Vous avez trouvé les actes qui vous intéressent dans les tables décennales, vous allez maintenant vous reporter aux actes complets en consultant les registres adéquats. Qu'il s'agisse de registres d'état civil (créés après la Révolution) ou de registres paroissiaux, ceux-ci sont construits sur le même modèle. Etudions-les de plus près.
Les actes d’état civil ou religieux sont au nombre de trois : naissance ou baptême, mariage, décès ou sépulture. Etablis en double exemplaire à partir de 1737 (un exemplaire conservé par le curé, un autre transmis au greffe), ils sont relativement bien conservés partout en France (à l’étranger, c’est une autre histoire), mais en cas de lacune de l’exemplaire unique (incendies, dégâts des eaux, disparitions…) avant 1737, il vous faudra vous avouer vaincu… ou vous tourner vers d’autres sources que l’état civil !
S’il n’est pas indispensable de retrouver ces trois actes marquant la vie d’une personne pour remonter de génération en génération, cela reste tout de même fortement conseillé, afin d’avoir la vision la plus complète de votre ancêtre, sans compter que chaque acte peut revêtir une mention inattendue et compléter des informations que l’on croyait déjà connaître. Le principe est très simple : il faut trouver les noms des parents d’un individu pour remonter une génération, puis pour chacun d’entre eux faire de même en retrouvant leurs actes de naissance, mariage, décès et leurs parents, etc.
On peut y trouver (selon les actes et les époques) :
le(s) prénom(s) et le nom de famille de la personne ;
les noms des parents ;
la date et le lieu de l’événement ;
la date et le lieu de naissance de la personne, mais plus souvent son âge ;
d’autres informations selon les actes (profession, domicile, témoins…).
L’acte le plus complet est l’acte de mariage, lui seul suffit pour faire votre généalogie, car il contient des informations à propos des deux époux (donc des deux parents d’un de vos ancêtres).
Bien évidemment, plus vous remonterez dans le temps, moins les informations seront précises. Si l’on peut pleinement se fier à un acte rédigé au XXe siècle (quoique l’exemple de l’acte de décès ci-dessous prouve le contraire), il faut rester prudent avec un acte du XIXe (prénoms confondus ou différents, orthographe incertaine, erreur sur un lieu ou un témoin) et utiliser son flair et son sens de la déduction pour ceux d’ancien régime (manque d’informations, par exemple pas de parents sur un acte de mariage, erreurs fréquentes sur les prénoms et les noms, âges approximatifs). Le véritable travail de généalogie se situe là : dans votre faculté à interpréter un acte, à le recouper avec d’autres, à le comparer avec d’autres actes rédigés dans la commune ou dans les communes alentours, parfois même sur d’autres familles, à votre esprit de déduction, à votre capacité à penser comme on pensait alors, quand les moeurs étaient différentes, que les impératifs religieux était omniprésents et que les mentalités différaient des nôtres ; mais aussi à vos connaissances historiques, régionales ou nationales.
Chaque région, voire chaque commune, étant différente, il serait impossible de passer en revue tous les cas possibles permettant de trouver un ancêtre manquant, seule l’habitude et la pratique peuvent permettre de le faire. N’oubliez jamais qu’une information trouvée (sur un arbre sur Geneanet par exemple) doit être vérifiée par vos soins en consultant la source, c’est-à-dire l’acte original : la personne qui l’a publiée est certainement de bonne foi, mais elle a pu se tromper !
Avant la Révolution, nous l’avons vu, il n’y a pas de tables décennales et les actes sont souvent difficilement lisibles, soit parce que l’écriture ne correspond pas aux standards actuels, soit parce que le registre lui-même est abîmé (encre baveuse, tâches, encre effacée…), soit parce qu’ils sont rédigés en latin comme ci-dessus.
Je n’aime pas me faire chier dans la vie, et je ne dois pas être la seule.
