cette menace aux «traîtres» du Groupe Wagner, ainsi qu'à ce qu'il a qualifié d'«agression des néo-nazis et de leurs maîtres», se référant à l'Ukraine et aux pays occidentaux. Vladimir Poutine a continué son discours avec une référence historique frappante: 1917, soit la date de la révolution russe.
«C'est un coup de poignard dans le dos de notre pays et de notre peuple», a-t-il continué en faisant référence à la rébellion des mercenaires du Groupe Wagner. «C'est exactement le genre de coup qui a été porté à la Russie en 1917, lorsque le pays a participé à la Première Guerre mondiale. Mais la victoire lui a été volée. Les intrigues, les querelles, les politiques menées dans le dos de l'armée et du peuple ont abouti au plus grand des chocs, à la destruction de l'armée, à l'effondrement de l'État et à la perte de vastes territoires. Et pour finir, la tragédie de la guerre civile.»
Abonnez-vous gratuitement à la newsletter quotidienne de Slate.fr et ne ratez plus aucun article!
Je m'abonne
Sous la direction du régime des bolcheviques, la Russie se retire en effet de la guerre contre l'Allemagne, mais le pays plonge également dans une guerre civile. Le discours de Poutine illustre un outil prisé par le Kremlin pour asseoir son autorité en Russie et justifier son impérialisme à l'étranger: le cadrage historique. En rappelant la défaite militaire et la guerre civile qui ont suivi la prise de pouvoir par la force des communistes en 1917, Vladimir Poutine utilise l'histoire pour faire passer un message simple: moi ou le chaos.
Un soutien continu de la population russe pour l'invasion de l'Ukraine
Cette rébellion du Groupe Wagner est survenue alors que l'invasion de l'Ukraine par la Russie dure depuis plus de seize mois. Tandis que les preuves abondent en faveur de crimes de guerre et crimes contre l'humanité commis par l'armée russe, et que la Russie se trouve plus isolée que jamais de la communauté internationale, une question demeure dans tous les esprits: comment se fait-il que les Russes ne se révoltent pas contre le régime de Poutine?
Quelques manifestations ont bien eu lieu à Moscou et Saint-Pétersbourg, mais ces dernières furent de petite envergure et l'opposition russe à Poutine cessa de se faire entendre quelques semaines après le début de l'invasion totale de l'Ukraine. D'après un sondage datant de février, plus de 70% de la population soutient l'invasion et ce niveau est resté stable depuis le début de la guerre. Les Russes qui vivent en Occident et donc hors du contrôle du Kremlin sont toujours aussi peu nombreux à dénoncer la guerre. Au contraire, on ne compte plus en Occident le nombre d'agressions de Russes contre des Ukrainiens.
Une partie de la réponse à ce mystère se trouve très certainement dans l'utilisation et la manipulation de l'histoire dont fait usage le Kremlin, en particulier centrée sur le rôle de l'armée russe dans la Seconde Guerre mondiale, afin de justifier son pouvoir autoritaire à domicile et ses interventions militaires à l'étranger. C'est la thèse d'un livre paru le 1er juin, qui étudie la «politique de la mémoire» du pouvoir russe: Memory Makers – The Politics of the Past in Putin's Russia de la chercheuse Jade McGlynn.
«L'appel à l'histoire» au cœur de la politique du Kremlin
En 2020, Vladimir Poutine introduit des amendements législatifs si importants qu'on peut considérer qu'ils forment une nouvelle constitution pour la Fédération de Russie. Si la plupart des observateurs ont déduit que cette nouvelle constitution permet à Poutine de rester au pouvoir jusqu'en 2036, Jade McGlynn note qu'«au cœur de cette constitution se trouve une codification du devoir de “défendre la vérité historique” et “protéger la mémoire” de la Grande Guerre patriotique, le terme de la Russie pour la guerre de l'Union soviétique contre les nazis de 1941 à 1945».
Quelques semaines avant le référendum constitutionnel de 2020, Poutine a donné une leçon en ligne pour marquer la Journée de la connaissance, quand les écoliers et étudiants retournent à l'école et l'université. Il a condamné les «collaborateurs de temps de guerre», expliquant pourquoi ceux qui «distordent» l'histoire –c'est-à-dire ceux qui s'écartent du narratif du Kremlin– sont les «équivalents modernes des collaborateurs nazis».
La «vérité historique» promue par le Kremlin est extrêmement sélective. Personne ne conteste l'immense courage et le sacrifice des soldats de l'URSS dans leur combat contre les nazis. Néanmoins, la version de l'histoire poussée par le Kremlin et ses médias met de côté:
le Pacte germano-soviétique de 1939;
le massacre de Katyn en avril et mai 1940;
la présence d'officiers nazis de haut rang invités à la parade militaire du 1er mai 1941 sur la place Rouge à Moscou;
la présence de 4 millions d'Ukrainiens au sein de l'Armée rouge lors du combat de l'Union soviétique contre les nazis;
les viols de masse de l'armée soviétique en Allemagne entre 1944 et 1948;
l'occupation brutale des pays d'Europe de l'Est par les Soviétiques après 1945.
Ces faits historiques avérés (non exhaustifs) ne font pas partie de la «vérité historique» codifiée dans la loi par le Kremlin car ils gêneraient les narratifs visant à défendre la grandeur de la Russie et en particulier de son État.
Les narratifs historiques flexibles du Kremlin visent à «créer une identité russe cohérente à partir du passé afin d'en tirer une légitimité politique dans le présent». La chercheuse explique que ces narratifs centrés autour de la victoire triomphale de l'Armée rouge contre les nazis lors de la Grande Guerre patriotique visent à promouvoir trois idées clés:
les bénéfices d'un État fort;
le chemin spécial de développement de la Russie;
le statut messianique de grande puissance mondiale de la Russie.
La justification pour ces trois idées clés vient de l'argument selon lequel les Russes patriotes ont accès «à une compréhension enrichie du monde, une conscience de leurs propres histoire et traditions qui les imprègne d'une connaissance privilégiée de comment le monde fonctionne».
Certains événements historiques tragiques sont aussi mobilisés, comme la guerre civile après la révolution de 1917 qui a été rappelée par Poutine dans son discours du 24 juin. La période chaotique à la fin de l'URSS dans les années 1990 a également été beaucoup mobilisée par le Kremlin. Les événements traumatiques (réels ou imaginés) de la dernière décennie du XXe siècle sont utilisés par le gouvernement russe pour illustrer les effets négatifs d'un État faible ou les conséquences désastreuses quand «la Russie essaie de suivre ou se voit imposée un chemin de développement étranger». Le Kremlin et ses médias remémorent la douleur de ces traumatismes pour «enseigner à une nation inquiète qu'elle ferait mieux de continuer à soutenir Poutine que de risquer de répéter le chaos qui était là avant».
L'appétit des Russes pour les narratifs patriotiques de l'histoire
La nouvelle constitution de 2020 n'est toutefois pas arrivée par hasard. Comme l'explique Jade McGlynn:
«Le gouvernement russe, les médias et –dans une certaine mesure– le public avaient soigneusement préparé le terrain pour [la nouvelle législation de 2020] très en avance, travaillant comme créateurs de mémoire pour pousser l'histoire au cœur de la culture politique et populaire russe. Les efforts qu'ils ont entrepris ont fait partie de l'“appel à l'histoire” du Kremlin, un terme qui dénote l'utilisation intensive et la propagation d'interprétations sélectives de l'histoire par le gouvernement pour définir ce que ça veut dire d'être russe, pour justifier son propre pouvoir et projeter son autorité à domicile et à l'étranger.»
La chercheuse note qu'en jouant sur la gratification émotionnelle liée au fait d'être constamment plongé dans des récits patriotiques de l'histoire, les médias du Kremlin utilisent la technique du «cadrage historique» pour rendre l'histoire pertinente aux personnes qui consomment ces médias maintenant, en prétendant que «les traumatismes désespérés et les triomphes euphoriques du passé sont en train d'être répétés en temps réel». Les médias liés au pouvoir russe jouent sur la satisfaction émotionnelle que permettent ces récits patriotiques sélectifs du passé afin de donner l'impression aux Russes qu'ils «participent, et même qu'ils reconstruisent, des épisodes héroïques du passé».
Contrairement à ce que pourraient laisser penser les propos de Vladimir Poutine en 2020, qui indiqueraient qu'il s'agit d'une approche extrêmement coercitive, Jade McGlynn insiste sur le fait que les tactiques employées par le pouvoir pour inculquer ces narratifs se sont appuyées sur «un véritable appétit du public pour une histoire plus patriotique». L'approche du Kremlin est plutôt «dialogique avec les besoins et demandes de la société». Le Kremlin s'appuie sur les narratifs populaires de l'histoire et ensuite «dévie ces narratifs pour ses propres besoins, plutôt qu'en imposant certaines vues en dépit des perceptions du public».
Une politisation de l'histoire de plus en plus forte en Russie depuis 2009
Dès 2009, le gouvernement russe a créé la Commission présidentielle de la Fédération de Russie de lutte contre les tentatives de falsifier l'histoire. En 2011 et 2012, après que des manifestations contre la corruption et les élections truquées dans les grandes villes russes ont secoué le Kremlin, le gouvernement a renforcé son utilisation de l'histoire afin d'accroître sa légitimité. Il «régula de plus en plus fortement les limites des souvenirs “acceptables”, avec certains sujets (en particulier la Grande Guerre patriotique) sacralisés au-delà de tout débat». Toute déviance des narratifs historiques promus par le gouvernement est ainsi devenue sujet de sécurité existentielle pour le pays.
2012 a vu la création de deux organisations influentes clés dans la défense des interprétations sélectives de l'histoire promues par le Kremlin: la Société historique russe (SHR) et la Société historique militaire russe (SHMR). Le rôle de ces organisations consistait à créer des expositions, des conférences et autres activités ayant trait à l'histoire, en particulier autour de la Grande Guerre patriotique. Jade McGlynn note que la SHMR «utilisait principalement de l'argent gouvernemental et suivait strictement les instructions du gouvernement mais se présentait comme une organisation non gouvernementale», donnant ainsi l'illusion que ces initiatives venaient de la société civile.
Ces lois pénalisent notamment «l'irrévérence envers les symboles de la gloire militaire russe, le fait de répandre des informations qui manquent de respect envers les jours fériés liés à la défense du pays».
La chercheuse explique que la SHMR est de loin «l'acteur le plus proéminent pour inculquer la mémoire culturelle approuvée du Kremlin auprès de la société populaire». Elle propage les narratifs historiques sélectifs du gouvernement russe «à travers une grande étendue de média populaires et des interfaces variées, s'assurant ainsi du déploiement réussi du narratif “unificateur” du gouvernement». Jade McGlynn insiste en particulier sur le rôle de la SHMR dans le financement de films de guerre russes mettant en avant la gloire de l'Armée rouge.
Les décrets de mai 2012 de Poutine ont entraîné une augmentation des budgets fédéraux pour l'«éducation militaire patriotique», qui ont doublé entre 2016 et 2020. Les initiatives issues de ce budget se concentrent sur «le passé en privilégiant l'apprentissage de l'histoire militaire et l'émulation des héros militaires du passé».
Depuis 2012, plusieurs dates commémoratives ont aussi été ajoutées au calendrier national, y compris le Jour du Souvenir des soldats russes tombés lors de la Première Guerre mondiale et le Jour des forces d'opérations spéciales, qui célèbre le rôle de ces forces dans la maintenance de la «gloire militaire» de la Russie. D'autres dates commémoratives ont été grandement étendues, comme la parade militaire du 7 novembre qui célèbre la bataille de Moscou. Cette dernière célébration triomphale met complètement de côté la «litanie de pertes» et de tragédies de 1941, causées par l'invasion nazie et «exacerbées par la magnitude du contrôle étatique staliniste».
Le gouvernement a également lancé diverses initiatives visant à rendre les narratifs historiques du Kremlin plus divertissants pour les jeunes. L'exemple le plus connu est celui de l'Armée de la jeunesse, établie en 2016 pour «entraîner les enfants à devenir de futurs soldats, et inculquer les valeurs de patriotisme, service national et respect pour l'histoire nationale et militaire».
Une autre organisation clé dans l'effort de promouvoir la vision de l'histoire du gouvernement est le projet Mémoire historique du parti Russie unie de Poutine. Les objectifs officiels de Mémoire historique consistent à restaurer des monuments historiques ainsi qu'à fournir des efforts de plus en plus importants pour l'«éducation patriotique» des jeunes, notamment en aidant les écoles à bien cadrer leurs programmes scolaires d'histoire. La plupart des activités de Mémoire historique se concentrent sur la Grande Guerre patriotique.
Une répression de plus en plus forte contre les analyses divergentes
Depuis 2012, le gouvernement russe a introduit une série de nouvelles lois visant à réguler strictement ce qu'il est acceptable de dire à propos de l'histoire. Ces lois qui enfreignent gravement la liberté d'expression ne sont malheureusement pas surprenantes une fois qu'on a compris, comme Jade McGlynn l'explique, que le Kremlin ne cherche pas à promouvoir une étude rigoureuse et scientifique de l'histoire, mais plutôt certains récits historiques soigneusement sélectionnés ou parfois inventés de toutes pièces, et qui permettent au gouvernement russe d'assoir sa légitimité.
Ces lois mémorielles sont définies de manière si large qu'elles «peuvent s'appliquer à presque tout le monde». Le caractère vague et arbitraire de ces lois «rend tout le monde nerveux, ce qui encourage les gens à faire très attention aux utilisations de l'histoire du gouvernement afin de s'assurer de ne pas enfreindre les nouvelles lois».
Ainsi, depuis 2012, certaines lois comme l'article 354 semblent s'attaquer aux réhabilitations du nazisme. Mais outre les propos pro-nazisme, ces lois pénalisent «l'irrévérence envers les symboles de la gloire militaire russe, le fait de répandre des informations qui manquent de respect envers les jours fériés liés à la défense du pays, ou le fait de diffuser consciemment des fausses informations sur les activités de l'URSS pendant la Seconde Guerre mondiale». Comme le note Jade McGlynn, ces «fausses informations» qui se trouvent criminalisées incluent notamment le fait de reconnaître que l'URSS a annexé les pays baltes.
En juin 2016, un écolier de la ville sibérienne de Perm a été condamné pour «falsification de l'histoire» après avoir écrit que l'URSS partageait une partie de la responsabilité de la Seconde Guerre mondiale car elle attaqua la Pologne avec l'Allemagne.
Le contrôle de plus en plus strict du gouvernement sur l'infrastructure internet et le contenu en ligne a entraîné un blocage et un filtrage généralisés du contenu.
Outre les lois mémorielles, le gouvernement peut faire appel à d'autres méthodes traditionnelles pour faire taire et punir les personnes qui mettent à mal les narratifs historiques du Kremlin. Ces méthodes ont été utilisées contre Youri Dmitriev, alors à la tête de la branche de Carélie de l'ONG Memorial. Avant sa dissolution en 2021, Memorial visait à préserver la mémoire des victimes du pouvoir soviétique.
Lorsque le ministre de la Culture Vladimir Medinski et la branche locale de la SHMR ont avancé que 9.000 corps retrouvés dans cette région proche de la Finlande étaient ceux de soldats soviétiques tués par les Finlandais lors de la guerre d'Hiver sans qu'aucune preuve permette d'appuyer cette affirmation, Youri Dmitriev a dénoncé cette tentative de manipulation.
Il s'est alors retrouvé accusé d'avoir utilisé sa fille adoptive pour produire des contenus pédopornographiques (il en a par la suite été acquitté), puis de possession illégale d'armes à feu (il en a une nouvelle fois été acquitté), et enfin d'agression sexuelle contre sa fille, pour laquelle il purge une peine de trois ans et demi de prison. En l'absence d'État de droit et de procès en bonne et due forme, Jade McGlynn avertit que cette condamnation «doit être traitée avec suspicion et contextualisée dans la répression de plus en plus forte contre les formes de recherche indépendantes et gênantes en Russie».
Un paysage médiatique sous le contrôle du Kremlin
Depuis son arrivée au pouvoir en 1999, Vladimir Poutine a fait preuve d'une manipulation consciente des médias pour façonner l'identité nationale, en mettant en œuvre diverses mesures qui ont considérablement limité la liberté des médias. Ce contrôle s'est étendu à la plupart des stations de télévision et des principaux journaux, soit par le biais de la propriété de l'État, soit par des alliances avec des hommes d'affaires favorables au gouvernement.
Après 2012, le gouvernement russe a réagi aux manifestations de masse par des restrictions supplémentaires sur les médias, la liberté d'expression, et une législation contre les points de vue «extrémistes». L'État a utilisé des lois limitant le contrôle étranger des médias russes comme base pour introduire des mesures supplémentaires visant à réprimer la dissidence.
Parmi ces lois, on trouve en particulier l'imposition d'amendes pour la distribution dans les médias de masse de matériaux produits par une entité reconnue et enregistrée comme un agent étranger en Russie, si ces publications ne portent pas déjà un signe spécial désignant l'éditeur comme un «agent étranger». Ces restrictions s'appliquent aux publications et aux messages diffusés en ligne ou à travers les réseaux sociaux.
Depuis 2022, l'État russe est devenu plus assertif dans son contrôle sur les médias, employant diverses tactiques telles que des pots-de-vin, un traitement préférentiel et un contrôle indirect par la propriété. L'autocensure parmi les journalistes renforce davantage le contrôle de l'État. De plus, une loi sur les médias de 2017 oblige désormais les agrégateurs de nouvelles en ligne à ne présenter que des médias approuvés par l'agence de presse fédérale Roskomnadzor, c'est-à-dire l'État.
Le contrôle de plus en plus strict du gouvernement sur l'infrastructure internet et le contenu en ligne a entraîné un blocage et un filtrage généralisés du contenu. Malgré la perception externe des médias alignés sur l'État russe comme de la propagande simpliste, ils ont une influence significative dans la formation du discours public. Avec la télévision comme principale source d'information pour une grande partie de la population, cela souligne la nécessité d'un examen académique attentif du paysage médiatique russe et de son rôle dans la diffusion de récits pro-Kremlin.
C’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai lu la riche histoire de la Lituanie, autrefois le plus grand pays d’Europe, s’étendant de la mer Baltique jusqu’à la mer Noire. L’histoire n’a pas toujours été tendre avec vous, mais elle témoigne d’une incroyable résilience de votre pays, sans équivalent en Europe. Bien que pendant de nombreux siècles la Lituanie ait dû subir l’ingérence des puissances environnantes, elle a continué à lutter sans peur et avec conviction pour son indépendance et pour sa préservation”, a déclaré le roi des Belges, Philippe, lors d’un dîner officiel dans le palais des Grands-Ducs (à Vilnius) en octobre 2022. Il n’a pas mentionné que les Lituaniens n’avaient pas uniquement lutté pour leur indépendance, mais aussi pour celle de la Belgique. Et pour cause.
Au Musée royal de l’armée et de l’histoire militaire de Bruxelles, la première salle est consacrée aux guerres napoléoniennes, car c’est ici, en Belgique, à Waterloo, qu’elles ont pris fin. La deuxième salle évoque la période des luttes de la Belgique pour son indépendance et, dans un petit coin à gauche, se trouve un panneau intitulé : “Officiers polonais en service dans l’armée belge”.
Les prémices du Printemps des peuples
“En 1830, Nicolas Ier, tsar de Russie, donna ordre aux troupes polonaises du royaume de Pologne de marcher sur Bruxelles afin d’étouffer l’insurrection belge triomphante. Les Polonais refusèrent d’obéir aux ordres et se soulevèrent en disant : ‘Nous ne marcherons pas contre un peuple qui lutte pour sa liberté.’ La révolution polonaise fut noyée dans le sang, elle n’en avait pas moins retenu sur la Vistule les troupes russes qui se préparaient à envahir la Belgique. Après la défaite de la Pologne, des officiers polonais émigrés ont été cordialement accueillis par la Belgique et incorporés dans les rangs de sa jeune armée”, lit-on sur le présentoir sur lequel sont représentés le lion belge, l’aigle polonais et inscrits les noms de plus de 50 officiers qui ont rejoint l’armée de Belgique depuis 1830.
Au début du XIXe siècle, le Printemps des peuples en est à ses prémices, et les Belges qui étaient sujets du royaume uni des Pays-Bas [les provinces belges et néerlandaises ont été réunies en un seul État lors du congrès de Vienne de 1815] ne veulent pas rester à l’écart. Peu de temps après la révolution de juillet 1830 en France, qui a renversé le roi Charles X, les Bruxellois se soulèvent à leur tour, à la suite de la représentation de l’opéra La Muette de Portici de Daniel Auber (qui exalte le sentiment de la patrie et de la liberté). Les impôts, la politique centralisée de Guillaume Ier, monarque des Pays-Bas, les discriminations et la persécution de l’Église catholique mécontentaient les Belges. Les forces néerlandaises envoyées en septembre ne réussissent pas à réprimer le soulèvement et, le 4 octobre, l’indépendance de la Belgique est déclarée.