Il m’arrive pourtant souvent d’être surprise que ce soit, autour de moi, un critère décisif pour organiser sa vie : aller au plus pratique. À ce qui engage le moins d’efforts. Les pubs fourmillent d’invitations à se laisser dorloter en échange de quelques euros. Le champ des services ne cesse jamais de s’étendre – et de libérer la croissance. Plus besoin de sortir se faire couper les cheveux, le coiffeur vient chez vous. Inutile de penser à mettre de la bière au frigo, un livreur vous l’apporte. Des services auparavant réservés aux client·es des grands hôtels se massifient désormais : faites livrer des fleurs, chercher un document à la maison, etc. Votre maison est devenue le centre du monde, si vous le voulez bien. Il doit bien être possible de faire autrement, c’est comme cela que nous vivions il y a encore cinq ans.
Tous ces services se déploient dans une société de plus en plus inégalitaire : d’un côté des gens qui méritent de bien bouffer après leur journée de boulot ou une réunion exigeante (voir les pubs qui mettent en scène le réconfort après l’effort), de l’autre des galériens qui sont payés une misère pour leur livrer un pad thai ou un kit apéro (ici le témoignage d’un livreur chez Frichti). C’est surtout parce que le chômage reste massif et l’armée de réserve importante, parce que les emplois ont été délibérément déqualifiés en auto-entreprise que ces entreprises prolifèrent. Si les galériens en ont marre de risquer leur vie et la vôtre en conduisant comme des dingues, ils trouveront un migrant à qui faire faire le boulot. Mais le tout s’appuie sur un mélange de paresse et de sens de ce qui lui est dû qui saisit l’individu en régime libéral au moment de faire à bouffer ou de s’occuper de la dimension matérielle de sa vie. Certes nous devons encore être quelques-un·es à cuire des nouilles quand nous avons la flemme de cuisiner et qui apprécions de sortir au restaurant pour nous changer les idées, découvrir un autre monde, des odeurs,une ambiance (et je n’oublie pas que ces lieux aussi sont propices à l’exploitation du travail). Mais la compétition économique pousse au cul tout le monde pour inventer des services innovants – c’est à dire dont personne n’avait vraiment besoin, qui étaient des rêves d’enfants gâtés mais qui, intelligemment marketés, nous laissent imaginer que nos vies sont vachement mieux avec. Ils constituent une industrie de la compensation sur laquelle il faudra mettre le doigt un jour et qui en attendant offre aux winners des vies de merde pleines de gratifications.
C’est pratique aussi, quand votre smartphone pense à votre place, que le logiciel va chercher vos mots de passe sur une autre bécane, recueille et transfère vos données à votre insu… Pratique, mais un peu inquiétant. Qu’importe, c’est surtout bien pratique ! Je suis la première à ne pas faire en matière de sécurité tous les efforts que me proposent des camarades plus cultivés que moi sur ces questions. Mais malgré cette désinvolture, je flippe quand je vois le niveau d’indépendance acquis par mon smartphone. Après des années de résistance et bien qu’il soit encore possible d’acheter neufs des téléphones bien conçus qui permettent de téléphoner (et d’avoir l’heure), j’ai cédé pour le côté pratique (1) : plus besoin de m’inquiéter d’avoir une connexion Internet régulière, de préparer mes déplacements et ma vie sociale comme je le faisais, avec capture d’écran de plans, schémas dessinés dans l’agenda, infos importantes notées sur papier, etc. Mais je me sens sous tutelle, dépossédée, comme une gamine gâtée sauf que je sais ce que c’est que l’autonomie et je regrette celle que j’avais avant.
Car c’est pratique mais c’est une dépossession : plus la peine de se soucier de la dimension matérielle de sa vie (et de savoir cuire des nouilles), pas besoin de garder la maîtrise de ses outils… Jusqu’ici, tout va bien, tant qu’on fait encore partie de la petite bourgeoisie qui peut se payer tout ça, tant que des pans entiers du macro-système technicien ne s’effondrent pas. Mais tout cela nous déqualifie humainement et il est des menaces plus immédiates encore que l’effondrement écologique ou une vraie crise de l’énergie : nos libertés, individuelles et collectives.