Une affaire de famille
Les grandes puissances qui dirigeaient alors le monde – l’Autriche, le Royaume-Uni, la France, la Prusse et la Russie – n’étaient pourtant pas enclines à soutenir les révolutions et les changements. Le mot “liberté” déplaisait plutôt au tsar Nicolas Ier, pour qui ce soulèvement était aussi une “affaire de famille”. Le prince Guillaume, l’héritier du trône des Pays-Bas (qui deviendra le roi Guillaume II en 1840), avait épousé Anna Pavlovna, la sœur du souverain russe.
“Comme la Russie voulait envoyer l’armée polonaise pour réprimer le soulèvement belge contre les Pays-Bas, cela a été l’étincelle, car les Polonais souhaitaient rétablir leur souveraineté. Et au lieu de partir en Belgique, ils ont retourné leurs armes contre les Russes”, explique l’historien Karolis Zikaras. Rapidement, le soulèvement gagne la Lituanie et de nombreux nobles lituaniens s’y rallient.
“Comme le soulèvement a échoué, de nombreux insurgés ont fui. Or la Belgique avait besoin d’officiers. Elle avait des soldats mais pas d’officiers [qui étaient restés fidèles aux Pays-Bas].”
“On a identifié environ 80 émigrés liés à la Lituanie en Belgique, mais il devrait y en avoir beaucoup plus”, estime Algimantas Daugirdas, l’ancien conservateur au musée de la guerre Vytautas le Grand de Kaunas. Des officiers et les sous-officiers ont en effet rejoint l’armée belge lors des soulèvements ultérieurs.
Un rôle méconnu
Il ne faut pas reprocher au roi des Belges Philippe de ne pas avoir mentionné le rôle des Lituaniens dans l’indépendance de la Belgique. “Les relations entre Polonais et Lituaniens sont méconnues. Même le directeur du Musée royal de l’histoire militaire a été étonné de savoir qu’une partie de ces Polonais étaient des Lituaniens”, relève Karolis Zikaras.
Le nom “Lituanie” avait en effet été effacé de la carte de l’Europe politique en 1791. La république des Deux Nations (composée du royaume de Pologne et du grand-duché de Lituanie) se faisait appeler “Pologne”. Les Deux Nations avaient pourtant signé un engagement pour indiquer que la Lituanie n’avait pas disparu et que deux nations existaient bien : les Polonais et les Lituaniens.
“Cependant, les nobles ne parlaient plus lituanien déjà depuis le début du XVIe siècle”, explique l’historien. Quand la Russie occupe une grande partie de la république des Deux Nations, la Pologne et la Lituanie obtiennent des statuts différents. La partie polonaise conserve son autonomie, tandis que la Lituanie disparaît. “À l’époque, nous avions une double identité : d’un côté nous étions lituaniens, mais dans un sens plus large, politique, nous étions considérés comme des Polonais”, affirme l’historien Karolis Zikaras.
C’est un regard qui compte dans le milieu du photojournalisme. Le Genevois Niels Ackermann, cofondateur de l’agence Lundi13, auteur de plusieurs photoreportages primés, appelle les médias à bien réfléchir à leur utilisation des IA [intelligences artificielles] génératives comme Dall-E ou Midjourney pour illustrer leurs articles. Parce qu’elles menacent son gagne-pain ? Non, rétorque-t-il, parce que la presse doit s’ériger en rempart qui protège encore le vrai, dans un monde inondé par des contenus synthétiques.
Heidi.news — Que vous inspirent ces nouveaux logiciels d’IA génératives ?
Niels Ackermann — Lorsque je vois une nouvelle technologie qui émerge, mon premier réflexe est de me remémorer les précédents bouleversements qui ont affecté ma profession et que j’ai moi-même vécus. À chaque fois, il y a ceux qui ont immédiatement adopté ces nouveaux outils [arrivée du numérique, Instagram…], et ceux qui s’y sont opposés.
La photo primée n’en était pas une
e jury de l’un des plus prestigieux concours de photographie, les Sony World Photography Awards, a été “trompé” par Boris Eldagsen, explique la BBC. L’artiste allemand s’est fait remarquer en refusant le prix dans la section Créativité à la mi-avril, arguant que la photo qu’il avait soumise avait été générée par une IA. L’image en noir et blanc à l’esthétique rétro intitulée The Electrician et tirée de sa série Pseudomnesia était une “cocréation”, avait-il dit en amont de la remise des prix à Londres. “J’ai soumis [ma photo] comme un petit singe malicieux, explique-t-il, pour découvrir si les concours de photographie étaient prêts à l’arrivée des images d’IA. Ils ne le sont pas.”
Bien sûr, [avec les IA génératives] le processus sera le même, et peut-être même encore plus rapide. En voyant l’essor fulgurant de ces nouveaux logiciels, j’ai décidé de m’y intéresser, parce que je veux comprendre leur fonctionnement et leur utilité. J’ai testé entre autres Dall-E, ChatGPT et Midjourney. J’ai été bluffé par la puissance de ces outils. À tel point que je me suis rendu compte qu’ils pourraient rapidement affecter mes revenus.
C’est-à-dire ?
Aujourd’hui, l’essentiel de mon chiffre d’affaires provient de mandats dans la pub ou pour des entreprises. Mon travail de photojournaliste, bien que je l’affectionne profondément, est marginal en termes de revenus. En testant ces IA génératives, j’ai pris peur. Je me suis d’abord imaginé que n’importe quelle agence de pub pourrait les utiliser pour générer des images d’excellente qualité pour ses campagnes.
Je me suis toutefois souvenu qu’il était déjà possible de réduire les coûts en ayant recours à des banques d’images. Si la plupart des agences ne l’ont pas fait jusqu’ici, c’est peut-être parce qu’elles cherchent quelque chose de plus : une certaine personne, un certain lieu, mais aussi une certaine forme d’humanité qu’on ne trouve pas forcément dans ces banques d’images. Cela m’a rassuré de me dire qu’il existe sans doute un marché pour le réel, dans un monde où la disponibilité du faux, du synthétique devient illimitée.
Un “marché pour le réel”, qu’est-ce que ça veut dire ?
Je suis convaincu que la photographie transmet des émotions particulières. C’est ce qui a fait le succès de ce médium et c’est une des choses qui me fait tant aimer mon travail de photojournaliste. Ces images racontent quelque chose, elles capturent une part de “vrai”, une scène, un moment de l’histoire, et elles suscitent des émotions, positives ou négatives. Dans un monde où la disponibilité pour le synthétique est illimitée, j’ai la conviction que les médias doivent devenir des “marchands de vrai”.
Justement, comment réagissez-vous face aux médias qui génèrent de fausses photographies pour illustrer leurs articles ? Blick l’a fait récemment, avec une image où apparaissent cinq jeunes qui n’existent pas.
Je ne vais pas le cacher, cela m’a porté un coup au moral de voir qu’un média s’amuse à générer des deepfakes, quand bien même il s’agit de visages qui n’existent pas, et que la légende photo le précise.
Le problème, c’est que cela porte atteinte à la crédibilité des médias. Ces derniers doivent s’interroger sur leur rôle dans cette époque où l’offre de faux est illimitée et omniprésente. Selon moi, cette profession doit se considérer comme le rempart qui protège encore le vrai. Et pour pouvoir occuper ce rôle, il faut être intraitable avec la déontologie.
Ce n’est pas le cas, selon vous ?
Les médias suisses ont toléré ces dernières années des pratiques qui posent question sur le plan déontologique. En Suisse, aucun média ne m’a par exemple demandé de signer une charte pour m’imposer des limites et s’assurer de mon honnêteté. La première fois que j’ai collaboré avec le New York Times, j’ai reçu des instructions sur ce qui était acceptable ou non. Parmi cette liste figurait l’interdiction d’accepter des cadeaux, le paiement du voyage par des tiers, mais aussi des paramètres techniques à respecter dans la manière d’utiliser mon appareil pour s’assurer que les images reflètent la vérité.
Mais au fond, ne cherchez-vous pas à conserver votre gagne-pain en limitant la capacité de choisir des médias ?
Non. Je peux nourrir ma famille sans la presse aujourd’hui […]. J’ai simplement la conviction qu’un lecteur qui ouvre un journal doit avoir la garantie que la photo qu’il voit raconte bien quelque chose de réel, et qu’il n’a pas besoin de systématiquement vérifier la légende pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un contenu synthétique.
Il s’agit de conserver des lieux où le réel a sa place. Si les médias ne saisissent pas cette occasion pour proposer un contenu rigoureux où le vrai est la seule boussole, alors ils ne serviront plus à rien dans le monde qui nous attend. Il faut qu’il y ait une distinction claire entre ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas dans les médias. Raison pour laquelle d’ailleurs je pense qu’une illustration qui a un style cartoon et qui serait générée par une IA ne poserait pas de problème pour illustrer un article. Sa dimension fictive sauterait aux yeux.
Mais tout ce qui tente de simuler le réel, qui peut tromper, c’est une limite qui ne doit pas être franchie, et je m’inquiète de voir que certains médias l’ont déjà franchie sans attendre.
Que les médias diffusent uniquement de vraies photos ne changera pas le fait que l’on va s’habituer à questionner l’authenticité de chaque contenu, dès lors, à quoi bon ?
Peut-être, mais les lecteurs ont toujours vu les photos publiées dans la presse comme une forme de rapport au réel. Les montages, qui ne datent pas des IA génératives, ont toujours été vécus comme une tromperie. Il ne doit pas en être différemment avec ces logiciels. Préserver un espace où le réel est la règle sera d’autant plus crucial justement, parce que ce questionnement autour de l’authenticité ne sera pas nécessaire.
Au-delà du rôle des médias, je m’inquiète qu’on me demande quel prompt [requête adressée à l’IA] j’ai utilisé pour générer les photos que j’ai réellement prises, par exemple dans mes reportages en Ukraine. Je m’interroge beaucoup sur le rapport qu’auront nos enfants aux photos lorsqu’ils seront grands. J’espère qu’ils seront en mesure de les concevoir comme quelque chose qui raconte le réel, et pas uniquement comme un contenu synthétique que n’importe qui aurait pu générer. J’espère surtout que ces photographies continueront à leur véhiculer des émotions.
Une étude de NewsGuard, spécialiste de la désinformation en ligne, a identifié 49 newsbots, des plateformes d’informations générées par des robots d’intelligence artificielle. Elles fournissent un contenu non seulement “médiocre”, mais qui peut aussi véhiculer de “faux récits”, explique “Bloomberg”.
Logo
Publié le 03 mai 2023 à 17h27 Lecture 1 min.
Photo de la page d’accueil du robot conversationnel ChatGPT, pris en Italie le 31 mars 2023.
Photo de la page d’accueil du robot conversationnel ChatGPT, pris en Italie le 31 mars 2023. photo MARCO BERTORELLO/AFP
La start-up de surveillance de la désinformation NewsGuard a identifié 49 sites web qui diffusent des “informations générées par des robots conversationnels d’IA”, une “prolifération qui soulève des questions sur la façon dont la technologie peut renforcer les techniques établies de falsification”, note Bloomberg.
Ces “fermes de contenus” couvrent toute la gamme des sites d’information, comme l’a vérifié le média américain à partir du rapport publié lundi 1er mai.
“Certains sont déguisés en sites d’actualité chaude avec des noms aux consonances génériques tels que News Live 79 et Daily Business Post, tandis que d’autres partagent des conseils de style de vie, des infos people ou publient du contenu sponsorisé.” Le problème, c’est qu’“aucun ne révèle qu’il est alimenté par des IA telles que ChatGPT, d’OpenAI, ou Google Bard”.
Mort prématurée
Publiés en sept langues (anglais, chinois, français, portugais, tagalog, thaï et tchèque), ces newsbots offrent des centaines de contenus par jour… dont certains inventés de toutes pièces. Le site CelebritiesDeaths.com a par exemple annoncé en avril 2023 la mort du président américain Joe Biden.
TNewsNetwork a “publié un article non vérifié sur la mort de milliers de soldats dans la guerre entre l’Ukraine et la Russie, en se fondant sur une vidéo YouTube”.
La plupart sont “des fermes de contenus, c’est-à-dire des sites web de faible qualité gérés par des sources anonymes qui diffusent des articles pour obtenir de la publicité”. Plus de la moitié d’entre eux “gagnent de l’argent grâce à la publicité programmatique – des publicités placées de manière algorithmique sur Internet”, note le rapport. Comme le faisaient, avant l’avènement de l’IA générative, les fermes de contenus gérées par des humains.
Barney Jopson Lire l’article original
5–7 minutes
Lorsque j’ai emménagé en Espagne, l’été dernier, je me suis senti étrangement perdu. Je pouvais difficilement mettre cela sur le compte d’un quelconque choc culturel : j’avais déjà effectué d’innombrables séjours dans le pays avant de m’installer à Madrid, je parle espagnol et une partie de ma famille est espagnole. Mais je n’avais jamais vécu ici et quelque chose ne tournait pas rond.
C’est finalement grâce à une remarque apparemment anodine d’une amie que j’ai réussi à mettre le doigt sur le problème. “Le truc, c’est qu’en Espagne, il n’y a pas de mot pour désigner l’après-midi”, a-t-elle constaté. Et c’était vrai.
Je sais que les dictionnaires en ligne diront le contraire, que l’“après-midi” se traduit en espagnol par “la tarde”. Mais c’est plus compliqué que ça. “Tarde” n’est pas un mot défini avec précision, qui correspondrait à un moment exact de la journée, avant le soir. Car comment dit-on “le soir” en espagnol ? “La tarde”, aussi.
“Insaisissable mais omniprésent, le mot ‘tarde’ règne en maître, sorte de concept informe couvrant une fraction de la journée si étendue que les autres langues ont besoin de deux mots pour la désigner.”
La tarde échappe à tout contrôle et il n’existe aucune forme de consensus social sur le sens de ce mot. Les Espagnols eux-mêmes n’arrivent pas à se mettre d’accord sur le début et la fin de la période. “Cela induit une forme de chaos dans le quotidien”, assure Fernando Vilches, linguiste à l’université Rey Juan Carlos [de Madrid]. Je pense avoir trouvé un nom à mon problème : le choc des horaires.
“Pendulistes” et “gourmets”
Les Espagnols découpent la journée en fonction de divers paramètres. Certains, que j’appellerai ici les “pendulistes” – souvent des jeunes ayant vécu à l’étranger –, raisonnent en termes d’heures. Mais lesquelles exactement ? Contrairement à moi, personne ne semble considérer que la tarde commence à midi. Un membre du gouvernement m’a expliqué qu’il saluait son auditoire d’un “buenas tardes” à partir de 12 h 30. “Mais si vous dites la même chose à midi, on va vous regarder bizarrement.”
“Beaucoup de pendulistes estiment que ‘la tarde’ commence à 14 heures – mais il existe aussi une faction qui ne jure que par les 16 heures.”
Viennent ensuite les gourmets, qui ne morcellent pas la journée en fonction de l’heure mais des repas – qui, en Espagne, sont souvent longs, tardifs et extraordinairement conviviaux. Certains jugent que la tarde commence en même temps que le déjeuner, c’est-à-dire à 14 h 30, 15 heures, voire plus tard. Mais pour beaucoup de personnes d’un certain âge, elle ne commence véritablement qu’à la fin du repas, ce qui peut vous emmener jusqu’à 16 heures, ou même 17 heures.
En Espagne, les grands déjeuners d’affaires peuvent débuter par une bière, se poursuivre avec du vin et finir par un shot de pacharan [liqueur de prunelle] suivi d’un gin tonic dans le bar d’à côté. “Dans ces cas-là, on ne se remet pas au travail avant 18 heures, explique Fernando Vilches. Si vous infligez un tel traitement à un pauvre Américain, il finira ivre, les paupières lourdes, avec une seule envie : rentrer chez lui. Il va falloir changer un peu nos habitudes.”
Les Espagnols en décalage horaire permanent
Et effectivement, la révolution est en marche : beaucoup d’entreprises ont abandonné la sacro-sainte pause déjeuner de deux heures pour permettre à leurs salariés de rentrer plus tôt chez eux retrouver leurs familles.
La célèbre sieste postprandiale n’est pas non plus aussi répandue qu’on pourrait le croire. Les seules personnes qui, à ma connaissance, piquent régulièrement un somme en semaine sont toutes à la maternelle ou à la retraite. Parmi eux, Marcelino, un septuagénaire de ma famille, selon qui la tarde commence seulement lorsqu’il se réveille, vers 19 heures.
La sieste est tout de même plus prisée en été, lorsque la chaleur est si étouffante qu’on ne peut plus rien faire sans climatisation. Peut-être que lorsqu’une bonne partie de la journée n’est qu’une perte de temps, on n’a plus besoin de mots pour distinguer l’après-midi de la soirée.
Vers 21 heures, les plus précoces commencent à dîner. La période située entre 21 heures et 22 heures reste toutefois une sorte de zone d’ombre durant laquelle saluer quelqu’un d’un “Buenas noches !” plutôt que d’un “Buenas tardes !” peut vous attirer quelques regards de travers. Le week-end, on voit encore des enfants jouer dans la rue à 22 h 30. Les restaurants acceptent encore les réservations à 23 h 45.
Tout cela est lié à une autre particularité locale, rappelle Daniel Gabaldón, sociologue à l’université de Valence : l’Espagne continentale n’est pas sur le bon fuseau horaire. Si leurs pendules étaient réglées sur la course du soleil, les Espagnols vivraient à la même heure que les Britanniques et les Portugais. Mais ils ont une heure d’avance depuis que Franco a décidé de s’aligner sur le fuseau de l’Allemagne nazie, dans les années 1940.
“Pendant la moitié de l’année, l’Espagne règle ses horloges sur l’heure solaire à la frontière germano-polonaise. Quand elle passe à l’heure d’été, elle se cale sur l’heure solaire au centre de l’Ukraine.”
Quand les Espagnols passent à table à 14 h 30, c’est donc un peu comme s’ils mangeaient à 13 h 30 heure solaire (l’hiver), et 12 h 30 (l’été). Un tel écart entre heure officielle et naturelle n’est pas sain du tout, souligne Nuria Chinchilla, de l’IESE Business School. “Nous sommes en décalage horaire permanent.” Pas étonnant que tout soit aussi confus…
Nous avons parfois le sentiment qu’Internet et Google se souviennent de tout, et que tout ce que nous publions en ligne y restera pour toujours. Mais rien n’est plus faux. Or archiver des milliards de pages est un défi dantesque. Qui doit s’en charger ? Faut-il tout sauvegarder ? À quelles fins ? Un long format publié par le quotidien israélien “Ha’Aretz” et traduit par “Courrier international”.
Heidi Taaseh a perdu son fils Shachar pendant l’opération Bordure protectrice, lancée par Israël en 2014 dans la bande de Gaza. Le compte Facebook créé en son honneur était devenu le précieux réceptacle des souvenirs de la famille : il y avait là des photos postées par des amis, des pages commémoratives et des messages de connaissances. Tout a disparu brutalement [en octobre 2022] quand le compte a été d’abord piraté, puis bloqué et enfin supprimé. “Ça a été un choc, comme si quelqu’un avait tué Shachar une seconde fois, confie Heidi. Il y avait tellement de choses importantes dessus, tellement de belles choses.”
Des cas analogues reviennent souvent sur les écrans du service d’assistance de l’Israel Internet Association, et les messages sont parfois bouleversants. “Je suis désemparée. Il y avait de longues conversations avec mon compagnon disparu, et, de manière générale, des souvenirs de ces dix dernières années”, se désole une usagère d’Instagram qui n’a plus accès à son compte. “Il y avait toute ma vie, là-dessus… Je vous en supplie… Je suis à bout”, écrit une autre. “Ces comptes ont une valeur immense, inestimable”, “C’est l’œuvre de la vie de mon père”, “Tout a disparu”, témoignent d’autres.
Des années parties en fumée
À l’évidence, nos souvenirs numériques, personnels mais pas seulement, sont fragiles. À plusieurs reprises, ces deux derniers mois, on a eu l’impression que l’avenir de Twitter ne tenait qu’à un fil. Si jamais l’entreprise baisse le rideau sans avoir planifié la sauvegarde de ses archives, ce sont presque vingt ans d’informations qui sont susceptibles de partir en fumée. La plateforme, qui a couvert des guerres et des révolutions, et qui a donné naissance à des mouvements comme #MeToo, pourrait bien emporter avec elle, en disparaissant, toute notre mémoire sociale et culturelle.