Je côtoie beaucoup de personnes engagées, qui n’ont pas de mots assez durs pour stigmatiser le capitalisme et le productivisme, qui éteignent la lumière dans les pièces qu’elles n’utilisent pas et qui pourtant maintiennent des comptes dans des réseaux sociaux devenus plus gros que des États, qui consomment un paquet de ressources et d’énergie pour calculer ce qu’elles aiment et vendre le résultat à d’autres boîtes, censurent leurs images, détournent leurs « ami·es » d’elles ou réciproquement sur base algorithmique, censurent les noms de groupes pas assez familiaux, gèrent leur environnement social comme un pensionnat dans les années 1950 en attendant de purement et simplement censurer leurs propos (2). Et ces personnes, parfois ces collectifs et associations, restent parce que c’est « pratique »(3).
J’ai toujours reçu un minimum d’écho dans des groupes anti-capitalistes, écologistes ou féministes, quand j’ai suggéré que Facebook, Twitter, Google Drive et autres n’étaient pas nos amis et proposé d’utiliser les outils créés et maintenus par des groupes politiques plus proches de nous et soucieux de nos libertés : les outils Framasoft (qui vont du pad à l’agenda en ligne, en passant par l’interface de sondages et la feuille de calcul), le Crabgrass de Riseup qui offre des fonctionnalités magiques et je me désole de ne faire partie d’aucun groupe qui l’utilise, etc. Et j’ai régulièrement mis en cause chez mes correspondant·es l’idée saugrenue d’avoir un compte Gmail qui vous pousse à garder dix ans de données en ligne plutôt que de ranger dans des fichiers dédiés et régulièrement sauvegardés les images qui vous tiennent à cœur. Et chaque fois, ce que j’entends, c’est que ce serait sympa de sauver la banquise mais… quand même, c’est pratique. Et j’ai vu des bonnes volontés s’arrêter au fait que Framacalc ne propose pas de mettre en couleur les cases, même quand cette couleur contribue à la lisibilité de la feuille sans rajouter aucune information digne d’intérêt. Aucune. Ces outils sont parfois moins bien que leur concurrence commerciale mais ne peut-on arbitrer sur d’autres critères ?
Nous n’allons pas nous flageller, non : si ces entreprises prolifèrent, de la start-up aux GAFA, c’est bien parce que les États leur laissent la bride sur le col. Ils démontent le droit du travail au profit de la micro-entreprise, ils votent des législations liberticides et laissent passer des pratiques intrusives et des concentrations industrielles qui devraient normalement tomber sous le coup de lois anti-trust (Messenger + Facebook + WhatsApp + Instagram, what else ?). C’est bien simple : les appels au contrôle des GAFA viennent aujourd’hui du sein desdits GAFA (et pas forcément des concurrents !) autant que des politiques. Visiblement, ça nous touche moins que la dernière vidéo de pandas mignons qui fait le buzz. Mais ça devrait. Et bien que notre marge de manœuvre soit limitée, bien qu’une défection individuelle ne signifie pas grand-chose numériquement, même si c’est dur de se passer des centaines de likes qui saluent vos traits d’esprit et vos indignations sur Twitter, même si votre organisation a fait son trou sur Facebook, il me semble que la première chose à faire, dans cette situation, c’est de quitter ces réseaux pour en faire vivre de plus démocratiques, sobres et décentralisés. Votre engagement anti-capitaliste, écologiste et anti-autoritaire le mérite bien…
Mauvaise nouvelle : il va falloir réapprendre à se faire un peu chier, dans la vie.
PS : Ceci est mon 300e billet sur ce blog, ouvert il y a exactement dix ans. 300 billets, ça ne veut pas dire 300 textes, il y a quelques annonces sur le lot. Mais oui, cela fait deux textes par mois en moyenne. Les meilleurs ont été publiés ailleurs (notamment dans les journaux papier L’An 02, CQFD, L’Âge de faire, Moins ! et d’autres encore) ou reformulés dans le cadre des livres Égologie (Le Monde à l’envers, 2007) et La Conjuration des ego (Syllepse, 2019). Je prépare aussi la réédition de ma brochure sur le revenu garanti (aux éditions du Monde à l’envers cet hiver). C’est un blog qui m’a aidée à écrire dans des formats courts puis un peu plus longs (mais toujours pas très longs !) et à faire œuvre malgré le chômage de longue durée et le manque de sollicitations. Je me fais chier à payer le nom de domaine chaque année, ce qui permet de bénéficier d’un hébergement offert par Gandi.net et de ne pas livrer votre cerveau à la publicité.
(1) À vrai dire j’ai cédé dans la perspective d’un travail de terrain à l’étranger, où les seuls accès à Internet se faisaient par mobile et où mes informateurs utilisaient WhatsApp plus volontiers que des sms hors de prix. Et j’y ai gagné un dictaphone de bien meilleure qualité. Mais au quotidien, en France, je me laisse convaincre par le smartphone alors que j’ai encore le choix tous les matins de mettre plutôt mon vieux Nokia dans ma poche.
(2) Ces réseaux sociaux hébergent vos propos, vous permettent de mettre en ligne vos textes, images, fichiers vidéo et audio. Vous restez responsable de vos publications. Tout va bien. Sauf que les dernières innovations en matière de libertés civiles (qui s’accompagnent de la remise en cause d’un droit de la presse qui fonctionne très bien depuis 1881) font de ces réseaux vos éditeurs, lesquels partagent avec vous la responsabilité pénale de vos publications. Devinez la peine que vont prendre ces gros acteurs capitalistes à faire vérifier par des petites mains rémunérées que vos propos sont en effet contraires à la loi, diffamatoires, insultants ou appelant à la haine ? C’est moins cher de le mettre à la poubelle dès qu’une personne qui ne vous aime pas les signale, d’autant plus que vous ne représentez rien (à moins que vous ne soyez Donald Trump, dans ce cas l’appel à la haine est acceptable). Les organisations qui pourraient se saisir de ce cas de censure pour le rendre public sont elles aussi sur ces réseaux (qui contrôlent leur audience) ou ailleurs et plus personne ne les entend crier parce que tout le monde est sur Facebook. Monde de rêve, hein ?
(3) Moi aussi, je reste, tentant de limiter ma participation et préférant socialiser dans des lieux plus proches de mes valeurs, Seenthis.net ou Mastodon.
Les passeports de l’intérieur sont des documents méconnus. Pourtant, il vous permettent de sortir de l’état-civil, et d’en apprendre beaucoup sur vos ancêtres.
Qui n’a pas dans son arbre, un ancêtre perdu de vue ? Les passeports de l’intérieur peuvent vous permettre de le retrouver.
Le 30 mai 1790, un décret sur la mendicité en région parisienne prévoit d’instaurer des passeports à l’intérieur afin de mieux contrôler les « vagabonds, gens sans aveu et individus étrangers au canton où ils seront trouvés »
Alain Bechia, Voyages et déplacements au début du XIXe siècle [Etude des passeports intérieurs conservés à Elbeuf], Annales de Normandie, année 1991, volume 41, numéro 3, pp. 179-215.
Le décret du 2 octobre 1795 généralise cette disposition. Dans son article 1er, il est indiqué que
« nul en France ne peut quitter le territoire de son canton ou voyager sans être porteur d’un passeport que tout agent de la force publique a le droit de se faire présenter »
- Répertoire du droit administratif sous la direction de Paul Dislère, tome XXI, Paris, 1904, pp. 576-577 (lois du 28 vendémiaire an VI et du 22 germinal an XI, arrêté du 19 frimaire an XII, décret du 28 septembre 1807, circulaire ministérielle du 10 janvier 1818)
Mais les individus se déplacent de plus en plus et le développement du chemin de fer, rend peu à peu impossible un tel contrôle de la population. Les passeports pour l’intérieur tombent progressivement en désuétude à partir de 1860.
Sur le passeport vous trouverez des informations comme :
Les indigents qui ne pouvaient s’acquitter des 2 francs pour l’établissement du passeport, se voyaient remettre le document à titre gracieux, mais devait suivre un itinéraire précis et faire tamponner chaque étape pour pouvoir recevoir un soutien financier.