L’histoire nous enseigne que cette inquiétude n’est pas dénuée de fondement. Qui se souvient aujourd’hui de Myspace qui, voilà moins de vingt ans, était le premier réseau social du globe, avec 250 millions d’utilisateurs rien qu’aux États-Unis, et qui avait plus de succès que Google ? À la suite d’un couac pendant un transfert vers de nouveaux serveurs en 2016, Myspace a perdu l’essentiel des contenus qui avaient été postés par ses utilisateurs. L’agora virtuelle s’est volatilisée : les photos, les posts, les vidéos, les blogs, douze années de contenus et 50 millions de chansons qui avaient été postées par des millions d’artistes – tout a disparu.
Peut-être serait-il temps de remettre en cause une idée très répandue qui voudrait que Google se souvienne de tout et que, avec un soupçon d’iCloud, de Dropbox et de Google Drive, nous serions parés pour l’éternité. La presse en ligne est-elle par exemple archivée comme il se doit pour les générations futures ? Et quid de nos sites web, de nos blogs, de nos forums et autres réseaux sociaux où nous passons désormais nos vies ? Nos souvenirs sont-ils en sécurité ou les clouds qui les hébergent vont-ils se dissiper et disparaître un beau matin ?
Vers un trou noir de l’information
Yoram Hacohen, directeur général de l’Israel Internet Association, a lui-même perdu une bonne partie des documents qu’il avait tapés avec le logiciel de traitement de texte Einstein Writer lorsqu’il était étudiant. Le problème qu’il soulève se trouve, selon lui, “au cœur d’un phénomène connu sous le nom de ‘Moyen Âge numérique’” [en anglais : digital dark age (“âge des ténèbres numériques”), en référence à une tournure parfois utilisée par l’historiographie anglophone pour désigner le Moyen Âge comme une période de déclin]. Il précise :
“L’humanité, qui a aujourd’hui les moyens de reconstituer des informations qui ont été enfouies sous terre voilà quatre mille ans, pourrait avoir beaucoup plus de mal à reconstituer celles qui ont été enregistrées numériquement voilà seulement quarante ans.”
En 2015, [l’ingénieur américain] Vint Cerf, l’un des pères d’Internet, a souligné le risque qu’une bonne partie de la mémoire du XXIe siècle ne soit jamais transmise aux générations futures. La technologie évolue à toute allure et les programmes deviennent obsolètes en quelques années. Rien ne nous dit que, demain, nous serons encore capables de lire les fichiers que nous enregistrons aujourd’hui. “Sans même nous en rendre compte, comme si de rien n’était, nous jetons toutes nos données dans ce qui risque de se transformer en un trou noir de l’information”, confiait à l’époque Vint Cerf au [quotidien britannique] The Guardian.
La comparaison avec le Moyen Âge peut sembler absurde à l’heure du big data, mais quiconque a retrouvé des disquettes des années 1990 et des cartons de photos jaunies des années 1930 dans le vide sanitaire de sa maison le sait : rira bien qui rira le dernier.
Pas plus de dix-huit mois de survie
“Ce site est inaccessible” : agir contre le pourrissement des liens
Dans une tribune publiée par le magazine scientifique australien Cosmos en 2021, Mark Pesce raconte sa découverte du web, vers 1993. “Au départ, ce n’était qu’une liste : juste une page de noms et de liens vers des sites web, sur le site du Cern – le premier site web et le berceau du web. J’ai cliqué méthodiquement sur chacun des liens de la liste […]. En sept jours, j’avais fini. J’avais visité l’intégralité de la Toile.”
Mais en seulement quelques mois, l’ingénieur américain-australien est dépassé. “Il y avait plus de sites qui venaient chaque jour s’ajouter à la liste que je ne pouvais en explorer matériellement. Peu de temps après, le responsable de la mise à jour a jeté l’éponge – l’essor du web était exponentiel et aucun archiviste ne pouvait espérer tenir la cadence.”
En 1994, année de lancement du moteur de recherche Yahoo ! on compte approximativement 3 000 sites web. Dix ans après, en 2004, année de création de Facebook, on en compte 51,6 millions. C’est près de 2 milliards aujourd’hui.
Des liens que Mark Pesce avait marqués dans ses “favoris” en 1995, il ne reste plus rien, ou presque. “La plupart ne mènent plus à rien ou à un site qui porte le même nom mais qui est totalement différent. En moins d’une génération, la vision que j’avais du web primitif – un endroit très personnel, spécifique et pertinent – est pour l’essentiel en voie de décomposition.”
Et l’ingénieur d’appeler à une prise de conscience collective du phénomène appelé “link rot”, le “pourrissement des liens”, quand une URL est supprimée ou modifiée.
“Toute organisation qui publie sur le web devrait garantir que, même après avoir changé de système informatique, les données existantes resteront disponibles et accessibles pour toujours via les mêmes URL. On ne peut pas laisser notre histoire se volatiliser de la sorte. En tout cas si l’on veut pouvoir comprendre comment on en est arrivés là et où nous allons.”
La durée de vie des sites Internet est bien plus brève que ne le pensent la plupart des gens, met en garde Anat Ben-David, spécialiste d’Internet et des réseaux sociaux à l’Université ouverte d’Israël. “On a l’impression que tout ce qui se trouve sur Internet est éternel, alors que, dans la plupart des cas, l’information n’y reste pas plus de dix-huit mois.”
Des sites web ne répondent plus, des liens ne mènent nulle part, des adresses sont abandonnées. La Toile se désagrège rapidement autour de nous, mais l’on ne s’en rend généralement pas compte, indique Anat Ben-David. Même si un site reste opérationnel, il doit être mis à jour pour apparaître dans les résultats de recherche, qui préféreront toujours le nouveau à l’ancien.
“Même quand il y a plusieurs millions de résultats [à une requête], Google n’affiche pas de résultats au-delà du millième. Donc, même si l’information est là, on ne la verra pas, parce qu’elle n’est pas jugée pertinente.”
Pléthore d’exemples dérangeants
L’Internet Archive, une association à but non lucratif fondée en 1996, apporte une réponse au moins partielle au problème des “liens morts”. L’Internet Archive est un bot qui écume le cyberespace et enregistre les pages qu’il y trouve. Jusqu’à présent, près de 760 milliards de sites ont été sauvegardés et sont rafraîchis régulièrement à divers intervalles. Le site de l’association propose un outil appelé Wayback Machine [“machine à remonter le temps”], qui permet à l’internaute de savoir à quoi ressemblait un site donné à une date donnée. À une époque, cela concernait même des pages qui ont été effacées d’Internet par la suite.
Par exemple, on peut voir ce que la Wayback Machine a trouvé quand elle a consulté la page d’accueil du site web de la Knesset [le Parlement israélien] le 13 février 1997 à 11 h 02 (et ce n’est pas joli visuellement). On peut voir à quoi ressemblait la page d’accueil de l’édition en hébreu du quotidien Ha’Aretz le 8 octobre 1999 (ce n’est guère mieux).
La page d’accueil de courrierinternational.com le 15 août 2000.
La page d’accueil de courrierinternational.com le 15 août 2000. web.archive.org
En 2013, une analyse des publications en ligne dans les domaines du droit et des politiques publiques a établi que bon nombre des liens qui apparaissaient dans leurs notes de bas de page – ces références précieuses qui permettent aux universitaires de vérifier que l’information qu’ils lisent est bien exacte – ne menaient plus nulle part. Six ans après leur parution, près de la moitié des références citées n’était plus accessible.
Ben-David a pléthore d’exemples dérangeants, comme la “révolte des tentes” de 2011 contre la vie chère en Israël. “Essayez simplement de trouver un contenu original créé en lien avec le mouvement cette année-là. Vous ne trouverez rien”, assure-t-elle. Certes, il est possible de retrouver certains sites sur l’Internet Archive, mais, ajoute-t-elle, “le site [original] lui-même, en tant que source première, la chose elle-même qui existait à ce moment-là, avec ses publicités et ses liens vers d’autres sites, et tout l’écosystème médiatique qui allait avec – tout ça, c’est éphémère”.
Une question de société
Dans certains cas extrêmes, l’héritage numérique d’une nation tout entière peut être effacé en un instant. Le 30 mars 2010, l’extension “.yu” (ce qu’on appelle un “domaine de premier niveau”) a été effacée de la base de données des adresses et tous les sites web de l’ex-Yougoslavie ont disparu. Dans un article qu’elle y a consacré, Anat Ben-David raconte que, si certaines pages ont pu être conservées dans l’Internet Archive, elles ne sont pas accessibles via l’outil de recherche, à moins d’en connaître l’adresse exacte (pour une raison ou pour une autre, la Russie gère encore l’extension de l’Union soviétique, “.su”).
La question de la préservation de la mémoire numérique ne doit pas être glissée sous le tapis, estime Sharon Ringel, de la faculté de communication de l’université d’Haïfa. Sans compter, poursuit-elle, qu’il faut nous poser la question de savoir où, en tant que société, nous voulons stocker nos informations, à qui nous les confions. Et ce qui vaut vraiment la peine d’être préservé parmi le volume infini d’informations que nous produisons.
Qui pour s’occuper des sites de presse ?
En 2018, Sharon Ringel a interrogé des dirigeants de 30 groupes de médias américains. L’immense majorité d’entre eux, a-t-elle découvert, ne se préoccupait pas de la préservation de la production numérique pour les générations futures – de journalistes comme de clients :
“Les journalistes estiment que, ce qui est important, c’est ce qui se passe là, en ce moment – l’actualité, c’est la nouveauté. Ça ne relève pas de leur responsabilité. Et je ne leur jette pas la pierre. Les journalistes ne peuvent pas porter l’histoire sur leurs épaules.”
Les journaux suivent leurs intérêts propres, bien sûr, et ne pensent pas toujours à la question de la préservation. En 2014, quand [le média américain] BuzzFeed a voulu relever son niveau de sérieux journalistique en effaçant certains des contenus les plus ineptes qu’il a publiés, il s’est contenté de supprimer 4 000 articles. En 2017 [dans un autre registre], l’homme d’affaires [américain] Joe Ricketts a acheté un réseau de sites de presse locale [le réseau Gothamist, incluant des blogs comme Chicagoist ou LAist].
À l’approche de la date d’acquisition, les articles qui le critiquaient ont disparu des archives des publications en question (même si l’on ne sait pas très bien qui les a fait disparaître). Et quand ses collaborateurs ont voulu se syndiquer, Ricketts a fermé du jour au lendemain, sans autre forme de procès, tous les sites du groupe, dont les archives n’ont pu être sauvées que grâce à d’autres groupes de médias qui ont décidé de les racheter.
L’affaire a poussé la Freedom of the Press Foundation [une ONG américaine qui défend la liberté de la presse] à créer des archives pour les journaux particulièrement vulnérables au “problème des milliardaires”.
Penser aux historiens de demain
Conserver la trace des médias numériques ne se résume pas à garder les articles eux-mêmes, fait observer par ailleurs Sharon Ringel. Elle cite l’exemple de l’affaire de corruption dite “Affaire 4 000” devant les tribunaux israéliens, impliquant [la société de téléphonie nationale] Bezeq et [le site d’information] Walla. Au cœur de cette affaire, des articles favorables au [Premier ministre] Benyamin Nétanyahou publiés sur Walla [en échange de faveurs, vers 2012-2016]. Il reste possible à ce jour de retrouver les articles, mais leur localisation sur le site web n’a pas été archivée. Combien de temps tel ou tel article favorable à Nétanyahou ou à sa famille est-il resté en une ? À quel moment a-t-il été mis en exergue sur le site et quand a-t-il été relégué dans ses profondeurs ? “Nous avons l’information, mais nous n’avons plus le contexte”, déplore Sharon Ringel.
Chez Ynet [un des principaux sites d’information israéliens], on mesure l’importance de la question depuis le début. Depuis des années maintenant, les éditeurs du site, propriété [du quotidien] Yediot Aharonot, impriment les captures d’écran du site web et les classent chaque fois que les gros titres changent de sujet.
La question de la localisation d’un article sur un site Internet pourrait également intéresser les générations à venir pour des raisons que l’on ne devine pas encore de nos jours. “Il existe par exemple des études qui demandent aux Américains ce qu’ils savaient de ce qui se passait en Europe durant l’Holocauste, explique Ringel. Certains d’entre eux reconnaissent que le sujet a bien été abordé dans les médias, mais qu’il était noyé dans le reste de l’information, dans les pages intérieures. Or tant que le sujet ne faisait pas la une, les gens n’en parlaient pas.” Comment les historiens de demain mesureront-ils l’écho des catastrophes du temps présent ?
Faut-il tout garder ? Comment choisir ?
“Depuis plusieurs années maintenant, on se demande comment collecter et sauvegarder la mémoire numérique, la création culturelle, commente pour sa part Oren Weinberg, directeur de la Bibliothèque nationale d’Israël. Notre capacité à produire de l’information étant bien supérieure à ce qu’elle était par le passé, les processus de ‘sélection naturelle’ se sont nettement complexifiés. N’importe qui peut publier un poème dans son coin – mais s’agit-il d’une œuvre digne d’être conservée au même titre que telle autre œuvre qui a été soumise à l’avis de professionnels ? Qu’est-ce que cette question nous dit de la manière dont nous protégeons notre mémoire culturelle ?”
Et en France ?
En France, c’est la Bibliothèque nationale de France (BNF) qui est chargée depuis 2006 d’assurer le dépôt légal du web français et des documents dématérialisés (logiciels, bases de données, etc). Mises à disposition “de toute personne justifiant d’une recherche”, les archives conservées à la BNF “représentent à ce jour plus d’1 pétaoctet de données”, soit 1 million de gigaoctets. “Entre 2007 et 2017, le nombre de domaines collectés est passé de 0,9 million à 4,5 millions (soit environ 60 % du web français).”
La BNF décrit son travail : “L’archivage porte sur les sites enregistrés en. fr, sous une extension liée au territoire national (.re, ou. bzh par exemple), ou sous extension générique (.com ou. org par exemple) à la condition qu’ils soient produits en France ou que leur auteur y soit domicilié. […] Les collectes sont réalisées à l’aide d’un robot logiciel qui explore les sites comme le ferait un internaute, en copiant tous les éléments constitutifs des pages. La collecte ne prétend pas à l’exhaustivité mais repose sur un principe de représentativité.”
Pour aller plus loin : les reportages publiés par La Croix en 2020 et 20 Minutes en 2022.
Courrier International
L’institution sait qu’une bonne partie du patrimoine culturel israélien, dont elle est dépositaire, ne se matérialise plus sous forme physique. Ces dernières années, afin de ne prendre aucun risque, la Bibliothèque nationale d’Israël, comme celles de la plupart des pays du globe, archive tous les sites web du pays, au moins une fois par an. Les “moissonneurs” de l’établissement viennent de commencer [en décembre 2022] leur récolte annuelle, faisant des copies de tous les sites relevant du domaine “.il”.
“Il y a un débat en cours sur la nécessité d’archiver ou non Internet, précise Oren Weinberg. En ce moment, on a tendance à y mettre beaucoup d’argent, parce que c’est un nouveau monde et qu’il vaut mieux ne perdre aucune information. On investit actuellement plus d’un demi-million de shekels [130 000 euros] par an.”
Archiver les processus créatifs
Weinberg s’inquiète également d’autres effets possibles de la dématérialisation sur les fonctions traditionnelles de la Bibliothèque nationale :
“Si, par le passé, on recevait une archive papier avec, par exemple, les notes du poète dans la marge, donnant à voir les ratures qui peuvent témoigner du cheminement créatif de l’auteur, de nos jours, les gens sont assis devant un logiciel de traitement de texte. Même si vous sauvegardez des versions, une bonne partie du processus créatif disparaît en chemin.”
Devant cet écueil, l’institution culturelle a eu l’idée d’un projet étrange et original qui consiste à “repérer les auteurs prometteurs tant qu’ils sont encore jeunes et, avec leur coopération, à préserver leurs travaux, leur correspondance et leurs photos, et ce tout au long de leur vie”, dixit le descriptif du projet. “Cette mission relève un peu d’un pari, explicite la présentation, puisqu’il n’est pas possible de savoir à coup sûr que telle jeune personne jugée ‘prometteuse’ deviendra au bout du compte une personne créative, dont les travaux, même a posteriori, seront jugés uniques et dignes d’être sauvegardés.”
Mémoire des conflits
Douché par la lecture de toutes ces histoires d’informations qui se perdent et de culture qui part en fumée, j’ai décidé de descendre physiquement au sous-sol du bâtiment d’Ha’Aretz, à Tel-Aviv, dans l’espoir de trouver le réconfort au milieu des rayonnages bien réels des archives papier du journal, des petits tiroirs dans lesquels les articles sont classés par sujet depuis la Seconde Guerre mondiale, et des classeurs qui réunissent tous les numéros du journal papier depuis 1919.
Or, même là, la menace du numérique est palpable. La préservation des journaux perd du terrain, et, depuis deux ans, l’usage qui voulait qu’on fasse relier les numéros à l’extérieur n’a plus cours. Aujourd’hui, ils sont uniquement stockés dans une réserve. “C’est un combat d’arrière-garde pour nous tous, reconnaît Nirit Mitrani, le directeur des archives. La sauvegarde physique perd du terrain pour des raisons financières.”
Photo
Dessin de Joe Magee. Royaume-Uni
Ceux qui ne se laissent pas abattre passent à l’action. En 2014, le journaliste Hadi Al-Khatib a ainsi créé à Berlin Syrian Archive [“Archive syrienne”] qui a pour but de préserver tout document numérique relatif aux crimes de guerre commis en Syrie en prévision des procès à venir. Les archives ont recueilli à ce jour plus de 3,5 millions de vidéos. Si la guerre en Syrie est apparemment le conflit le plus couvert de l’histoire, il n’en disparaît pas moins de la Toile à toute vitesse. Une bonne partie du travail de l’association consiste à protéger et à valider les contenus qui, chaque jour, sont postés sur YouTube, Facebook, Twitter et Instagram, et que les plateformes suppriment ensuite en raison de leurs propres standards régissant la représentation de la violence.
Les témoignages ainsi réunis ont déjà servi dans le cadre d’un procès de 2020 intenté devant un tribunal spécial allemand contre le gouvernement syrien pour l’utilisation présumée d’armes chimiques contre des civils pendant la guerre. Parallèlement, Syrian Archive a donné naissance à l’association Mnemonic, qui recueille le même type d’archives pour rendre compte des crimes de guerre perpétrés au Yémen, au Soudan et en Ukraine, et propose des formations aux journalistes et aux défenseurs des droits humains afin de les aider à garder la mémoire numérique dans les zones de conflit.
Contre le “colonialisme des données”
Les initiatives de la société civile comme celle-ci ont pour but de protéger la mémoire numérique et d’éviter qu’elle ne soit déformée plus tard. À la suite de l’invasion russe de l’Ukraine, des voix se sont élevées pour réclamer la préservation du patrimoine culturel ukrainien en danger. Des centaines de bibliothécaires et d’archivistes du monde entier se sont retroussé les manches, archivant à ce jour près de 5 000 sites web appartenant à des établissements d’enseignement ukrainiens.
L’“excrémentisation” du Web
La menace qui pèse sur ses archives serait révélatrice d’un processus général de dégradation, voire de décomposition du Web. Le journaliste, auteur de science-fiction et militant canado-britannique Cory Doctorow utilise le terme “enshittification”, soit “excrémentisation” ou “merdification” pour le désigner. C’est particulièrement vrai, selon lui, sur les réseaux sociaux les plus populaires et les grandes plateformes comme Google ou Amazon, décrédibilisés par les contenus sponsorisés et dirigés par des algorithmes toujours plus hypnotiques.
“Sommes-nous condamnés à l’‘excrémentisation’? interroge The Guardian. Pour l’instant, oui. Le modèle économique de la publicité ciblée, responsable de cette dérive insensée, pourrait être interdit par la loi, mais cela semble peu probable dans un monde néolibéral. Reste l’espoir que cette ‘excrémentisation’ finisse par répugner les utilisateurs et les consommateurs au point qu’ils ruent dans les brancards. Mais encore faut-il qu’ils se souviennent que d’autres réalités sont possibles – qu’il existait une époque où les choses étaient différentes.”
Courrier International
Quand Anat Ben-David parle d’assumer la responsabilité de notre mémoire numérique (elle parle de “contre-archivage”), ce n’est peut-être pas du militantisme, mais ça en a tout l’air. “Le contre-archivage, c’est une tentative de réaffirmer la place des archives publiques à l’ère de la médiation algorithmique, dit-elle. Rappeler que cette information est publique, et que, même si les plateformes prétendent qu’elle leur appartient, il existe toujours des moyens de la rendre au public.”