Afin d’établir le passeport, le demandeur devait fournir de nombreuses pièces justificatives qui peuvent vous apporter des informations complémentaires. Ainsi tel commissaire de police qui ne s’oppose pas au départ du réquérant, bien au contraire, vu qu’il s’agit d’un fauteur de troubles, ou tel demandeur qui justifie avoir été exempté du service militaire.
Vous pouvez trouver les passeports aux Archives municipales ou départementales. Le plus simple sera de commencer vos recherches dans la ville de départ. Vous pouvez ensuite poursuivre dans la ville d’arrivée.
Sachez que leur conservation est plus ou moins aléatoire selon les endroits. C’est pourquoi, avant d’organiser un déplacement dans un service d’archives, vous vous assurerez de ce qui a été conservé et des dates.
Aller au delà du passeport : le projet de Beaune
Dans le cadre du “Datasprint des archives” organisé en 2016 par l’Association des archivistes français, un petit groupe de généalogistes s’est réuni sur un projet autour des passeports du XIXe siècle conservés par les Archives municipales de Beaune.
Un relevé nominatif de 410 “passeports” (souches, feuilles de passeport ou encore pièces justificatives) couvrant les années 1836 à 1859 a été réalisé et déposé sur Geneanet. Puis, les données ont été exploitées sous forme de statistiques.
Passeports de l’intérieur – Archives municipales de Beaune – Présentation finale du projet
Pour aller plus loin
Sophie Boudarel & Maïwenn Bourdic. Ressources originales : les passeports à l’intérieur. in La Revue française de généalogie. n° 227 décembre 2016-janvier 2017. https://www.rfgenealogie.com/le-magazine/227-google-pour-les-genealogistes-mode-d-emploi
Archives départementales du Vaucluse. Le passeport de l’intérieur. http://archives.vaucluse.fr/acces-pratique/toute-lactualite/actualite-detaillee/actualites/le-passeport-de-linterieur/
Maïwenn Bourdic. Un projet collaboratif sur les passeports du XIXe siècle. Geneatech. https://www.geneatech.fr/le-blog/outils/97-rendre-accessible-les-passeports-du-xixe-siecle
Je souhaite que nous déchirions le voile de complexité arbitraire qui ampute le contribuable comme le parlementaire de leur faculté de déterminer l'impôt et d'y consentir.
Laurent Saint-Martin
Député LREM, vice-président de la commission des finances
“Si nous laissons les choses persister, la maladie de nos finances publiques atteindra un stade incurable.” La phrase aurait pu être celle d’un ministre, d’un élu ou d’un candidat, mais non –c’est le constat que Joël Pommerat met dans la bouche de “Muller”, Premier ministre du roi Louis XVI dans sa pièce ”Ça ira –Fin de Louis”, qui rejoue les premières heures de la Révolution française.
Cet état des choses dont il est question, auquel Muller propose de mettre fin pour redresser le pays, c’est l’injustice fiscale généralisée qui caractérisait, en 1789, la société française, l’obsolescence des impôts existants, ce sont les “privilèges” au bénéfice de la noblesse, du clergé, des corporations et
des villes. Ces mêmes privilèges dont nous célébrons aujourd’hui l’abolition, il y a 230 ans, par mes lointains prédécesseurs qui venaient de se constituer en Assemblée nationale.
Tous égaux devant l’impôt
L’épisode est connu. Le contenu concret des travaux parlementaires l’est moins. Car les “privilèges” dont on nous parle depuis l’école primaire étaient avant tout fiscaux. Il s’agit, littéralement, de “droits particuliers” au titre desquels deux des trois ordres, le clergé et la noblesse, pouvaient lever l’impôt sans y être réellement assujettis. Dans la nuit du 4 août, les députés de la toute
jeune Assemblée nationale, au terme de débats enflammés par les nouvelles des insurrections qui agitent le pays, votent la suppression de ces “lois particulières”. Pommerat en fait un moment magnifique, où le roi, abasourdi, n’en revient pas des informations qui lui parviennent depuis l’Assemblée: un membre
du parti de la noblesse propose que tous ceux de sa classe renoncent à leurs droits seigneuriaux! Ah bon? Un évêque dépose une motion visant à supprimer les taxes ecclésiastiques! Ah bon?! Le roi est dépassé: comment est-il seulement possible de renoncer, de son plein gré, à son propre avantage?
C’est le premier pas vers la consécration d’un principe fondamental qui, aujourd’hui encore, fait à la fois la spécificité et la force de notre système fiscal: l’égalité de tous les citoyens devant l’impôt.
La maladie de la complexité
Deux cent trente ans plus tard, a-t-on réussi à traiter “la maladie de nos finances publiques”?
En partie oui. Notre système est l’un des plus redistributifs au monde et il finance des services publics d’une qualité exceptionnelle. Mais en partie seulement. La maladie de notre temps, c’est l’excessive complexité de l’impôt, que nous devons notamment à la multiplication incontrôlée de ces exceptions à
la norme que sont les niches fiscales et les taxes affectées, dont l’empilement a fini par créer un inextricable maquis de droits fiscaux particuliers. Je ne crois pas cette maladie incurable, mais je dois reconnaître que, jusqu’ici, nous n’avons pas su endiguer ses métastases. Entre 2000 et 2010, 172 nouvelles niches ont vu le jour. Il en existe aujourd’hui plus de 470. Le parallèle avec les “privilèges” abolis en cette fameuse nuit du 4 août est d’autant plus tentant que la caricature est facile: 100 milliards d’euros de ristourne aux plus aisés chaque année? Scandale! Mais en matière fiscale, la tentation de la facilité est souvent maîtresse d’erreur et de fausseté.
A la différence des privilèges, les niches ne rémunèrent pas un état de naissance –la noblesse– ou une appartenance –le clergé. Il ne s’agit pas de faveurs que l’Etat consentirait à certains plutôt qu’à d’autres, mais de subventions qui encouragent, en théorie, des comportements individuels vertueux dont les retombées collectives doivent être au bénéfice du plus grand nombre. Seulement voilà, alors que les niches devaient être des outils incitatifs ponctuels, on en a fait un véritable outil pérenne d’action publique, pour un coût estimé à 100 milliards d’euros par an. Je n’ai pas de problème avec ce chiffre. Je
considère qu’il est légitime que nous financions certaines priorités, telles que la transition écologique, que nous soutenions les ménages les plus vulnérables ou que nous aidions certains secteurs d’activité, comme par exemple le logement social.
Mais accumuler les dérogations à la norme fiscale et les exceptions à ces dérogations finit par rendre l’impôt lui-même illisible et le consentement à l’impôt purement théorique. Et l’absence chronique d’évaluation de ces dispositifs, le manque d’information sur leur efficacité réelle, sont autant d’atteintes aux prérogatives du Parlement et aux droits des citoyens que nous ne pouvons plus tolérer. A cet égard, il faut saluer le travail accompli par le rapporteur général du budget Joël Giraud, qui a passé en revue l’ensemble des niches dans son rapport sur l’application de la loi fiscale. C’est la première étape d’un processus qui, à terme, doit nous permettre de réduire la jungle fiscale.
Je souhaite que nous déchirions le voile de complexité arbitraire qui ampute le contribuable comme le parlementaire de leur faculté de déterminer l’impôt et d’y consentir. Non pas en “remettant à plat” la fiscalité, ce qui n’a guère de sens, mais en faisant de la recherche de la simplicité, de la clarté, de l’efficacité de l’impôt notre impératif le plus absolu. Seule cette exigence nous permettra d’achever l’œuvre de la nuit du 4 août. Il y a 230 ans, l’Assemblée nationale décrétait “nuls et illégaux tous les impôts établis sans le consentement de la Nation”. Pour permettre aux Français de se réapproprier l’impôt, ayons le même courage et déclarons aujourd’hui nulles et illégales toutes les niches et toutes
les taxes affectées dont l’efficacité n’aura pas pu être démontrée.
e Sénat a adopté la loi Huawei en dépit de l'opposition des opérateurs. L'aval du premier ministre sera désormais nécessaire avant le déploiement de certains équipements dans le réseau 5G français.