Pour Anat Ben-David, la situation actuelle est une illustration du “colonialisme des données” : l’occupant colonial, ce seraient ici les multinationales, et la ressource naturelle exploitée, les données qu’elles moissonnent en traquant nos activités en ligne – nos envies, nos relations sociales, et à peu près tout ce que nous faisons.
Engager un débat public
“Dans Imagined Communities [L’Imaginaire national, 1983, traduit aux éditions La Découverte], Benedict Anderson [historien irlandais, spécialiste de l’Asie du Sud-Est, 1936-2015] parle de la carte, du musée et des archives comme des trois institutions qui organisent le savoir pour la population autochtone et lui disent ce qu’elle est autorisée à savoir d’elle-même”, relate l’enseignante, qui ajoute :
“Ce que j’essaie d’expliquer pour ma part, c’est que Facebook et d’autres plateformes font la même chose et sont en train de devenir des archives colonialistes.”
“Les journaux et les bibliothèques qui sont mus par l’intérêt général ont un rôle à jouer dans la définition de ce qu’est une archive historique, conclut Anat Ben-David. J’ai le sentiment que c’est nécessaire pour engager un débat public sur la question et sur la manière dont nous écrivons notre histoire pour nous-mêmes. Il n’est pas nécessaire de tout garder, mais il faut être conscient de ce qui est sauvegardé, de ce qui ne peut pas l’être et de qui est missionné pour le faire. Les craintes relatives à un ‘Moyen Âge numérique’ sont fondées, et c’est une prise de conscience qui doit nous pousser à l’action, sous quelque forme que ce soit.”
Face à cette crinière bouclée et indomptable, incapable de vous offrir la mèche de Justin Bieber, vous avez beaucoup râlé à l'adolescence. Les boucles, c'est vrai, sont parfois lourdes à porter: le poids du genre humain…
C'est en tout cas ce que révéleraient les résultats d'une étude menée par Tina Lasisi, chercheuse en anthropologie biologique à l'Université d'État de Pennsylvanie, qui montre que les cheveux bouclés offraient une meilleure protection du cerveau aux hominidés (hommes préhistoriques), leur garantissant alors de meilleures chances de survie.
National Geographic revient sur les tenants et aboutissants de la recherche, qui pourrait même faire des cheveux bouclés l'une des raisons pour lesquelles homo sapiens a supplanté les autres espèces d'hominidés comme le Néandertal et le Dénisovien qui, elles, se sont éteintes il y a environ 40.000 ans.
Comprendre pourquoi les humains sont chevelus est encore matière à débat chez les scientifiques. Pour répondre à la question, Tina Lasisi et ses collègues sont partis d'un premier constat: «Le cerveau est un organe volumineux, très sensible à la chaleur, tout en en générant également beaucoup. Nous nous sommes donc dit qu'à une époque où l'on constate que la taille du cerveau de notre espèce augmente, la masse capillaire pouvait être décisive du point de vue de l'évolution.»
La scientifique explique que «les poils du cuir chevelu nous évitent le coût physiologique de la transpiration». Celle-ci n'est en effet pas sans conséquences, puisque ces sécrétions faites pour réguler la température corporelle nous font perdre dans le même temps de l'eau et des électrolytes (minéraux). «Pour nos ancêtres hominidés, cela aurait pu être crucial.»
Pour vérifier son hypothèse, l'équipe de l'Université de Pennsylvanie a utilisé un mannequin thermique, coiffé de trois perruques différentes (raide, modérément bouclée, très bouclée). Le mannequin a été mis à l'épreuve de diverses conditions climatiques et météorologiques se rapprochant de celles rencontrées par les premiers hominidés. De cette manière, les scientifiques ont pu mesurer la façon dont les cheveux régulent la température du cuir chevelu confronté à la lumière directe du soleil, à la pluie, au vent…
Si les résultats ont permis de reconnaître que tous les types de cheveux offraient une certaine protection contre le soleil, il n'en reste que les cheveux les plus bouclés se sont révélés être la meilleure protection crânienne. En outre, ils protègent mieux le cuir chevelu du rayonnement solaire et ne restent pas à plat contre la peau lorsqu'ils sont mouillés. «C'est une découverte importante», salue la professeure Lasisi, qui invite cependant à approfondir les recherches génétiques.
À un stade ultérieur de notre évolution, en effet, les cheveux bouclés ont pu perdre leur avantage évolutif et les cheveux lisses ont pu être favorisés par différents types de sélection génétique. «Peut-être qu'une fois que nous avons eu ces cerveaux plus gros, nous avons aussi eu toutes ces adaptations culturelles pour éviter la surchauffe, comme de meilleures sources d'eau, suppose-t-elle. À ce moment-là, il n'y a peut-être plus eu de pression sélective en faveur des cheveux bouclés.» Les frisottis reviendront-ils en force lorsque le réchauffement climatique aura fait son œuvre?
On a tous déjà vu des images de bennes de supermarchés remplies de denrées alimentaires. Mais on ne voit jamais de bennes à livres. Pourtant, elles existent. Les livres ont beau avoir un caractère semi-sacré, ils n'échappent pas à l'obsolescence programmée de notre société de consommation. Près d'un livre sur quatre serait ainsi détruit sans jamais avoir été lu. Selon le Syndicat national de l'édition, qui a publié une enquête en avril 2021 portant sur les années 2018 à 2020, 13,2% des livres partiraient directement au recyclage sans avoir été feuilletés.
Il arrive même que 80% des exemplaires d'un livre partent à la poubelle, d'après une étude parue en septembre 2017 du Bureau d'analyse sociétale pour une information citoyenne (Basic) sur l'impact sociétal et environnemental du secteur de l'édition en France. Cet épouvantable autodafé, qu'on appelle «pilon» (un terme qui tire son origine, par analogie, des pilons des machines à papier), n'a pas bonne presse. Éditeurs et distributeurs n'emploient ce terme qu'entre deux murmures, secret inavouable et bien gardé des maisons d'édition.
Comment est-ce possible? Pour comprendre, on a remonté le fil de la vie d'un livre. Les ouvrages tout beaux tout neufs arrivent bien empaquetés dans les commerces. Les premiers exemplaires ont la chance de sortir des cartons pour voir la lumière des néons de leur librairie d'adoption. Certains restent encore un peu, ou pour toujours, au chaud dans leur carton. Leur espérance de vie ici est à peine plus élevée que celle des aventuriers de «Koh-Lanta»: deux mois, c'est déjà pas mal. Des bouquins partent en quelques heures dans les bras d'un lecteur, mais d'autres se défraîchissent sur le bord de l'étagère.
Après plusieurs semaines, le libraire –pris dans le cercle frénétique des nouvelles sorties littéraires– estime qu'il a assez donné leur chance à ces ouvrages et qu'il faut laisser la place aux nouveaux. «Les livres sont des produits frais avec une date de péremption», ose Gilles Colleu, éditeur indépendant (éditions Vents d'ailleurs et imprimerie Yenooa), dans le rapport du Basic. Alors, le libraire les renvoie à la maison d'édition et à son distributeur pour se faire rembourser. Quand on lui demande où partent ces livres, il préfère expédier la discussion: il ne sait pas, ce n'est pas lui qui gère ça, il n'a pas le recul nécessaire...
Les invendus se retrouvent dans l'entrepôt du distributeur, bien loin de la tête de gondole où ils ont passé leurs derniers jours. Ils défilent sur un tapis roulant pour être scannés un par un. De là découle un message: soit c'est direction le pilon, soit c'est réintégration des stocks. La Sodis, un des plus importants distributeurs (filiale du groupe Madrigall de la famille Gallimard), est intransigeante sur ses critères de «livre neuf». Pour que les livres puissent regagner les stocks, il faut qu'ils soient sous un blister neuf et sans étiquette autocollante.
Heureusement, des maisons d'édition aux tirages plus modestes s'offusquent de ces critères drastiques. Elles prennent alors le temps de re-trier les ouvrages et en sauvent quelques dizaines d'une mort précipitée. Les petits veinards qui évitent le pilon peuvent repartir chez un libraire ayant commandé des exemplaires. Et c'est reparti pour un tour.
Coût du sur-stockage et image de marque à conserver
Les éditeurs misent comme au casino. Ils sondent ce qui peut plaire au public: l'ouvrage qui va finir dans toutes les listes de prix littéraires d'ici à Noël ou l'auteur qui détrônera Guillaume Musso. Lorsqu'ils jettent leur dévolu sur un titre, c'est le branle-bas de combat pour le diffuser le plus largement possible. Les livres doivent être visibles, ce qui suppose de les tirer à un certain nombre d'exemplaires, a priori le plus élevé possible.
Le tirage est donc souvent supérieur aux ventes escomptées pour produire un effet de masse et de présence dans les rayons. Que ce soit un titre imprimé à 5.000 exemplaires ou le dernier roman de Marc Levy, directement tiré à 250.000 ou 400.000 exemplaires, une partie de la production partira au pilon. La réussite d'un auteur produit donc autant de pilonnage que son échec.
«Même si le pilon est du recyclage, ce n'est pas très écologique d'imprimer plus pour recycler ensuite.» Pascale Desmoulins, responsable de l'administration des ventes des éditions Quæ
Une fois que les libraires ont fait leurs retours, les éditeurs se retrouvent pris en étau. Ils ont payé les imprimeurs, doivent rembourser aux libraires les invendus et payent des frais de stockage pour ces bouquins restés à quai. En effet, c'est le distributeur qui tient les rênes: il estime le volume de livres émanant des éditeurs et les cadences de ventes.
Si ces dernières ne sont pas respectées, les maisons d'édition sont facturées pour sur-stockage. «Le taux de sur-stockage est différent en fonction de la date de parution du livre, précise Pascale Desmoulins, responsable de l'administration des ventes des éditions Quæ. Plus le titre est ancien, plus ça coûte cher. C'est pour inciter à pilonner les vieux stocks qui prennent de la place. On est une petite maison d'édition et le stockage représente entre 4.000 et 4.500 euros par an.» A contrario, le pilon est gratuit.
Autre raison du pilonnage frénétique: l'image de marque. Nombre d'éditeurs ne veulent pas retrouver leurs livres bradés chez Noz ou Action. «Hachette Livre ou Gallimard, par exemple, n'ont pas envie de voir leurs livres sur un second marché, alors ils les cèdent à des sociétés qui vont les détruire», indique un responsable (qui souhaite rester anonyme) de Solarz, une entreprise francilienne spécialisée dans le traitement et le recyclage des déchets papiers et cartons.
Direction donc le pilon. Après avoir été stockés dans des bennes, puis entassés dans un camion, le dernier trajet des livres est minutieusement chronométré. Un retard et c'est demi-tour. Il arrive même que des huissiers contrôlent le chargement, pour vérifier que les livres ne soient pas détournés et revendus illégalement. Si un Robin des Bois littéraire s'avise à dérober un ouvrage parmi les milliers de détritus, il est viré.
Arrivés sur le lieu de l'autodafé, en Seine-Saint-Denis pour l'usine Solarz ou dans le Val-de-Marne pour l'entreprise 2P Recyclage (filiale du groupe Paprec), les tonnes de livres sont poussées vers la broyeuse. Cet ogre bruyant, installé au milieu d'un grand hangar poussiéreux, déchiquette le papier grâce à de multiples couteaux rotatifs. Tel est le pilon. «Une fois les livres réduits en confettis, ils sont compactés avec des grosses presses pour en faire des balles», explique le responsable de Solarz.
Cette fois, direction le papetier. Les copeaux sont passés dans une machine qui dissocie les fibres de papier de tous les «contaminants»: la pellicule de plastique et le carton de la couverture, les agrafes de certaines reliures, etc. Enfin, les morceaux de papier vont être désencrés, puis mélangés à de nouvelles fibres de bois pour faire de la pâte à papier.
Bien que les papeteries fonctionnent en circuit fermé et qu'il n'y a aucun rejet dans l'environnement grâce à leur propre petite station d'épuration, elles utilisent beaucoup d'eau, d'électricité et de produits détergents pour blanchir le papier. «Même si le pilon est du recyclage, ce n'est pas très écologique d'imprimer et d'imprimer encore pour recycler ensuite», reconnaît Pascale Desmoulins. Plus inquiétant encore, une étude réalisée par l'ONG internationale WWF (publiée en mars 2018) a révélé une certaine opacité de la part des maisons d'édition françaises autour de leurs politiques environnementales. Il en ressort une «qualité du papier et des encres inconnues» (dans la majeure partie des livres d'après le WWF) [...] ou encore des démarches «quasi inexistantes en matière de sourcing responsable en papier et de lutte contre la déforestation».
À quoi sert donc la pâte à papier produite? Nos sacro-saints bouquins dévorés par le pilon ont une seconde vie pour le moins surprenante... «On ne peut pas vendre du papier 100% recyclé dans l'édition. Ça ne sera jamais un papier d'une qualité comparable au papier de première main», estime Olivier Bessard-Banquy, chercheur spécialiste de l'édition contemporaine. Un nombre ridiculement faible d'ouvrages sont imprimés sur du papier recyclé, simplement parce que les lecteurs n'en veulent pas –le papier est moins blanc ou moins lisse.
Alors, cette pâte à papier de seconde main sert pour le cartonnage industriel, comme celui des boîtes à pizza, des boîtes à chaussures ou des rouleaux de papier toilette. Vous avez bien lu, les livres invendus, objets de savoir et de connaissance, se retrouvent finalement dans nos toilettes. Lente dégradation. La prochaine fois que vous commanderez une pizza, demandez-vous si, dans une vie antérieure, c'était le nouveau livre d'un politique ou un énième roman de Marc Levy.
Lorsque les Latins voulaient désigner un ensemble d’arbres ou d’arbustes de même espèce, ils ajoutaient un suffixe – ETUM au nom de l’arbre. Par exemple, OLIVETUM désignait une plantation d’oliviers (OLIVA) et ROBORETUM un bois de chênes (ROBUR, d’où ROUVRE en français, ROURE en provençal). Il faut remarquer d’ailleurs que la langue française emploie encore, pour jouer le même rôle, des termes de même formation, tels que PINEDE ou OLIVETTE.
Dans la toponymie provençale, ce suffixe, qui a été emprunté au latin se retrouve sous les formes – ET et EDE : le FIGUEIRET caractérise une plantation de figuiers et la ROUREDE est un bois de chênes.
Voici une liste des noms de lieux de cette catégorie, étant précisé qu’elle n’est pas exhaustive mais qu’elle comporte déjà un assez grand nombre de spécimens.
Dans cette liste, à côté du nom actuel, figure une forme ancienne lorsqu’elle existe et la traduction est donnée le plus souvent par le dictionnaire le Trésor du Félibrige (Lou Tresor dóu Felibrige) de Frédéric Mistral (1878).
Aubarède, Albareta : lieu planté de peupliers blancs.
Avelanède : plantation de noisetiers.
Bagarède : taillis de jeunes lauriers, bois de lauriers.
Bletounet, Bletounède, Bletoneda : bois nouvellement planté.
Bouisset, Bexutum : lieu planté de buis.
Cadenet, Cadenède, Cadanetum, Cadaneda : lieu couvert de cades.
Cannet, Cannetum : cannaie, taillis de roseaux.
Castagnarède : châtaigneraie.
Corneidère, Cornarieta : bois de cornouillers.
Fenouillet, Fenouillède : lieu où le fenouil abonde.
Feouvède : fougeraie, lieu couvert de fougères.
Figueiret, Figaredum : plantation de figuiers.
Fraxinetum, Fraxineda : frênaie. Le terme Fraxinetum a plus particulièrement désigné au Moyen Age, le golfe de Saint Tropez, base d’opérations des Sarrasins.
Garoupède : lieu planté de garou ou sainbois (espèce d’arbrisseau).
Genebreda : lieu planté de genévriers.
Ginestet, Ginestedum : lieu où le genêt abonde.
Gourrède : plantation d’osiers.
Nogarède : noiseraie, lieu planté de noyers.
Oliverède : plantation d’oliviers.
Oumède, Olmeta : ormaie, lieu planté d’ormes.
Oinède, Pineta, Pinetum : pinède.
Pourraquède : lieu planté d’asphodèles.
Rourède, Rovoretum : chênaie.
Sanguinède : lieu couvert de cornouillers sanguins.
Suveret, Suveretum : bois de chênes lièges.
Tremoureda : bois de peupliers.
Vernet, Vernède, Vernetum, Verneta : bois d’aulnes.
Vorzeda : lieu planté d’osiers noirs.
Il est à noter qu’à côté de la formation en EUTUM, on trouve une formation en – IER, IERE qui joue le même rôle : BOUISSIERE, CADENIERE, FENOUILLERE, GINESTIERE, etc…
Source : "Lou terraire" (Le terroir) Revue culturelle provençale
Émigration. Un Américain cultive ses racines belliloises
Le 08 octobre 2011 à 00h00
Frank Davidson est un vieil homme, pour qui ses racines sont essentielles. À 87 ans, cet Américain est venu pour la quatrième fois à Belle-Ile cette semaine, sur les traces de ses ancêtres. Issu d'une famille bangorine, le grand-père de Frank, Emile Lucas, a quitté Belle-Ile en 1854 pour s'installer à l'âge de 15 ans en Virginie, sur la côte Est des Etats-Unis.
Marin-pêcheur, cow-boy, soldat...
Marin pêcheur à Belle-Ile, l'homme devient cow-boy (garçon de ferme) en Amérique. Dans les courriers qu'il échange dès 1855, avec son frère, resté à Bangor, il évoque sontravail d'agriculteur: «Nous faisons deux récoltes par an ici, c'est incroyable», écrit Emile. Peu de temps après son arrivée aux Etats-Unis, en 1861, Emile Lucas est envoyé sur le front de la guerre de Sécession pendant quatre ans puis il rencontre sa femme avec qui ils ont sept enfants, dont la mère de Frank, Anna. Eugène Guellec, un membre de la famille installé à Quimper, prend contact avec la branche étasunienne dans les années 50, c'est ainsi que des liens se sont recréés des deux côtés de l'Atlantique. Frank, pilote de bombardiers pendant la Seconde Guerre mondiale, participe à la libération de la France. Il revient sur le sol européen en 1966, à la recherche de sa famille. Lorsqu'il finit par retrouver la maison familiale de ses ancêtres à Kernest, il frappe à la porte. Dans cette maison, sans doute acadienne, devenue résidence secondaire, la famille Couppé l'accueille.
«Les Bellilois sont sympathiques»
Depuis, il y est revenu et entretient des liens d'amitiés très forts avec Christian Couppé. Frank se sent bien à Belle-Ile. Même s'il ne parle pas français, il va vers les insulaires, comme si cette terre était sienne: «Je suis heureux ici, les Bellilois sont vraiment sympathiques et accueillants», confie-t-il.
Qu’ont trouvé les archéologues du Département sur le site de l’ancienne prison Saint-Roch? Des merveilles antiques ou médiévales dorment-elles là où doit bientôt s’élever une grande cité judiciaire, extension de l’actuel tribunal? Pour l’instant, il semble trop tôt pour le dire.
Mathieu Dalaine Publié le 12/06/2023 à 09:50,
"Des tranchées ont été creusées fin avril dans le cadre d’un diagnostic d’archéologie préventive, confesse Corinne Landure, chargée de la gestion patrimoniale et scientifique du Var. Une fois le rapport finalisé, dans les prochaines semaines, il sera décidé si oui ou non il y a un intérêt à mener une fouille complémentaire."
D’après certaines sources, la balance pencherait en faveur d’un oui, "le site présentant du potentiel". Mais des engins de forages arrivés sur place ces derniers jours laissent aussi à penser que le BTP pourrait ne plus tarder à entrer en action.
Une chose est sûre, si un diagnostic a été prescrit à cet endroit, nul hasard là-dessous. Pister dans le secteur d’éventuelles traces d’anciennes occupations humaines a du sens, ainsi qu’il est précisé dans le dossier d’enquête publique de la future cité judiciaire. Lequel évoque "la proximité de sites répertoriés dans la carte archéologique nationale".
Le centre-ville de Toulon se trouve en effet en ZPPA: une Zone de présomption de prescription archéologique où tous les dossiers d’urbanisme sont examinés à la loupe. L’histoire des lieux et les découvertes effectuées dans les parages font ainsi des environs une possible mine d’or pour les chercheurs.
L’historiographie toulonnaise évoque par exemple la présence non loin d’ici du "béal de Bonafé", un aqueduc médiéval de grande dimension qui alimentait Toulon en eau depuis la source Saint-Antoine. Malgré ce, lors des fouilles réalisées à Chalucet en 2016, avant la construction de la médiathèque, les spécialistes n’étaient pas parvenus à retrouver des vestiges de cet édifice à la valeur patrimoniale incontestable.