© Jackintosh
© Jackintosh
Les opérateurs peuvent râler, ils devront s'y plier. La loi Huawei a été définitivement adoptée par le Parlement après un dernier vote du Sénat mercredi. Elle renforce les mesures de sécurité avant le déploiement d'un équipement 5G en France, à tel point que tout équipement devra désormais obtenir l'aval du premier ministre avant d'être utilisé par un opérateur. Une étape supplémentaire qui, selon les acteurs du secteur, pourrait ralentir le déploiement du réseau nouvelle génération en France.
Des modalités d'évaluation encore inconnues
Bien évidemment, ni Huawei, ni ZTE ne sont nommés explicitement dans le texte de loi. Cependant, ce sont clairement les équipementiers chinois qui sont visés. Le déploiement d'un équipement “est soumis à une autorisation du premier ministre dans le but de préserver les intérêts de la défense et de la sécurité nationale”, explique ainsi le texte de loi. À noter que tout matériel ou logiciel impliqué dans la 5G devra se soumettre à ces nouvelles règles. En revanche, le matériel et le software utilisés pour la 4G et les générations antérieures ne sont pas concernés.
Article recommandé : Huawei aurait secrètement aidé la Corée du Nord à développer ses réseaux télécoms
Pour le moment, aucune précision n'a été donnée sur la manière dont les différents équipements vont être évalués. Les contours de cette nouvelle étape, ainsi que la liste des terminaux concernés par la loi, vont être établis par décret en Conseil d'État, après réception de l'avis de l'Arcep, l’autorité de régulation des communications électroniques et postales. Celui-ci devrait arriver dans les prochains mois, car les enchères qui se dérouleront en fin d'année devraient marquer le coup d'envoi du déploiement du réseau. “L’autorisation est octroyée, le cas échéant sous conditions, pour une durée maximale de huit ans”, assure la loi Huawei, précisant que tout manquement sera “puni de cinq ans d'emprisonnement et de 300 000 € d'amende”.
Fin juin, les quatre opérateurs s'unissaient contre la loi Huawei. Un fait assez rare pour être souligné. Ils cosignaient ainsi une lettre expliquant en quoi ce nouveau texte ne ferait que retarder le déploiement de la 5G en France. Selon eux, la loi possède “un caractère extrêmement ambitieux tant sur le fond que sur le calendrier cible”.
Même si leurs données ont été anonymisées, 83% des Américains peuvent être ré-identifiés à partir de leur genre, de leur date de naissance et de leur code postal, selon une nouvelle étude.
Les données sont devenues la clef de voûte de l’économie moderne. Essentielles pour les progrès médicaux comme la lutte contre le cancer, elles sont aussi utilisées dans le domaine du ciblage publicitaire. Mais assez souvent, surtout dans le secteur de la santé, les données sensibles sont anonymisées avant de pouvoir être partagées ou vendues. C’est ce qu’on appelle la dé-identification : on retire de la base de données les informations permettant d’identifier facilement une personne. Par exemple, les hôpitaux effacent les noms des patients, leurs adresses, leurs dates de naissance, et peuvent intégrer de fausses valeurs.
Mais toutes ces précautions pour protéger l’anonymat sont vaines, affirment des chercheurs de l’Université catholique de Louvain et de l’Imperial College de Londres, dans une étude publiée dans Nature le 23 juillet. Ils ne sont pas les premiers à exposer les failles de l’anonymisation des données, déjà mises en avant dans des études de l’Université de Princeton (2014), de Cornell (2017) ou encore dans une enquête du Guardian (2017). Mais cette fois-ci, les chercheurs ont évalué la probabilité exacte d’identifier une personne à partir d’un ensemble de données dites « anonymisées ». Ils ont pour cela développé un algorithme de machine learning, capable d'identifier quels critères peuvent rendre une personne unique dans un groupe donné.