A noter également qu’à 500m du site de l’ancienne prison Saint-Roch, en 1978, un ensemble de douze tombes datées du Ve et VIe siècles ap. J.-C. avaient été fouillées rue Charles Poncy. Avec des corps inhumés dans de grosses amphores africaines ou des tombes en bâtière (sous de grandes tuiles plates), cette nécropole avait permis d’obtenir de précieuses informations sur les sépultures dans l’antiquité tardive.
Est-ce à dire que le sous-sol de l’ancienne prison, construite en 1927 et détruite en 2010, sera lui aussi riche d’enseignements? Rien, à ce stade, ne permet de l’affirmer. En attendant le verdict des archéologues, le parking aménagé par la métropole TPM en 2020 n’est plus accessible.
La cité judiciaire, elle, projet porté par l’Agence publique pour l’immobilier de la justice (APIJ), est toujours attendue pour 2027. Si des fouilles d’ampleur ne viennent pas retarder le chantier d’ici là.
C’est un rendez-vous à ne pas manquer pour les amateurs d’histoire et de vieux objets enfouis dans la terre. Ce week-end, se tiendront les Journées européennes de l’archéologie avec, notamment, un programme d‘activités concoctées par le Centre archéologique du Var (CAV), à Toulon. Un archéologue et un historien se tiendront ainsi à disposition du public pour expliquer le fonctionnement et les coulisses de la structure (samedi et dimanche, de 10h à 12h). Une exposition montée par l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) sera en outre présentée tout le week-end (samedi et dimanche, de 10h à 12h et de 14h à 18h).
Un diaporama présentera les résultats des dernières fouilles archéologiques menées en pays toulonnais (La Farlède, La Crau, Sanary). Thomas Navarro, archéologue à l’Inrap, sera présent pour commenter, échanger et répondre à toutes les questions au sujet de ces sites antiques découverts aux abords de Telo Martius (Toulon) ces dix dernières années (samedi de 14h à 18h).
Enfin, des démonstrations de taille de silex seront réalisées. Objectif: découvrir de quelle façon, du paléolithique à l’Âge du bronze, l’homme a fabriqué des outils très variés à partir de fragments de roche (dimanche 18 juin à 10h, 11h, 14h et 15h - inscriptions: contact@centrearcheologiqueduvar.fr).
Centre archéologique du Var, 335 avenue des Dardanelles, à Toulon.
Initiée aux États-Unis en 1956, l’intelligence artificielle (IA) a aujourd’hui totalement investi notre quotidien, des réseaux sociaux à la navigation GPS, de la reconnaissance faciale aux diagnostics médicaux ou à la robotique de l’industrie… Elle fascine, elle fait peur et monopolise l’attention des chercheurs, des citoyens ou des États. Pour comprendre de quoi on parle, il faut retourner aux bases, expliquer ce qu’est l’IA, son histoire, comment elle fonctionne, ce qu’elle peut apporter et quels sont ses dangers. Nicolas Sabouret, professeur en informatique à l’université Paris-Saclay et chercheur au Laboratoire interdisciplinaire des sciences du numérique (LISN-Univ) répond aux questions de RFI.
Nicolas Sabouret : Pour comprendre, il faut revenir à l'origine du terme « intelligence artificielle ».
Dans les années 1950, le chercheur britannique Alan Turing travaille sur les calculs et en particulier la théorie de la calculabilité et de la complexité. Il faut rappeler que les ordinateurs et l'informatique, c'est la science du traitement de l'information et que la transformation de l’information, c’est du calcul. Turing, fer de lance de la discipline, a défini ce qui est calculable et ce qui est complexe à calculer. Visionnaire, il a imaginé que des machines qui font des calculs comme ça seraient un jour capables de jouer aux échecs, de conduire une voiture ou de faire des tâches que nous, les humains, nous faisons avec notre intelligence. Il a dit à l'époque : « Si les machines arrivent à faire ça, on pourra parler de “Machine Intelligence” » (« intelligence machine »). C'est ce qui a donné ensuite « Artificielle Intelligence », c’est-à-dire l'intelligence artificielle.
Au-delà de l'aspect visionnaire de Turing, il y a deux points importants à comprendre. Le premier, ce n’est qu’à aucun moment les chercheurs ne disent que la machine est intelligente. La machine calcule, elle ne pense pas. Elle fait les choses mieux que nous, ou au moins aussi bien que nous dans certains domaines. Mais elle le fait avec du calcul, non pas avec de l'intelligence. Le chercheur néerlandais Edsger Dijkstra a dit cette phrase géniale : « Se demander si un ordinateur peut penser, c'est aussi stupide que se demander si un sous-marin peut nager. » Cette citation résume tout. Quand on comprend le terme « intelligence artificielle » de cette manière-là, on comprend bien qu'on ne parle pas de machines intelligentes. On parle d'imiter, de reproduire les capacités des humains à l'aide du calcul.
À écouter aussi : Faut-il avoir peur de l’intelligence artificielle?
Le second point, c'est la notion de la complexité du calcul : Turing avait compris que certains problèmes étaient compliqués, voire infaisables par une machine. Il s’est alors demandé comment les résoudre par le calcul. Pour expliquer, prenons par exemple le jeu d'échecs. Dans les années 1930, le mathématicien américain John Von Neumann propose un algorithme qui permet de calculer la partie parfaite aux échecs pour gagner à tous les coups. Mais pour le réaliser, il faudrait faire un nombre d'opérations qui est de l’ordre de dix puissance 120, ce qui est impossible. Les chercheurs en IA vont donc chercher des solutions dans un temps de calcul raisonnable, tout en sachant qu’il n’est pas possible d'obtenir la solution exacte. On accepte de faire des solutions rapprochées pour obtenir la plupart du temps un résultat correct. En intelligence artificielle, on parle d’heuristique.
Le terme d’intelligence artificielle est assez trompeur. En fait, c’est du calcul informatique dans lequel on a simplifié le problème pour que ça marche la plupart du temps, même si on sait que ce n’est pas possible de le faire fonctionner parfaitement.
L’intelligence artificielle démarre en 1950 avec la publication de l’article d’Alan Turing intitulé « Computing Machinery and Intelligence » (« Les ordinateurs et l’intelligence »), dans lequel il se demande si « les machines peuvent penser » et pose son fameux test de Turing, le jeu de l’imitation.
C’est en 1956, quand des chercheurs se réunissent à l’université de Dartmouth, aux États-Unis, que le terme « intelligence artificielle » est employé pour la première fois. L’organisateur de la conférence, le mathématicien américain John McCarthy, décide de ne pas garder le terme « Machine intelligence » qui était celui de Turing, et choisit celui de « Artificial Intelligence » (« intelligence artificielle »). Dès la fin des années 1950, il y a une effervescence folle sur les machines « capables de tout faire et qui vont nous changer la vie » à travers des clips à la télévision, à la radio, des articles de journaux, etc.
L'IA reste très populaire jusqu’au début des années 1970. Mais les résultats n’étant pas là, l’enthousiasme retombe et l’IA connaît son premier « hiver » jusqu’au début des années 1980. Puis, il y a eu un rebond avec les systèmes experts basés sur des règles écrites à la main pour essayer d'imiter l’intelligence humaine. Ça a duré cinq ans et le souffle est retombé. C’est le deuxième hiver de l'IA, qui dure de 1985 à 2005.
Il y a bien eu la tentative d'IBM avec Deep Blue en 1990 de redonner un coup de blason à l'IA. Mais ça n’a pas fonctionné, parce que les gens ont vu que Kasparov ne pouvait pas suivre face à une machine capable de calculer tous les coups possibles à l’avance. La machine est-elle vraiment intelligente ? Ça n’a pas vraiment aidé l’IA.
En 2005, il se passe deux choses assez incroyables qui ont fait redécoller l’IA.
La première, c'est le développement des cartes graphiques par l'industrie des jeux vidéo. Les cartes graphiques ont la capacité de faire simultanément et très rapidement un très grand nombre d'additions et de multiplications.
Dans les années 1990, les chercheurs Yann Le Cun et Joshua Bengio avaient proposé des réseaux de neurones qui semblaient bien marcher, mais qui nécessitaient des moyens de calcul qu’on n’avait pas à l’époque. En 2005, ils publient un article intitulé « Deep Learning » (« Apprentissage profond ») dans lequel ils expliquent que les cartes graphiques vont leur permettre de calculer plusieurs couches de neurones simultanément et d’être plus performants que ce qu’ils faisaient avant deux couches. Et ça a fonctionné et la technique des réseaux de neurones a commencé à convaincre les chercheurs.
La seconde est la création par Google d’une unité de recherche pour s'attaquer aux problèmes encore non résolus des jeux. Ils utilisent un algorithme classique utilisé pour le go auquel ils branchent un réseau de neurones pour que l’algorithme gagne en performance. Le jeu de go est intéressant, parce qu’on peut faire jouer la machine contre elle-même, ce qui lui permet de s'entraîner. Elle règle automatiquement les paramètres du réseau de neurones à toute vitesse en faisant des millions de parties contre elle-même, jusqu'à ce qu'elle apprenne à bien jouer contre elle-même. Ce mélange des techniques de calculs classiques et de réseaux neurones aboutit, en 2015, à la victoire d’AlphaGo contre le champion du monde de go en titre. Cet événement relance toute la thématique de l’IA et les gens investissent à nouveau dans ce domaine.
Depuis 2015, l’hiver de l’IA n’est pas retombé et je pense que c’est grâce à la communication prudente des chercheurs sur les limites de l’IA, retransmises par les journalistes au grand public, qui a été de dire : « Attention, l’IA ne marche pas à tous les coups, elle ne peut pas tout faire et on travaille dessus », contrairement aux années 1960 et 1980 où on avait annoncé qu’en dix ans elle aurait tout résolu.
Par la suite, différentes techniques de réseaux de neurones sont développées et notamment celles dont on parle aujourd’hui : les algorithmes de type « Generative Transformer », les transformeurs génératifs qui servent à faire des réseaux génératifs comme ChatGPT et Dall-E.
L'IA est cachée un peu partout. Quand vous envoyez une lettre par la poste, la trieuse utilise un algorithme d'IA pour lire les codes postaux, et ça dès les années 1990. Autre exemple : pourquoi les ascenseurs arrivent à s'arrêter doucement au bon étage ? Grâce à des algorithmes d'IA incorporés dans l'électronique.
Il y a des algorithmes d’IA qu’on utilise tous les jours. Le premier, c’est la recherche d’informations via un moteur de recherche comme Google. Ensuite, il y a les aides à la navigation des GPS. Et les réseaux sociaux : beaucoup de gens n’en ont pas du tout conscience, mais l’algorithme qui leur propose les posts, c’est de l’IA. Si vous avez aimé le post de Rihanna, alors vous aimerez le post de Justin Bieber. Si vous faites une recherche pour des nouvelles chaussures, par exemple, c’est encore un algorithme d’IA qui va vous proposer des publicités de chaussures sur votre compte Instagram.
En médecine, on développe des outils d'aide au diagnostic médical depuis vingt ans et ils fonctionnent plutôt bien. Mais la difficulté de leur mise en pratique est due au temps nécessaire pour rentrer toutes les informations dans la machine. Le médecin généraliste n’a pas trop envie de passer une demi-heure à saisir toutes les informations alors qu’il peut faire le diagnostic du patient en l’auscultant.
En revanche, les algorithmes de reconnaissance automatique d'images permettent un réel usage complémentaire entre l'humain et la machine. La machine va faire une sorte de de pré-diagnostic sur l'image que le médecin, qui a l'ensemble du dossier, va pouvoir conforter ou pas.
Ces choses commencent à se mettre à se mettre en place et je pense que dans quelques années, on va vraiment réussir à faire des choses intelligentes avec l'usage de l'IA dans le contexte médical.
L'IA est aussi utilisée dans les outils décisionnels. Une entreprise de distribution d'eau va utiliser l'IA pour tester des hypothèses sur le réseau de distribution de l’eau avant de les mettre en œuvre dans la réalité. Ou encore EDF va utiliser des algorithmes d'IA pour générer des courbes de charge qui permettent d’étudier la manière dont la consommation des foyers va pouvoir évoluer. Ces algorithmes d'IA vont reproduire des choses que font les humains, c’est là que la partie de simulation de l'humain de l'IA peut être utile.
Une autre grande avancée de l’IA qui n’est pas visible pour le grand public, bien qu’elle soit très utilisée, concerne le traitement du son. Aujourd'hui, il y a des algorithmes d'IA dans tous les systèmes de traitement du son, ce qui permet d’avoir du son de très bonne qualité à la radio, les DVD, etc.
L’IA va aussi révolutionner tout ce qui concerne la conservation du patrimoine immatériel (texte, image, audio) en permettant de stocker, de ranger, de trouver, d'organiser des quantités de données astronomiques.
L’IA est également utilisée par l’aéronautique ou encore l’industrie pour optimiser les chaînes de production.
La première technique d’IA est basée sur l’écriture de règles qui a été très populaire dans les années 1970 et 1980, car c'est vraiment ce qui marchait le mieux à l'époque. Si je vous demande, par exemple, comment vous faites pour aller de Paris à Marseille en voiture, vous allez m’indiquer les étapes que vous allez suivre. On va écrire des règles à la main pour reproduire le raisonnement de l'humain en programment des « si je vois un panneau routier, alors je tourne à droite ; si je croise un ours, alors je freine pour ne pas le percuter », etc.
Une fois ces règles écrites, il y a des techniques de calculs qui les mettent en œuvre et ça permet d'obtenir des résultats qui sont assez incroyables. Quand on envoie des robots sur Mars, ils fonctionnent avec des systèmes à base de règles. C'est assez adaptatif et on contrôle tout ce qui se passe. On sait où on a mis les erreurs, donc on sait les approximations qui ont été faites. Quand le robot se trompe, on sait pourquoi. Il y a des techniques de diagnostic automatique et de planification qui sont proposées pour faire des tâches de ce type-là, ça marche très bien.
La seconde technique d’IA, c'est l'apprentissage automatique, le terme français pour « Machine Learning ». L’idée est de dire à la machine comment faire les choses. On décide quelles sont les variables importantes à étudier et, ensuite, on demande à la machine de calculer automatiquement les liens entre ces variables. On lui fournit une structure de programme dans lequel il y a les valeurs manquantes et on lui demander de trouver les valeurs pour que ça fonctionne.
L'image que j'aime bien donner est celle d’une table de mixage audio. Quel que soit le son qu'on donne en entrée, il faut trouver la bonne position des boutons pour obtenir le même son en sortie. Face au nombre infini de possibilités, on entraîne la machine en lui donnant une multitude d’exemples pour qu'elle parvienne progressivement régler les paramètres qui lui permettent de calculer la meilleure sortie possible. À force de bouger un peu tous les boutons, on finit par trouver les valeurs qui, la plupart du temps, fonctionnent très bien. D’ailleurs, le terme apprentissage automatique est plutôt mal choisi. Les chercheurs du domaine parlent plutôt d'entraînement.
À écouter aussi : Comment relever les défis de l’intelligence artificielle?
La technique d’apprentissage automatique la plus utilisée aujourd'hui celle des réseaux de neurones, qui n’ont rien à voir avec les réseaux de neurones humains. Si Frank Rosenblatt s’en est inspiré quand il a composé sa machine en 1957, il n’a jamais prétendu avoir fabriqué des neurones artificiels.
Un réseau de neurones artificiels, c'est une succession d'additions et de multiplications qui sont enchaînées. Autrefois, on ne savait faire que des réseaux de neurones à une couche, parce qu’on n’avait pas les machines pour le calculer. Aujourd’hui, le réseau profond est composé d’une dizaine de couches et un ordinateur comme le vôtre ou le mien peut faire tourner ce type de réseau de neurones sans problème. À partir de trois couches, on parle de « deep learning » (« apprentissage profond »).
On peut utiliser les réseaux de neurones de nombreuses manières différentes. Avec les transformeurs, on entraîne des réseaux de neurones pour qu’ils transforment n'importe quel concept en nombres, et grâce à un autre réseau de neurones, on va produire un résultat pour générer du texte, du son ou de l’image. Si on demande à une IA génératrice d’images : « Je voudrais un pape une doudoune blanche », elle va combiner le nombre « pape » et le nombre « doudoune blanche » pour fabriquer une image de pape en doudoune blanche.
ChatGPT fonctionne comme ça aussi. On lui a donné tous les textes de la langue française à partir desquels il est capable de générer du texte qui ressemble énormément à ce qu’un humain aurait pu écrire. En revanche, si la question posée est absurde, par exemple, « parle-moi des œufs de lapin », il va parler des œufs de lapin. Il va dire des absurdités, mais il le fera très bien. Il faut savoir qu’il y a un petit secret derrière ChatGPT : on lui a fait générer beaucoup de phrases et des humains – on parle de milliers d'humains pendant des milliers d’heures – ont corrigé chaque phrase à la main pour en faire la réponse la plus crédible possible par rapport à la question posée. C’est grâce à ces tâches assez ingrates de « fine tuning » (« réglage fin ») que ChatGPT est devenu très fort pour donner l’impression de parler comme un humain, qu’il ne tient pas de propos racistes ou qu’il sait dire « je ne sait pas ».
Enfin, la différence entre ces deux techniques est la limite du temps de programmation et donc de coût humain en développement. En pratique, ces algorithmes d'apprentissage donnent très souvent des résultats bien meilleurs que ce qu’un informaticien ferait dans le même temps en le codant à la main. Le travail de réglage de paramètres est rébarbatif et ça, la machine le fait très bien. C'est pour ça que l’apprentissage automatique marche bien.
Les IA qui existent dans notre usage quotidien et dont on parle dans la presse sont toutes des IA faibles, par opposition à cette espèce de rêve de l'IA forte. Il y a d’ailleurs très peu de chercheurs qui s'imaginent que l'IA forte va arriver bientôt.
L'IA forte est une notion qui a été proposée par John Searle, un philosophe spécialiste des questions du langage et de l'intelligence humaine. Il disait que si l'intelligence artificielle est capable de traiter les problèmes complètement différents les uns des autres – conduire une voiture, jouer aux échecs, se fabriquer un sandwich –, une IA qui serait capable de faire plein de choses différentes, on pourrait dire qu'elle est « forte » en ceci qu'elle est proche de l'intelligence humaine.
On est donc plutôt sur des approches qui consistent à améliorer les différentes techniques d'IA faibles pour résoudre des problèmes de plus en plus complexes. Chaque algorithme d’IA résout une famille de problèmes bien spécifiques et il n’est pas forcément réutilisable dans d’autres contextes. Par exemple, l'IA qui joue très bien aux échecs, il faut la réentraîner si on veut la faire jouer au jeu de go. On ne peut pas lui demander de conduire une voiture. Pour ça, il faudra faire appel à une autre IA.
Je suis très sceptique sur les craintes qui sont exprimées vis-à-vis des IA génératives. Évidemment, en tant qu'enseignant, on peut s’inquiéter de voir les élèves tricher plus facilement. On a vu la même chose quand Wikipédia est sorti. Mais les enseignants repéraient assez vite quand la page avait été recopiée, parce que l’élève n’avait rien compris. Le niveau supplémentaire, c’est que ChatGPT il fait la synthèse de la page Wikipédia et il le fait plutôt bien. On peut s’inquiéter de voir les élèves tricher encore plus. Mais je ne le pense pas. Je pense au contraire qu’il faut apprendre aux gens à utiliser ChatGPT. L’idée que la machine va pouvoir nous produire des éléments déjà bien préparés qu'on va pouvoir retravailler ensuite, c’est un peu comme quand on va sur Wikipédia pour rechercher des informations et qu'ensuite on les corrige.
Sur l'aspect de l’image, je suis plus réservé, puisque qu’on ne peut pas – à moins d'être un expert en manipulation d'images – retravailler les images produites par un système génératif. Donc, on va les prendre telles quelles, et le problème est qu’elles ont l’air vraies alors qu’elles sont totalement fausses, elles ne décrivent pas une réalité. Autant le texte, les gens le prennent un peu avec précaution. Mais on a pris l'habitude de considérer que si l’image est vue dans les médias, alors elle est vraie. Il va donc falloir accepter qu’une image peut être le produit d’une machine. C'est là où je rejoins les gens qui expriment des craintes.
Les algorithmes d’IA générative vont aussi permettent aux chercheurs d'attaquer d'autres problèmes de l’IA comme celui de la notion de causalité qui est très compliquée à capturer et qu’on est aujourd’hui obligé d’écrire à la main. De mon point de vue de chercheur, c'est vraiment une avancée qui nous permet de progresser. Du point de vue du grand public, j'entends tout à fait les inquiétudes.
Quand on a remplacé, par exemple, les caissières de supermarché par des caisses automatiques, il y a certes de l’IA pour lire les code-barres ou reconnaître les fruits qu’on a mis sur la balance. Mais la perte des emplois de caissières n’est pas un problème de technologies, c'est un problème de choix de société. Et il faut faire en sorte de protéger ceux qui seraient victimes du déploiement de ces outils. Il faut qu’en tant que société, on apprenne à le faire là, maintenant. Il y a des métiers qui vont être modifiés par les systèmes d’IA génératifs ou autres, car les choses évoluent en permanence. Si on arrive à faire des machines qui accomplissent mieux que nous certaines tâches que nous faisons avec notre intelligence, comment accompagner les gens qui gagnent leur vie en faisant ces tâches ? Je pense que nos sociétés sont capables de prendre ça en charge et d’éviter le chômage ou la reconversion forcée. Et d’apprendre aux gens à se servir de l’IA pour pouvoir travailler sur les compétences qui sont les nôtres.
Le journalisme est un des métiers qui est aujourd'hui le plus en évolution par rapport à ces questions d'IA, puisque les journalistes sont le lien entre les individus et l’information. Des machines qui étaient au départ des machines de traitement de l'information sont devenues les machines de génération de l'information. Il faudrait donc peut-être que les journalistes, qui sont des générateurs d’information, deviennent aussi des régulateurs ou des contrôleurs de l'information pour attester que celle-ci est vraie, ce qu’une machine ne pourra jamais faire. Le journaliste, par son travail, peut certifier que ce qui est dit dans cet article ou ce qui est montré sur des images correspond à une certaine réalité. Mais c'est sûr, le monde de la désinformation a de beaux jours devant lui.
Toute technologie est potentiellement dangereuse. Quand on crée une technologie, on sait qu’elle pourrait être mal utilisée. Ce n’est pas l'IA qui est dangereuse en elle-même, il faut vraiment sortir du mythe qu’on a créé un monstre qu’on ne contrôle pas. On sait ce que font les machines et comment elles le font. On ne sait peut-être pas expliquer les calculs qu'elles ont fait, mais on contrôle les résultats. On sait qu’elles peuvent faire des erreurs et quand ça arrive, on essaye de comprendre pourquoi et de l'améliorer.
Ce n'est pas un problème technologique, c'est un problème sociétal. Que des chercheurs s'inquiètent de l'usage de leurs machines, je le comprends et c'est légitime. Au début des années 1940, la physicienne autrichienne Lise Meitner, qui a codécouvert la fission nucléaire, déclare qu’elle ne participerait pas au projet Manhattan, parce qu’il n’est pas normal d’utiliser cette découverte pour faire des bombes. Qu’un chercheur se déclare inquiet qu’on fasse des systèmes qui fabriquent des « fake news » (« infox ») à partir des IA génératives, c'est tout à fait légitime.
Mais en pratique, il faut revenir dans notre rôle de chercheur et donner notre avis sur le plan scientifique. Sur le plan sociétal, ce n'est pas à nous de décider, ce n’est pas notre métier. C'est à la société, aux hommes politiques, aux journalistes, aux artistes, aux autres personnes qui ont des choses à dire sur le sujet. Nous, scientifiques, sommes là pour créer de la connaissance, pas pour voir comment elle est utilisée.
En revanche, je suis contre le fait de dire qu’il faut arrêter la recherche sur tel domaine, parce que c'est potentiellement dangereux. Je pense que c'est une erreur de croire que la connaissance est dangereuse. C'est l'usage de la connaissance qui peut être dangereux, c’est bien là la différence. La recherche sur l’IA doit continuer, ce sont les usages qu’il faudrait mettre en pause. Mais c'est compliqué, parce que on ne trouvera jamais un accord mondial là-dessus. Ça fait cinq ans maintenant que les Chinois utilisent la reconnaissance faciale pour noter les gens dans la rue. Il faut savoir que l'algorithme ne fait que reconnaître les gens. Ce sont des humains qui mettent les notes. Est-ce qu'il faut pour autant arrêter les recherches en vision artificielle qui sont les mêmes qui permettent de détecter les cancers du sein ? Je ne crois pas.
Les gens qui connaissent l'IA vont alerter sur les usages et c’est normal. Dire : « Attention, avec Dall-E, on peut fabriquer une image de tout et n’importe quoi. » De même, c’est une bonne chose que ChatGPT soit sorti pour montrer qu’on est capable de faire du texte qui a l’air très vrai. Même si ça parle d’œufs de lapins, quelque chose qui n’existe pas, ça en parle très bien. Avec les « deepfake » (« hypertrucage »), on est capable de faire dire à Joe Biden de bombarder la Russie. C'est bien que les gens sachent ce qu’on est capable de faire avec ces technologies d’IA. Il faut qu’ils s’emparent du sujet et qu’ils comprennent de quoi on parle. Je crois que c’est ça l’enjeu.
Nicolas Sabouret est professeur en informatique à l’université Paris-Saclay et chercheur au Laboratoire interdisciplinaire des sciences du numérique (LISN-Univ). Il est l'auteur de Comprendre l’intelligence artificielle, publié chez Ellipses et co-auteur avec le philosophe Laurent Bibard de L’Intelligence artificielle n’est pas une question technologique ; échanges entre le philosophe et l’informaticien aux Éditions de l'Aube.
The First Year of AI College Ends in Ruin.
There’s an arms race on campus, and professors are losing.
One hundred percent AI. That’s what the software concluded about a student’s paper. One of the professors in the academic program I direct had come across this finding and asked me what to do with it. Then another one saw the same result—100 percent AI—for a different paper by that student, and also wondered: What does this mean? I did not know. I still don’t.
The problem breaks down into more problems: whether it’s possible to know for certain that a student used AI, what it even means to “use” AI for writing papers, and when that use amounts to cheating. The software that had flagged our student’s papers was also multilayered: Canvas, our courseware system, was running Turnitin, a popular plagiarism-detection service, which had recently installed a new AI-detection algorithm. The alleged evidence of cheating had emerged from a nesting doll of ed-tech black boxes.
This is college life at the close of ChatGPT’s first academic year: a moil of incrimination and confusion. In the past few weeks, I’ve talked with dozens of educators and students who are now confronting, for the very first time, a spate of AI “cheating.” Their stories left me reeling. Reports from on campus hint that legitimate uses of AI in education may be indistinguishable from unscrupulous ones, and that identifying cheaters—let alone holding them to account—is more or less impossible.
Once upon a time, students shared exams or handed down papers to classmates. Then they started outsourcing their homework, aided by the internet. Online businesses such as EssayShark (which asserts that it sells term papers for “research and reference purposes only”) have professionalized that process. Now it’s possible for students to purchase answers for assignments from a “tutoring” service such as Chegg—a practice that the kids call “chegging.” But when the AI chatbots were unleashed last fall, all these cheating methods of the past seemed obsolete. “We now believe [ChatGPT is] having an impact on our new-customer growth rate,” Chegg’s CEO admitted on an earnings call this month. The company has since lost roughly $1 billion in market value.
Other companies could benefit from the same upheaval. By 2018, Turnitin was already taking more than $100 million in yearly revenue to help professors sniff out impropriety. Its software, embedded in the courseware that students use to turn in work, compares their submissions with a database of existing material (including other student papers that Turnitin has previously consumed), and flags material that might have been copied. The company, which has claimed to serve 15,000 educational institutions across the world, was acquired for $1.75 billion in 2019. Last month, it rolled out an AI-detection add-in (with no way for teachers to opt out). AI-chatbot countermeasures, like the chatbots themselves, are taking over.
Now, as the first chatbot spring comes to a close, Turnitin’s new software is delivering a deluge of positive identifications: This paper was “18% AI”; that one, “100% AI.” But what do any of those numbers really mean? Surprisingly—outrageously—it’s very hard to say for sure. In each of the “100% AI” cases I heard about, students insisted that they had not let ChatGPT or any other AI tool do all of their work.
But according to the company, that designation does indeed suggest that 100 percent of an essay—as in, every one of its sentences—was computer generated, and, further, that this judgment has been made with 98 percent certainty. A Turnitin spokesperson acknowledged via email that “text created by another tool that uses algorithms or other computer-enabled systems,” including grammar checkers and automated translators, could lead to a false positive, and that some “genuine” writing can be similar to AI-generated writing. “Some people simply write very predictably,” she told me. Are all of these caveats accounted for in the company’s claims of having 98 percent certainty in its analyses?
Perhaps it doesn’t matter, because Turnitin disclaims drawing any conclusions about misconduct from its results. “This is only a number intended to help the educator determine if additional review or a discussion with the student is warranted,” the spokesperson said. “Teaching is a human endeavor.” The company has a guide for humans who confront the software’s “small” risk of generating false positives. Naturally, it recommends the use of still more Turnitin resources (an AI-misuse rubric and AI-misuse checklist are available) and doing more work than you ever would have done in the first place.
In other words, the student in my program whose work was flagged for being “100% AI” might have used a little AI, or a lot of AI, or maybe something in between. As for any deeper questions—exactly how he used AI, and whether he was wrong to do so—teachers like me are, as ever, on our own.
Some students probably are using AI at 100 percent: to complete their work absent any effort of their own. But many use ChatGPT and other tools to generate ideas, help them when they’re stuck, rephrase tricky paragraphs, or check their grammar.
Where one behavior turns into another isn’t always clear. Matthew Boedy, an English professor at the University of North Georgia, told me about one student so disengaged, he sometimes attended class in his pajamas. When that student submitted an uncharacteristically adept essay this spring, Boedy figured a chatbot was involved, and OpenAI’s verification tool confirmed as much. The student admitted that he hadn’t known how to begin, so he asked ChatGPT to write an introduction, and then to recommend sources. Absent a firm policy on AI cheating to lean on, Boedy talked through the material with the student in person and graded him based on that conversation.
A computer-science student at Washington University in St. Louis, where I teach, saw some irony in the sudden shift from giving fully open-book assignments earlier in the pandemic to this year’s attitude of “you can use anything except AI.” (I’m withholding the names of students so that they can be frank about their use of AI tools.) This student, who also works as a teaching assistant, knows firsthand that computers can help solve nearly every technical exercise that is assigned in CS courses, and some conceptual ones too. But taking advantage of the technology “feels less morally bankrupt,” he said, “than paying for Chegg or something.” A student who engages with a chatbot is doing some kind of work for themselves—and learning how to live in the future.
Another student I spoke with, who studies politics at Pomona College, uses AI as a way to pressure-test his ideas. Tasked with a research paper on colonialism in the Middle East, the student formulated a thesis and asked ChatGPT what it thought of the idea. “It told me it was bogus,” he said. “I then proceeded to debate it—in doing so, ChatGPT brought up some serious counterarguments to my thesis that I went on to consider in my paper.” The student also uses the bot to recommend sources. “I treat ChatGPT like a combination of a co-worker and an interested audience,” he said.
The Pomona student’s use of AI seems both clever and entirely aboveboard. But if he borrows a bit too much computer-generated language, Turnitin might still flag his work for being inauthentic. A professor can’t really know whether students are using ChatGPT in nuanced ways or whether they’ve engaged in brazen cheating. No problem, you might say: Just develop a relationship of mutual trust with students and discuss the matter with them openly. A good idea at first blush, but AI risks splitting faculty and student interests. “AI is dangerous in that it’s extremely tempting,” Dennis Jerz, a professor at Seton Hill University, in Greensburg, Pennsylvania, told me. For students who are not invested in their classes, the results don’t even have to be good—just good enough, and quick. “AI has made it much easier to churn out mediocre work.”
Faculty already fret over getting students to see the long-term benefit of assignments. Their task is only getting harder. “It has been so completely demoralizing,” an English teacher in Florida told me about AI cheating. “I have gone from loving my job in September of last year to deciding to completely leave it behind by April.” (I am not printing this instructor’s name or employer to protect him from job-related repercussions.) His assignments are typical of composition: thesis writing, bibliographies, outlines, and essays. But the teacher feels that AI has initiated an arms race of irrelevance between teachers and students. “With tools like ChatGPT, students think there’s just no reason for them to care about developing those skills,” he said. After students admitted to using ChatGPT to complete assignments in a previous term—for one student, all of the assignments—the teacher wondered why he was wasting his time grading automated work the students may not have even read. That feeling of pointlessness has infected his teaching process. “It’s just about crushed me. I fell in love with teaching, and I have loved my time in the classroom, but with ChatGPT, everything feels pointless.”
The loss that he describes is deeper and more existential than anything academic integrity can protect: a specific, if perhaps decaying, way of being among students and their teachers. “AI has already changed the classroom into something I no longer recognize,” he told me. In this view, AI isn’t a harbinger of the future but the last straw in a profession that was almost lost already, to funding collapse, gun violence, state overreach, economic decay, credentialism, and all the rest. New technology arrives on that grim shore, making schoolwork feel worthless, carried out to turn the crank of a machine rather than for teaching or learning.
What does this teacher plan to do after leaving education, I wonder, and then ask. But I should have known the answer, because what else is there: He’s going to design software.
A common line about education in the age of AI: It will force teachers to adapt. Athena Aktipis, a psychology professor at Arizona State University, has taken the opportunity to restructure her whole class, preferring discussions and student-defined projects to homework. “The students said that the class really made them feel human in a way that other classes didn’t,” she told me.
But for many students, college isn’t just a place for writing papers, and cutting corners can provide a different way of feeling human. The student in my program whose papers raised Turnitin’s “100% AI” flag told me that he’d run his text through grammar-checking software, and asked ChatGPT to improve certain lines. Efficiency seemed to matter more to him than quality. “Sometimes I want to play basketball. Sometimes I want to work out,” he said when I asked if he wanted to share any impressions about AI for this story. That may sound outrageous: College is for learning, and that means doing your assignments! But a milkshake of stressors, costs, and other externalities has created a mental-health crisis on college campuses. AI, according to this student, is helping reduce that stress when little else has.
Similar pressures can apply to teachers too. Faculty are in some ways just as tempted as their students by the power of the chatbots, for easing work they find irritating or that distract from their professional goals. (As I pointed out last month, the traditional recommendation letter may be just as threatened by AI as the college essay.) Even so, faculty are worried the students are cheating themselves—and irritated that they’ve been caught in the middle. Julian Hanna, who teaches culture studies at Tilburg University, in the Netherlands, thinks the more sophisticated uses of AI will mostly benefit the students who were already set to succeed, putting disadvantaged students even further at risk. “I think the best students either don’t need it or worry about being caught, or both.” The others, he says, risk learning less than before. Another factor to consider: Students who speak English as a second language may be more reliant on grammar-checking software, or more inclined to have ChatGPT tune up their sentence-level phrasing. If that’s the case, then they’ll be singled out, disproportionately, as cheats.
One way or another, the arms race will continue. Students will be tempted to use AI too much, and universities will try to stop them. Professors can choose to accept some forms of AI-enabled work and outlaw others, but their choices will be shaped by the software that they’re given. Technology itself will be more powerful than official policy or deep reflection.
Universities, too, will struggle to adapt. Most theories of academic integrity rely on crediting people for their work, not machines. That means old-fashioned honor codes will receive some modest updates, and the panels that investigate suspected cheaters will have to reckon with the mysteries of novel AI-detection “evidence.” And then everything will change again. By the time each new system has been put in place, both technology and the customs for its use could well have shifted. ChatGPT has existed for only six months, remember.
Rethinking assignments in light of AI might be warranted, just like it was in light of online learning. But doing so will also be exhausting for both faculty and students. Nobody will be able to keep up, and yet everyone will have no choice but to do so. Somewhere in the cracks between all these tectonic shifts and their urgent responses, perhaps teachers will still find a way to teach, and students to learn.
The Nova Kakhovka Dam in Ukraine
Ten guidelines for writing about catastrophe
Timothy Snyder - 7 juin 2023
The Nova Kakhovka Dam in Ukraine, controlled by Russia, has been destroyed. One consequence is a humanitarian disaster that, had it not taken place within a war zone, would already have drawn enormous international assistance. Thousands of houses are flooded and tens of thousands of people are in flight or waiting for rescue. Another consequence is ecological mayhem, among other things the loss of wetland and other habitats. A third is the destruction of Ukrainian farmland and other elements of the Ukrainian economy. So much is happening at once that the story is hard to follow. Here are a few thoughts about writing responsibly about the event.
Avoid the temptation to begin the story of this manmade humanitarian and ecological catastrophe by bothsidesing it. That's not journalism.
Russian spokespersons claiming that Ukraine did something (in this case, blow a dam) is not part of a story of an actual event in the real world. It is part of different story: one about all the outrageous claims Russia has made about Ukraine since the first invasion, in 2014. If Russian claims about Ukrainian actions are to be mentioned, it has to be in that context.
Citing Russian claims next to Ukrainian claims is unfair to the Ukrainians. In this war, what Russian spokespersons have said has almost always been untrue, whereas what Ukrainian spokespersons have said has largely been reliable. The juxtaposition suggests an equality that makes it impossible for the reader to understand that important difference.
If a Russian spokesman (e.g. Dmitri Peskov) must be cited, it must be mentioned that this specific figure has lied about every aspect of this war since it began. This is context. Readers picking up the story in the middle need to know such background.
If Russian propaganda for external consumption is cited, it can help to also cite Russian propaganda for internal consumption. It is interesting that Russian propagandists have been long arguing that Ukrainian dams should be blown, and that a Russian parliamentarian takes for granted that Russia blew the dam and rejoices in the death and destruction that followed.
When a story begins with bothsidesing, readers are being implicitly instructed that an object in the physical world (like a dam) is really just an element of narrative. They are being guided into the wrong genre (literature) right at the moment when analysis is needed. This does their minds a disservice.
Part of the city of Kherson is now under water
Dams are physical objects. Whether or how they can be destroyed is a subject for people who know what they are talking about. Although this valuable NYT story exhibits the above flaws, it has the great merit of treating dams as physical rather than narrative objects. When this exercise is performed, it seems clear that the dam could only have been destroyed by an explosion from the inside.
Russia was in control of the relevant part of the dam when it exploded. This is an elemental part of the context. It comes before what anyone says. When a murder is investigated, detectives think about means. Russia had the means. Ukraine did not.
The story doesn't start at the moment the dam explodes. Readers need to know that for the last fifteen months Russia has been killing Ukrainian civilians and destroying Ukrainian civilian infrastructure, whereas Ukraine has been trying to protect its people and the structures that keep them alive.
The pursuit of objectivity does not mean treating every event as a coin flip, a fifty-fifty chance between two different public statements. Objectivity demands thinking about all the objects -- physical objects, physical placement of people -- that must be in the story, as well as all of the settings -- contemporary and historical -- that a reader would need in order to come away from the story with greater understanding.
Par Jean-Marc Proust — 24 novembre 2010
Mettre la langue sous corset pour faire jaillir l’imaginaire? Sur le principe de la contrainte littéraire, l'Ouvroir de littérature potentielle, l'Oulipo, crée depuis 50 ans des textes à part. Ses membres les plus célèbres –Raymond Queneau, Italo Calvino, Georges Perec– sont morts, mais le groupe continue à écrire sous contrainte: littérature, mathématiques et fantaisie sont les règles. Et le résultat –un jeu avec les mots savant et joyeux– séduit de plus en plus. Comme Umberto Eco, nombreux sont les «Monsieur Jourdain faisant de l'Oulipo sans le savoir». Retour sur une aventure littéraire hors normes.
Le 24 novembre 1960, Raymond Queneau et François Le Lionnais fondent l'Oulipo. L'un est écrivain, rendu célèbre un an auparavant par Zazie dans le métro, l'autre est ingénieur –il a écrit un livre sur Les Nombres remarquables. Et ça tombe bien car l'Ouvroir de Littérature Potentielle se situe au croisement des mathématiques et de la littérature. Avec l'Oulipo, la rigueur devient source de créativité. Il s'agit d'établir des règles, des contraintes formelles, puis de les traduire sous forme de textes. Premier exemple avec Exercices de style, (1947) dans lequel Queneau écrivit la même histoire de 99 manières différentes. En 1961, il publie Cent mille milliards de poèmes, un petit ouvrage de dix sonnets dont chaque strophe est découpée pour pouvoir se combiner aux autres.
Ainsi, explique l'auteur, «le lecteur peut composer 1014 sonnets différents, soit cent mille milliards». Et la lecture de l'ensemble atteint des proportions inconcevables:
«En comptant 45 secondes pour lire un sonnet et 15 pour changer les volets, à 8 heures par jour, 200 jours par an, on a plus d'un million de siècles de lecture, et en lisant toute la journée 365 jours par an, pour 190.258.751 années plus quelques plombes et broquilles (sans tenir compte des années bissextiles et autres détails).»
De la poésie, des mathématiques et du jeu: tout l'Oulipo est déjà là. Avec cet enjeu de la participation active du lecteur: «Comme l'a bien dit Lautréamont, la poésie doit être faite par tous, non par un.» D’emblée, les «poètes scientifiques» que sont les membres de l'Oulipo se fixent pour ambition d’explorer les contraintes du langage. Avec un credo: ces contraintes favorisent la créativité. Que le résultat soit abscons, iconoclaste, qu'il ressemble (souvent) à des blagues de potache ou des écrits scientifiques, il laisse rarement indifférent.
Coopté en 1967, Georges Perec donne bien vite au mouvement quelques-uns de ses plus beaux fleurons. Avec La Disparition (1969), il signe un premier tour de force: quelque 300 pages écrites sans la lettre «e», lettre disparue. Cette contrainte répond au doux nom de lipogramme. Avec Les Revenentes (1972), titre volontairement fautif, il s'impose la règle inverse: «e» sera la seule voyelle. Cette contrainte, indiquent les puristes, est celle du monovocalisme. Dans La Vie mode d'emploi (1978), roman –ou plutôt romans comme le précise le sous-titre–, «il travaille à partir du carré eulérien d'ordre 10, une énigme résolue par des mathématiciens en 1958, explique Olivier Salon. Le roman n'existe que parce que cet objet a été trouvé. C'est un roman extrêmement contraint bien qu’il ne soit nul besoin de connaître le carré eulerien pour le lire!». Le cahier des charges est fascinant. Georges Perec déplace son lecteur dans cet immeuble en utilisant les mouvements du cheval d'un jeu d'échecs. Par un mouvement calculé, le cheval explorera toutes les cases de ce damier qui en compte 100, sans jamais repasser par l'une d'entre elles. Chaque chapitre (appartement, pièce, couloir) devra faire figurer «42 objets obligatoires à insérer de force». Aujourd'hui encore, les fans de Perec n'en finissent pas de découvrir des significations cachées dans ce roman protéiforme. Champion olympique du jeu avec les mots, Georges Perec écrivit également un palindrome (phrase ou mot se lisant indifféremment dans les deux sens) de... 1.247 mots.
Autre auteur fameux, Italo Calvino épousa souvent les contraintes oulipiennes. Si par une nuit d'hiver un voyageur est un roman composé de... débuts de roman, organisé savamment à partir du carré sémiotique de Greimas (on reprend son souffle…). Secrétaire définitivement provisoire et secrétaire provisoirement définitif de l'Oulipo, Marcel Bénabou s'applique «à reverdir le langage cuit» (selon l'expression de Robert Desnos) que sont les dictons, proverbes ou citations, forcément figés, pour… en créer d'autres. Paul Fournel s’attacha à la «contrainte du prisonnier», laquelle consiste à écrire sans les lettres qui «dépassent» en haut ou en bas, pour gagner de la place sur un papier dont ledit prisonnier doit faire l'économie: «Ni P, ni Q, ni F.... incarcérés, nous écrivons sur une rame économisée au maximum...» Hervé Le Tellier détourne le Pater noster du côté du métro: «Notre Auber qui êtes Jussieu…» Chez les Oulipiens, la contrainte est parfois expliquée, parfois non. Parfois imperceptible, parfois visible, comme dans ce poème de Jacques Bens:
A
la
mer
nous
avons
trempé
crûment
quelques
gentilles
allemandes
stupidement
bouleversées.
Hors Oulipo, il faut signaler quelques absences: Boris Vian, Julio Cortázar, Umberto Eco, Jean Tardieu, Michel Leiris... Sans aucun doute, Boris Vian aurait été un oulipien de la première heure. L'Oulipo n'est-il pas issu du Collège de Pataphysique dont il était l'initiateur? Hélas, il mourut en 1959, un an trop tôt. Cortázar, lui, refusa d'entrer à l'Oulipo, qui l'avait pourtant coopté. Pour ce communiste irréductible, un mouvement littéraire non politique ne présentait, semble-t-il, pas assez d'intérêt. Quant à Umberto Eco, se présentant comme un «Monsieur Jourdain faisant de l'Oulipo sans le savoir», il suit les travaux du groupe mais sans entrer dans le cercle, affirmant qu'il «n'y a pas d'art sans contrainte».
Né en 1960, l'Oulipo revendique quelques héritages. Les précurseurs sont aimablement qualifiés de plagiaires par anticipation. A commencer par les Grands Rhétoriqueurs, des poètes du XVe siècle, à qui l'Oulipo emprunte la contrainte et... l'ouvroir, ce lieu clos où les moines se retiraient pour cogiter. Nul hasard donc si l'Oulipo, au moins à ses débuts, ressemble à une société secrète. Parmi les précurseurs, il faut aussi signaler... Jean-Sébastien Bach. Dans l'Art de la fugue ou la Passion selon Saint-Mathieu, il utilise un thème reprenant les lettres de son nom, qui sont aussi en notation allemande des notes de musique (BACH: Si bémol - La - Do - Si bécarre). De nombreux compositeurs lui rendront hommage de la même manière.
D'autres emprunts sont revendiqués. S’appuyant sur les poèmes-calembours de Franc-Nohain écrits en 1894 (Inattentions et sollicitudes), tel celui-ci:
Appétit vigoureux, tempérament de fer,
Member languit, Member se meurt – ami si cher,
Qu'a Member?
L'Oulipo crée une théorie des sollicitudes et compose des vers se terminant par des jeux de mots similaires (Qu'a mis Kaze? Qu'ont tes nerfs? Mais qui lit Mandjaro? Donc qu'a Millot?) où l'on retrouve, évidemment, un brin de mathématiques:
Il donne le tournis, ce diable de л,
Demi-tour du tour au rayon, sans répit,
Oh, qu'a л?
«Mam‘zelle Gibi / m’traite d’abruti/ Qu’a Gibi?» En composant l'Ami Caouette, Serge Gainsbourg s'en souviendra.
Aujourd’hui, la contrainte oulipienne semble s’être démocratisée. Sur les tracts, dans les publicités, les titres de journaux ou de films, le jeu avec le langage est monnaie courante. L’on ne résiste pas à évoquer ce sketch des Monty Pythons où Eric Idle s’exprime en anagrammes.
La plupart de ces emprunts «sont basés sur des jeux de mots, observe Marcel Bénabou. Mais il s'agit plus souvent d'un clin d'œil que d'une véritable contrainte. On a parfois l'impression que les Oulipiens s'amusent à faire des jeux de mots. C'est tout à fait exact mais ce n'est pas que cela. Nous explorons le langage, les virtualités du langage pour écrire». Même constat chez Olivier Salon: «L’Oulipo reste un laboratoire de recherche.» Sans doute est-ce pour cela que, vu de l'extérieur, l'Oulipo ressemble parfois à une secte, avec des règles, particulièrement strictes, ou joyeusement absurdes. On y entre par cooptation, à l'unanimité des membres. Faire acte de candidature est le meilleur moyen de n'être jamais coopté:
Certains, pour l’avoir oublié, ne seront jamais oulipiens. De même, un refus est considéré comme définitif. En outre, l’Oulipo coopte ses membres de manière malthusienne. «Queneau estimait qu'au-delà de 10 personnes, on ne peut pas travailler sérieusement autour d'une table», explique Marcel Bénabou. Le cercle compte aujourd’hui compte 37 membres, dont 12 17 sont… morts. Car, une fois entré, on est oulipien à vie et même au-delà. Aussi, après leur disparition, les membres sont-ils «excusés pour cause de décès» s’ils manquent une réunion. Et il n'existe qu'un seul moyen de quitter l'Oulipo: se donner la mort en présence d'un huissier à qui on indiquera fermement que telle est la raison du suicide. Ces règles étaient voulues par Queneau «en réaction au mode de fonctionnement des Surréalistes qui passaient leur temps à s'exclure», indique Jean-Claude Guidicelli, réalisateur du documentaire L’Oulipo, mode d’emploi. Au début, les réunions sont quasi-clandestines. Aujourd’hui encore, elles restent réservées aux membres. Autour d’une bonne table s’organise un rituel immuable. «L’ordre du jour est découpé en trois temps, explique Olivier Salon: création –l’idée d’une nouvelle contrainte, rumination –on évoque une idée en germe, érudition –lectures, références…» Si la partie créative ne suscitait aucune idée, la réunion serait immédiatement annulée. Mais «ce n’est jamais arrivé…»
La notoriété s’est accrue. Longtemps indifférente, l'Université abonde désormais en travaux consacrés à l'Oulipo. Du lycée au primaire, l'audience de l'Oulipo ne cesse de s'élargir. «Chez beaucoup d'enseignants, il y a un amour réel de l'Oulipo», se réjouit Marcel Bénabou; et l'utilisation des contraintes fait désormais partie du champ pédagogique. Le temps est révolu où, à Rosay-en-Brie, en 1974, un professeur faisait scandale pour avoir dicté à ses élèves un extrait de Zazie dans le métro, suscitant un déluge de plaintes parentales (2)… Depuis les années 1990, l’Oulipo s’ouvre aussi à ses admirateurs avec des lectures publiques, la participation à des colloques ou conférences, ou des représentations théâtrales. Si le cercle des oulipiens est restreint, l'aventure s'est élargie et diversifiée. L'Italie dispose d'un Opificio di Letteratura Potenziale. Mieux, avec le phénomène de l’Ou-X-Po., toute activité peut désormais disposer de son ouvroir pour explorer ses potentialités. Voici un Oubapo (ouvroir de bande-dessinée potentielle, où s’illustre par exemple Lewis Trondheim), un Oulipopo (littérature policière), un Ouarchpo (architecture)... Le web a élargi le cénacle des aficionados. «Il y a sur internet un phénomène assez curieux, constate Marcel Bénabou: des quantités de sites se réclament de l'Oulipo. Il y a aussi une liste Oulipo, constituée d'admirateurs qui échangent entre eux des travaux sous contrainte, en ayant recours aux outils informatiques.»
Après la mort de Perec, champion olympique de la contrainte, la question de la survie de l'Oulipo avait été posée. Puis, de nouveaux membres entrèrent dans le cercle, un groupe aux allures de «famille». Car il s'agit d'un «groupe et non d'un mouvement littéraire. Un mouvement littéraire meurt avec ses fondateurs. C'est le cas du Surréalisme, du Nouveau roman... Or, l'Oulipo vit toujours», observe Jean-Claude Guidicelli. «Ce qu'on a en commun, c'est un rapport au langage, observe Marcel Bénabou. Les membres du groupe ne sont pas tenus à l'obéissance à l'égard d'un maître, (comme ce fut le cas pour le surréalisme), ni au respect d'une doctrine littéraire. Il n'y a pas d'enjeu dogmatique entre nous.» Pas de concurrence non plus, tant les œuvres des oulipiens sont différentes. Le cercle ou la famille continue donc à se réunir, à explorer, à remplir sa «fonction essentielle qui est d’inventer des formes littéraires», conclut Olivier Salon. Raymond Queneau et François Le Lionnais peuvent donc tranquillement continuer à se faire excuser pour décès.
Il existe plusieurs manières d'aborder une langue: l'approche descriptive (on observe et on relate) se distingue de l'approche normative (on fixe des règles et on corrige les écarts). L'Académie française penche invariablement vers le normatif, tandis que les linguistes tendent au descriptif, plus neutre d'un point de vue scientifique.
Mais ces approches complémentaires peuvent devenir des oppositions franches à la vue d'un point médian ou d'un SMS –pardon, d'un texto–, bourré d'emojis et d'abréviations. Est-ce Molière qu'on assassine?
Pas vraiment, rappellent des linguistes dans Le français va très bien, merci, car la langue de Molière –«expression commode»– n'est pas la nôtre. En effet, nous ne la lisons pas «dans la graphie d'origine». «Si on le faisait, on découvrirait des signes étranges pour nous, comme le tilde au-dessus de la voyelle pour indiquer qu'elle est nasale: “nous voyõs”. “Moi” s'écrivait “moy” et “français”,“françois”, prononcé “fransoué”. Eh oui, la prononciation aussi a changé. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter les lectures reconstituées par Benjamin Lazar sur YouTube. La fameuse “langue de Molière” y apparaît presque comme une langue étrangère.»
Cette mise en garde est salutaire: essayez donc de lire Rabelais ou Montaigne en VO… Idéaliser une langue prétendument figée est illusoire. Et l'imposer, plus encore. Molière lui-même en riait dans Les Femmes savantes. Et c'est pourtant ainsi qu'une langue s'enseigne.
Qui plus est, le français se parle bien au-delà de nos frontières. Or, en dépit de cette «hétérogénéité», l'enseignement de notre langue repose sur des choix, qui conduisent à «UN français artificiellement épuré» dans lequel on privilégie «“j'appris”, le passé simple, mais pas “j'ai eu appris”, le passé surcomposé; “quatre-vingt-dix”, mais pas “nonante”».
Dans leur tract, les linguistes déplorent ces choix normatifs qui président à l'enseignement des langues en plaidant pour une «éducation plurilingue». L'on s'affranchirait ainsi de «la culture de la norme unique forgée par Paris» pour donner davantage de place à la francophonie et aux langues régionales.
Et voici un premier paradoxe.
Comment ne pas approuver telle proposition, synonyme d'enrichissement de l'apprentissage? Mais comment conjuguer cette difficulté supplémentaire au moment où, déjà, l'enseignement du français pose de nombreux problèmes? Les linguistes atterrées suggèrent une forme de complexité tout en en récusant d'autres: ainsi de l'orthographe, dont il faudrait cesser de faire un «outil de sélection» en autorisant «les correcteurs automatiques aux examens comme les calculatrices en maths ou en physique».
L'orthographe justement. Objet de fascination ou de répulsion. Au moment où «la plus grande dictée du monde a rassemblé 1.397 participants sur les Champs-Élysées» dimanche 4 juin, les linguistes balaient cet engouement d'un expéditif: «Des “fautes” d'aujourd'hui deviendront sans doute la norme en 2050.» Écrit au format «réforme de 1990», à la fois «mise à jour» et «rationalisation» qui ne «mettent pas la langue en danger», le tract ignore les accents circonflexes mais autorise une «gageüre», préfère «weekend» à «week-end».
Citant Paul Valéry, selon qui l'orthographe française va du «cocasse» à l'«absurde», il pointe avec gourmandise l'évolution de la langue, «une succession d'ajustements» et beaucoup d'incongruités:
«“Dompter” vient du latin domitare, qui ne contient pas de p.»
«“Posthume” n'a rien à voir avec humus (sinon que son orthographe fait penser à enterrer), il dérive du latin postumus, superlatif de posterus. Le “h” n'a donc pas de raison d'être.»
«“Aspect”, “respect”, “suspect”ont gardé de leur origine un “c” muet. Mais pas “objet”, “préfet”, “projet”, “sujet”, “rejet”.»
Rien de cohérent, donc. Estimant qu'il «est devenu pratiquement impossible d'écrire sans faire aucune faute», les linguistes préconisent d'autres mesures de simplification (adieu «oignon», bienvenue «ognon»). Assurément populaire depuis que Bernard Pivot l'a mise en scène à la télé, la dictée reste source d'angoisses pour nombre d'élèves.
«Si notre orthographe ne parvient pas à faire peau neuve, c'est parce qu'elle est devenue un marqueur social extrêmement puissant.» Marqueur générationnel et marqueur culturel plutôt que social, car la dysorthographie touche toutes les catégories sociales.
Par-delà les querelles qu'elle génère, la simplification, voire la démocratisation de l'orthographe ou de la grammaire nous fait passer du descriptif au normatif. Il s'agit de décisions tout aussi arbitraires que celles qui ont prévalu aux siècles passés. Favoriser l'apprentissage et éviter les discriminations: la position se défend aisément. Elle est pourtant peu cohérente au regard d'autres propositions contenues dans le tract: donner davantage de place aux variantes francophones, intégrer l'écriture inclusive. Car, là, il n'est plus du tout question de simplifier.
«Si l'on réenseignait l'accord de proximité en français à côté de l'accord au masculin pluriel? Si l'on continuait à tester des techniques pour exprimer le genre, puisque seules les plus plébiscitées resteront en usage?» «Né au début du XXIe siècle, le néopronom iel, comme d'autres innovations récentes (ellui, celleux, toustes) permet de garder l'indétermination; créé au départ pour désigner une personne non-binaire, iel évolue vers un emploi générique (surtout au pluriel).»
De telles propositions ont l'avantage de faire sortir du bois les réacs de toutes obédiences et les «amoureux de la langue» que récuse la linguiste Julie Neveux, s'exprimant au micro de France Inter. Est-ce assez pour les légitimer? Et, surtout, faire fi de la complexité nouvelle qu'elles entraînent? Pourquoi simplifier ici pour complexifier ailleurs? Le descriptif laisse place à un normatif revendiqué, celui d'une langue qui porte un combat politique, avec son cortège de «néographies».
Dans un média –surtout quand il en a préconisé l'usage–, l'écriture inclusive est forcément désirable. Or, le tract, qui y consacre un chapitre, se borne à en faire une technique.
«Pour favoriser le sens générique, les doublets de type “Françaises, Français” ou la parenthèse utilisée sur les documents officiels à la fin du XXe siècle (“né(e)”, “domicilié(e)”) ne semblaient pas gêner grand monde. Le terme “écriture inclusive” désigne parfois toutes ces techniques ou bien, par restriction, un seul procédé d'abréviation, permettant d'éviter les doublets et de gagner de la place: les étudiant.e.s, étudiant-e-s ou étudiant·es abrégeant les étudiants et étudiantes. »
C'est bien là le problème. Si l'écriture inclusive a la beauté d'un formulaire Cerfa, elle ne servira qu'à complexifier la langue, j'allais écrire: l'enlaidir –mais c'est là un jugement subjectif. À cet égard, et c'est bien démontré, l'accord dit de voisinage ou de proximité est nettement plus séduisant –et probablement plus facile à apprendre car «on ne dit pas “certains régions et départements”». L'évidence.
Pour ma part, l'écriture inclusive est séduisante lorsqu'elle devient un exercice de style, une contrainte oulipienne. Mieux encore: qu'elle soit indiscernable à première vue, pour mieux duper le lectorat rétif (comme cet article par exemple). Car la langue est aussi un jeu, un plaisir, une joie et tout cela semble ici oublié.
C'est là l'ultime paradoxe de ce tract, pourtant stimulant. Le plaisir de la langue y est étonnamment absent, alors qu'il a été rédigé par des personnes qui ont choisi de lui consacrer leur vie professionnelle. Comme le sujet est politique, ces textes écartent tout ce qui fait la saveur de la langue: ses difficultés, ses surprises, ses exceptions.
La notion de jeu (et l'apprentissage peut être ludique) est absente. L'exception est stigmatisée, la difficulté repoussée. La littérature? Disparue. Absents, le rire ou l'émerveillement que procurent une blague, un jeu de mots, une tournure maladroite ou subtile. Comme si la langue, ce bien commun utilisé et malmené par n'importe qui, ne devait être «envisagée (que) de façon scientifique». En nous déniant le plaisir de regarder des étoiles filantes sans rien comprendre à la physique.
En revanche, des évolutions sont proposées qui ne vont pas toutes dans le sens d'une facilité accrue. Sous couvert de neutralité scientifique, c'est une vision de la langue qui est proposée et qui mérite d'être discutée. Il suscitera des colères conservatrices et ravira les apôtres d'une écriture débarrassée de sa pesanteur patriarcale. Il nourrira un débat sans cesse recommencé et toujours passionné. Il permettra d'illustrer le slogan (pardon) de Roland Barthes: la langue est «fasciste, car le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire».
En attendant que ces linguistes atterrées parviennent à s'installer sous la coupole du Quai Conti. Car, oui, évidemment, ce tract n'oublie pas de cocher quelques cases corporatistes: «Et si l'Académie française élisait pour moitié des linguistes, en s'inspirant de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique?» Chiche?
L'image que l'on a des médiévaux est fausse.
Repéré sur National Geographic
Les gens se lavaient-ils? Croyaient-ils que la Terre était plate? Les anglophones nomment cette période «l'Âge sombre», notamment à cause des clichés persistants sur une population arriérée, violente et désespérément superstitieuse.
Pourtant, la réalité de l'Europe médiévale est bien différente. National Geographic déconstruit quatre mythes autour de cette période, afin d'exposer les véritables conditions de vie de nos ancêtres.
Lorsqu'on évoque le Moyen Âge, on a tendance à croire que les médiévaux manquaient cruellement d'hygiène. Bien qu'il ait fallu attendre le XIXe siècle pour que l'on s'intéresse aux maladies et à ce qui les provoque, l'image d'une population sale qui ne se lave pas est erronée. En Europe, les gens adoraient prendre des bains. Ils fabriquaient eux-mêmes leurs savons et se lavaient parfois même en public.
Il avaient également des rituels élaborés pour se laver les mains, en particulier dans la sphère aristocratique. Les paysans aussi se les lavaient, mais les nobles utilisaient de somptueux lavabos pendant que des ménestrels leur chantaient la sérénade. Les historiens modernes suggèrent que la pratique s'est essoufflée, ironiquement, au XVIe siècle (les Lumières), lorsque les fourchettes ont remplacé les doigts pour manger.
Un autre mythe de l'époque persiste: la population «non éclairée» croyait que la Terre était plate et s'inquiétait de voir les navires tomber en arrivant au bout de l'océan. C'est faux. Les gens savaient que la Terre était ronde dès la Grèce antique (du XIIe au IXe siècle avant J.-C.).
Ils possédaient des connaissances astronomiques relativement complexes lorsque Christophe Colomb a découvert l'Amérique en 1492. Alors comment se fait-il que le mythe persiste encore aujourd'hui? C'est la faute de Washington Irving, un écrivain américain du XIXe siècle qui a écrit une biographie de Colomb (apparemment pleine de mythes) si appréciée que l'idée a parcouru les époques.
Les médiévaux ont bon dos. En plus de la théorie de la Terre plate, on les associe à une population en manque de diversité ethnique et exclusivement hétérosexuelle.
Cependant, en 2019, des chercheurs ont analysé l'ADN des os provenant du cimetière de la peste noire à Londres, et ils ont découvert bien plus de diversité que prévu. Sur 41 ossements étudiés, 7 lieux d'origines différentes ont été relevés. Certains avaient des origines africaines et d'autres un double héritage, européen et africain.
Du côté de la sexualité, bien que l'Église catholique ait enseigné l'homosexualité comme étant un péché, les historiens soulignent des preuves de non-conformité de genre et de relations dans les œuvres d'art et la littérature de l'époque. Toutes les femmes n'étaient d'ailleurs pas réduites aux tâches domestiques. Certaines sont devenues des leadeuses de guerre, des scientifiques et des actrices du pouvoir politique.
Enfin, malgré la réputation de l'Âge sombre, la période a permis à l'éducation, à l'art et à la technologie de prospérer. Elle est à l'origine de la création des premières lunettes, du chronométrage mécanique ou encore de la charrue lourde. Ces trois inventions ont mené à la révolution industrielle et au siècle des Lumières. Les cartographes de l'époque ont réussi à créer des cartes d'une précision étonnante et les armes à poudre ont révolutionné la guerre pour toujours.
Par Amandine Roussel
Ce vendredi après-midi, Jean Castex a joué le jeu (et pas que pour la photo) en pilotant aux côtés du capitaine un bateau-bus. Celui qui est désormais président de la RATP est venu concrétiser la délégation de service public (DSP) accordée à son entreprise par la Métropole.
Une image plutôt insolite. Un ancien Premier ministre aux commandes d’une navette maritime du Réseau mistral. Ce vendredi après-midi, Jean Castex a joué le jeu (et pas que pour la photo) en pilotant aux côtés du capitaine un bateau-bus. Celui qui est désormais président de la RATP est venu concrétiser la délégation de service public (DSP) accordée à son entreprise par la Métropole.
Dans le cahier des charges, TPM a fixé la ligne directrice de l’action de la RATP. "Nous voulons atteindre les 40 millions de voyages annuels dès 2026", rappelle le président de la Métropole, Jean-Pierre Giran. Cela passe par une "amélioration de l’offre de service tant quantitativement que qualitativement", a confirmé Jean Castex.
Dix-sept kilomètres de parcours seront ainsi ajoutés et le but est d’augmenter la fréquentation de 54%. "L’autre grand objectif que nous avons, c’est la transition écologique. Nous devons relever ce défi et faire que l’ensemble du parc soit propre. Cela passe par des bus qui fonctionnent à l’électrique, au gaz et à l’hydrogène", ajoute l’ancien Premier ministre.
La prise en main du Réseau mistral par la RATP n’est pas (encore) particulièrement visible pour l’usager. Le nouveau délégataire soigne son installation. Seule modification notable: la refonte du site Internet.
Le calendrier des grands changements
Dès septembre, en revanche, la RATP imposera visiblement sa patte. "Nous allons commencer par renforcer les dessertes de Six-Fours et Hyères, ainsi que la ligne 15 sur Toulon. La ligne maritime 8M sera cadencée, on pourra prendre un bateau toutes les 20 minutes", annonce Claudine Schultz, la directrice du Réseau mistral.
Dès 2024, il sera possible de payer directement en carte bleue son bus. "Pour les lignes structurantes, la 1, la 2 (fusion de la ligne 8 et 19 Ndlr) et la 3, on passera à des fréquences de moins de 10 minutes. Elles seront aussi prolongées jusqu’à 22h30." Le maillage du territoire sera également renforcé.
En 2025-2026, c’est le Bus à haut niveau de service (BHNS), qui devrait enfin être mis en service. "L’offre sur les lignes principales sera prolongée jusqu’à minuit. Tout en conservant les nocturnes le week-end", poursuit la directrice.
Et tout cela "sans changement de tarif", ponctue Jean-Pierre Giran.
En chiffres
6 : c’est le nombre d’années que dure la DSP avec la RATP.
511 : c’est en millions le coût de la DSP. Soit un coût moyen de 63 millions par an pour la Métropole.
54 : c’est le pourcentage l’augmentation prévue du trafic d’ici 2026.
17 : c’est le nombre de kilomètres supplémentaires de lignes programmés.
Évoquez autour de vous les débuts de l’école républicaine et aussitôt un nom surgira, celui de Jules Ferry évidemment. Pourtant, c’est près d’un siècle avant les fameuses lois scolaires de 1881-1882 que l’école républicaine fit ses premiers pas, en pleine Révolution française.

À quoi ressemblait-elle, alors, cette première école de la République ? En quoi les expériences scolaires révolutionnaires contribuèrent-elles à façonner la pédagogie moderne et les fonctions que nous prêtons encore aujourd’hui à l’école ? Tentons un retour en arrière, pour mieux saisir la Révolution depuis une salle de classe.
9 heures approchent. Des enfants du village, filles et garçons, convergent vers l’école, située tout à côté de l’église et du presbytère, au centre du bourg. Le bâtiment est récent, comme c’est le cas dans un nombre croissant de communes rurales. Il a de larges fenêtres et une salle de classe chauffée par un poêle – la lumière qui circule, l’air qui chasse les miasmes sont d’ailleurs des préoccupations en cette moitié du XVIIIe siècle.
Sur son pourtour, de nombreux bancs ont été installés, certains dotés de tables (pour les élèves qui apprennent à écrire), d’autres sans rien (pour ceux qui apprennent à lire). On dissociait alors les deux apprentissages : la lecture d’abord, l’écriture plus tard. Sur les murs, l’enseignant a accroché des affiches. On peut y lire les lettres de l’alphabet ainsi que des textes – je vous dirai bientôt lesquels. Une pile de petits fascicules imprimés (des abécédaires) attend l’arrivée des enfants.
La scène que nous imaginons se situe en 1793, peut-être au premier semestre 1794. Ce village, nous l’avons fabriqué de toutes pièces, en nous appuyant sur des éléments attestés en ces instants de paroxysmes révolutionnaires. Mais on peut l’incarner davantage, si vous le souhaitez, par un retour au réel. Disons donc que l’on est à Beaumont, en Auvergne, car sur cette école-là on sait beaucoup de choses. L’instituteur y a multiplié les écrits sur son activité. En l’an II, il s’était renommé Quintilien Vaureix – au lieu de Pierre Vaureix – et, à cet instant précis de sa vie, il avait 31 ou 32 ans. Les présentations étant faites, ouvrons la porte de sa classe. Les enfants entrent, ils prennent leurs abécédaires. La suite, laissons-là aux explications de l’instituteur.
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Jean-Jacques-François Le Barbier/Musée Carnavalet
Dans la classe de Quintilien régnait un système méritocratique : les places étaient hiérarchisées, et c’est par ses efforts, encouragés par des récompenses civiques, que l’on s’y hissait – point comme autrefois par la fortune des pères. Une fois assis, les élèves de Vaureix commençaient par lire et expliquer la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Le texte en était reproduit dans leurs fascicules.
La Révolution, à l’école de Quintilien, c’était aussi celle du langage : l’instituteur avait appris aux enfants à dire le « tu » de l’égalité, le « citoyen » qui remplaçait le « monsieur ». L’usage du français (la langue de la loi) était établi au détriment du patois. Même le temps, ici, avait été révolutionné : l’école était fermée les quintidis et les décadis, ces cinquième et dixième jours de la nouvelle découpe républicaine du temps. Elle était en revanche ouverte les anciens jours de dimanche (il est vrai que Dieu avait été exclu de sa classe par Quintilien).
Les décadis, les enfants de Beaumont devaient assister aux lectures de la loi faites par l’instituteur aux villageois. Ce jour-là, ils devaient aussi – les garçons du moins – participer à de petits exercices militaires pour être prêts, lorsqu’ils seraient adultes, à défendre la République (l’époque était à la guerre et à l’invention du service militaire). Quintilien, enfin, emmenait ses écoliers au club jacobin du village. À vrai dire, il leur avait même organisé un petit club où ils pouvaient débattre entre eux des affaires du temps, voter, élire, pétitionner. Ce que voulait Vaureix, on l’aura compris, c’était que ses élèves agissent en citoyens. Ils étaient 102, filles et garçons, à fréquenter son école, au printemps 1794.
Bien sûr, on n’est pas obligé de croire Quintilien sur parole quand il écrit qu’il faisait ceci, et cela. Pourtant, je vous propose de lui accorder un peu de crédit, car des instituteurs comme Quintilien, il y en avait plus de cent autres. Il y en avait dans chaque ville, chez les institutrices comme chez les instituteurs. Il y en avait aussi dans les campagnes (des instituteurs surtout, car presque pas d’institutrices ici) – du moins y en avait-il dans les communes républicaines du monde rural. Là, l’instituteur s’était trouvé chargé d’accompagner le groupe des habitants dans son choix de la République par des pratiques scolaires nouvelles.
Dans leurs registres, les autorités ont gardé trace de ce républicanisme scolaire. On y lit des Marseillaises chantées à n’en plus finir par des enfants de l’an II, des participations aux fêtes républicaines, des dons pour la défense de la République, des bataillons aux armes de bois pour les garçons, de petits clubs politiques, des textes patriotiques, le refus des châtiments corporels (la sanction des esclaves, non des hommes libres). Et puis l’essentiel : la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, celle qui figurait dans les abécédaires des enfants, celle qu’ils récitaient lors des fêtes, celle qui était affichée dans leur classe également.
Enfants jouant la prise de la Bastille. Anonyme/Wikimedia
Bien sûr, des variantes propres à chaque instituteur ont pu exister. Celui-ci aura enlevé les images pieuses qui ornaient sa classe. Celui-là aura organisé de petits procès où les enfants arbitraient eux-mêmes leurs disputes (gare alors à ne pas être privé de récréation). Dans l’ancien prieuré Saint-Martin-des-Champs, à Paris, un internat accueillait près de 300 enfants vivant sous le régime d’une Constitution républicaine. Ils s’y réunissaient en assemblée pour faire les lois de leur petite Cité.
L’ambition était de faire de l’école une République en réduction. Il fallait, pensait-on (c’était un legs des Lumières), mobiliser les sens, donc faire vivre les enfants en républicains, pour leur apprendre les savoirs et les pratiques de la citoyenneté. Que de changements par rapport aux leçons d’avant 1789, largement fondées sur la religion !
Ces modèles pédagogiques (choses politiques) circulèrent largement. On le comprend. Reprenant aux Lumières (encore) l’idée de la toute-puissance du pouvoir pédagogique, mais en la conjuguant à l’exigence d’une démocratisation de la scolarisation qui n’avait jamais vraiment été envisagée par les philosophes du XVIIIe siècle, les révolutionnaires ont fait de l’école une priorité, en même temps qu’un objet brûlant du débat politique. C’est à elle, l’école, qu’ils confièrent la tâche (immense et décisive) de former les citoyens de demain, ceux sans lesquels la République ne pourrait vivre longtemps.
Cela a ouvert la voie à d’innombrables écrits, à maints discours, à quantité d’expériences, dans un formidable élan pédagogique qui fit la marque de la période. Puis la loi s’y est mise. Un siècle avant Ferry, fin décembre 1793, l’école publique fut créée, gratuite et obligatoire. Cela ne dura qu’un an – la mesure figurant parmi les victimes collatérales de la chute de Robespierre. Mais cette année-là compta. Elle compta, parce que cette loi rencontra un authentique succès. Elle compta, car elle était un projet pour l’avenir.
Le maître d’école du village au temps des Lumières et de la Révolution (École nationale des chartes, mars 2023).
Insistons sur le fait que toutes les écoles du pays n’ont pas eu le visage de celle de Quintilien, même en 1793. Certaines étaient moins militantes dans leur républicanisme, d’autres étaient même franchement hostiles à la Révolution et continuaient d’enseigner les savoirs (pieux) de jadis.
En ville, face au grand nombre d’écoles, qui couvrait plus ou moins toutes les nuances politiques, les parents pouvaient choisir celle qui convenait le mieux à leurs opinions. Au village, où il n’y avait qu’un instituteur, les choses étaient différentes. Là, la commune maîtrisait le recrutement de l’enseignant et avait les moyens de lui imposer ses vues. Ni le pédagogue ni l’État n’y étaient véritablement maîtres du contenu politique des leçons.
Reste que l’école de la République a existé (pour la première fois). La Déclaration des droits fut le manuel de toute une génération de fils et de filles de républicains. Ils ne la comprenaient sans doute pas – ou pas complètement. Ils l’apprenaient néanmoins pour demain, un demain de XIXe siècle, un demain où ces gosses de 93, devenus adulte au temps de Hugo, de Michelet, purent donner des sens multiples et sans cesse renouvelés à ces quelques mots appris d’enfance, par cœur et par corps, ces mots qui donnaient pour but à la société le bonheur commun, le respect des droits fondamentaux, les secours publics, le droit à l’insurrection et à l’instruction, la démocratie. Pratiques et espoirs vains ? Plus d’un en garda en tout cas la mémoire vive.
De passage dans le Var ce jeudi, en tant que président de la Fondation agir contre l’exclusion, l’ancien Premier ministre a répondu à quelques questions politiques. Faisant une entorse à sa ligne de conduite depuis un an.
Propos recueillis par Michaël Zoltobroda Publié le 25/05/2023
A-t-il été accueilli par des casseroles à l’aéroport, comme le redoutait son entourage? La question fait rire Jean Castex: "Soyez sérieux, je ne suis plus dans le jeu!". En visite dans le Var ce jeudi, l’ancien Premier ministre enchaîne discours, photos, tapes sur le bras et blagues sur les accents. Tout en esquivant au maximum les sujets politiques. C’est en tant que président de la Fondation agir contre l’exclusion (Face) que le prédécesseur d’Élisabeth Borne, devenu P.-D.G. de la RATP, a fait le déplacement. Entre une rencontre avec des collégiens et une autre avec les dirigeants du Rugby Club de Toulon, il a tout de même accepté d’évoquer ses rapports avec Emmanuel Macron, la récente condamnation d’Hubert Falco ou encore son projet de livre sur ses deux ans à Matignon.
Vous avez pris la présidence de Fondation il y a presque un an. Quel bilan dressez-vous de la situation aujourd’hui, en matière d’exclusion?
On en aura jamais fini avec l’exclusion, toutes les formes d’exclusion. Il y a toujours des gens qui restent au bord du chemin. Voilà pourquoi cette fondation, qui regroupe des entreprises qui ont décidé de mettre des moyens humains, financiers et techniques, est plus que jamais utile. Le point fort de Face, c’est le retour vers l’activité de publics en précarité, synonyme également de retour à la dignité. Et la période actuelle, où les entreprises recrutent, est une vraie opportunité pour nous. Il faut mettre le paquet.
D’après le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc), 16% des Français déclaraient ne pas pouvoir manger à leur faim en fin d’année... Inquiétant?
Bien sûr. C’est la raison pour laquelle je me suis impliqué dans ce type de structure. Je voulais être utile à ma manière. Avec Face, le fait de pouvoir réinsérer certaines personnes dans l’activité professionnelle fait que leur pouvoir d’achat s’en trouve amélioré. Même si ce n’est pas mirobolant.
Pourquoi cet engagement (bénévole) contre l’exclusion vous tenait particulièrement à cœur?
C’est aussi un combat politique. Il y a une forme de constante, de cohérence avec moi-même. Dans le Var, j’ai été directeur de la DDASS de 1996 à 1999. J’ai notamment collaboré avec Gilles Robêche (secrétaire général de l’Union Diaconale du Var, à l’époque), à qui je remettrai ce vendredi la légion d’honneur. Ensemble, nous avons créé le Samu social à Toulon et distribué les premiers repas au SDF. Je me souviens du regard de ces gens.
Pensez-vous que le gouvernement actuel en fait assez en matière d’inclusion?
Non, non, non. C’est une question à laquelle je ne réponds pas. Je suis astreint à un devoir de réserve. Et je m’y tiens. Ce n’est pas la peine de me demander des trucs sur ceci ou cela. Vous pouvez tenter mais…
Pour connaître bien le Var, que vous inspire la montée du Rassemblement national dans le département, avec notamment l’élection de sept députés sur huit RN en juin dernier?
Pas de question politique. Je ne sais pas si ma parole est attendue ou légitime, mais je tiens à garder mes engagements. J’ai dit en sortant de Matignon que je quittais le champ politique. Résultat, vous ne m’avez pas entendu m’exprimer sur ces sujets-là depuis un an.
Un mot sur la récente condamnation d’Hubert Falco, à trois ans de prison avec sursis et cinq ans d’inéligibilité avec effet immédiat pour recel de détournement de fonds publics dans l’affaire du frigo (décision dont il a fait appel)?
Je ne ferai pas de commentaire sur une décision de justice. Mais humainement, je connais très bien Monsieur Falco. Je l’ai vu chasser le Front national à la mairie de Toulon. Pardonnez-moi, j’ai vu comment il a transformé la ville. Je lui tire un coup de chapeau. Et je lui conserve toute mon estime.
Quid de votre projet de livre sur vos deux ans à Matignon?
(Il rit) Entre la RATP et Face, je n’ai pas assez de temps pour l’écrire, mais je n’y renonce pas. L’idée, c’est d’apporter une contribution à ce qui a été une période très particulière avec la gestion de crise sanitaire. J’aimerais raconter, de façon pédagogique, ce qu’on a fait ou pas fait pour que les dégâts soient les moins forts possible. C’est pas plus mal de laisser un peu de temps s’écouler. C’était une période marquante. Et puis, avant que ça sorte de ma mémoire…
Avez-vous parfois craqué? En privé, notamment?
On n’a pas le droit. Si le Premier ministre craque... Une des premières qualités pour être à ce poste, c’est la solidité psychologique. La résistance mentale. Mais bon, il y a eu des jours difficiles. Comme le 29 octobre 2020. Ce jour-là, je monte à la tribune de l’Assemblée nationale annoncer le deuxième confinement, pas forcément une bonne nouvelle, et là je vois des mouvements anormaux dans les travées. Je sens qu’il se passe quelque chose. Mais impossible de m’interrompre et d’allumer mon portable. Quand je redescends, un collaborateur m’informe du très grave attentat à Nice (à la basilique Notre-Dame, Ndlr), où trois personnes ont trouvé la mort. Là, vous vous dites: "Bon, il va falloir assurer". Mais c’est comme ça. Il ne faut pas que l’émotion prenne le pas.
Si Emmanuel Macron ne s’était pas rendu à Roubaix auprès des familles des trois gendarmes tués, vous auriez pu vous croiser dans le Var ce jeudi, où il avait prévu de participer à la fête de la nature. Quels sont vos rapports , aujourd’hui?
Épisodiques. Très épisodiques.
La politique, ça vous manque un peu?
Mon souhait, c’est de continuer à être utile à mon pays. On peut, la preuve aujourd’hui, l’être sans faire de politique. J’ai été un Premier ministre dans la tourmente, sous pression, mais un Premier ministre heureux. Maintenant, je suis utile autrement en étant patron de la RATP et président de la Face. Et j’en suis également heureux.
Peut-on être plus utile en étant en dehors de la politique?
Vous ne m’entendrez jamais dénigrer la politique. On a besoin de politiques, de gens qui prennent leurs responsabilités. C’est un rôle très dur. Alors que les critiques, les Y’a qu’à, faut qu’on, c’est à la portée de beaucoup de gens. Après, ne me demandez pas de commenter les empoignades à l’Assemblée nationale, je ne le ferai pas. Je vous vois venir...
Qu’est-ce qui pourrait vous faire revenir en politique? La présidentielle?
(Il éclate de rire) Je l’attendais celle-là... Écoutez, je n’y suis plus. Je n’y suis plus.