Processus de réidentification
L'algorithme expliqué par les chercheurs / Université catholique de Louvain et Imperial College de Londres
Selon eux, 83% des Américains peuvent être ré-identifiés à partir des trois critères que sont le genre, la date de naissance et le code postal. Et ce chiffre monte à 99,98% à partir de 15 critères démographiques (âge, genre, lieu, métier, etc.). « Beaucoup de personnes vivant à New York sont des hommes et ont la trentaine. Parmi eux, beaucoup moins sont également nés le 5 janvier, conduisent une voiture de sport rouge, ont deux enfants et un chien », explique un des chercheurs dans un communiqué de presse. Or, de telles informations sont souvent demandées par les entreprises pour cibler leurs publicités.
Les chercheurs ont mis en ligne le code source de leur algorithme afin de pouvoir reproduire l’expérience. Leur site permet également de calculer, grâce à ce modèle, la probabilité pour un individu d’être identifié en fonction de sa date de naissance, de son genre et de son code postal.
L’impuissance du RGPD
Afin de mieux encadrer l’utilisation des données, l’Union européenne a adopté le Règlement général européen pour la protection des données (RGPD), entré en vigueur en France le 25 mai 2018. Une solution pourtant insuffisante, selon les chercheurs : « Une donnée anonymisée n’est plus considérée comme donnée personnelle et échappe aux régimes de protection des données comme le RGPD ». Avant d’ajouter : « Nos résultats remettent en question la comptabilité des standards d’anonymisation avec les lois de protection des données telles que le RGPD ».
L'entreprise Experian vend des bases de données contenant 248 attributs par personne
L’étude pointe également du doigt certaines pratiques du courtier en données Experian, qui achète et revend des données dans un but commercial. Même si l’entreprise met en vente des bases de données dites « anonymisées », celles-ci contiennent jusqu’à 248 caractéristiques par foyer, permettant donc d’identifier très facilement chaque individu. Selon les chercheurs, 120 millions d’Américains seraient concernés.
Vers plus de contrôle
Les chercheurs encouragent donc les législateurs à agir pour ne pas avoir à revivre des scandales comme celui ayant touché Facebook en 2018. À l'époque, l’entreprise Cambridge Analytica avait aspiré les données personnelles de 50 millions d’Américains sur le réseau social, et ainsi permis à Donald Trump de cibler ces profils dans le cadre de la dernière campagne présidentielle américaine.
Mais là où les données sont particulièrement sensibles, c’est dans le domaine de la santé, alors que plus de 26 millions de personnes ont déjà fait un test ADN en vente libre. Le secteur bancaire est également à risque, surtout depuis le lancement du Libra, la cryptomonnaie de Facebook, pour laquelle se pose la question de la délimitation entre données personnelles et données financières.
Un processus de ré-identification expliqué par
Un processus de ré-identification expliqué par les chercheurs / Université catholique de Louvain et l’Imperial College de Londres
Des solutions alternatives existent, mais elles sont pour l'instant insuffisantes, rappelle le New York Times. Il est par exemple possible de contrôler l’accès aux données médicales sensibles, en interdisant la copie de celles-ci, ce qui constitue toutefois une barrière à la recherche scientifique. Un autre moyen pourrait être de crypter ces données, mais si le résultat final d'une étude scientifique cryptée s'avère faux, les chercheurs auront du mal à revenir à la source du problème.
Pour changer la législation, encore faut-il qu’il y ait une prise de conscience. Ce qui n’est pas exactement le cas, selon une étude de la société Norton Lifelock dont nous vous parlions en mars dernier. Si deux tiers des Français se disent préoccupés par la protection de leurs données personnelles, 59% seraient toutefois prêts à vendre ou à donner leurs informations de géolocalisation ou leurs historiques de recherche à des entreprises. Au nom de la gratuité et de l’amélioration du service.
Les organismes qui traitent des données sensibles ont principalement recours à des pratiques de l’anonymisation pour les partager ou les vendre. En théorie, ces techniques, appelées dé-identification, rendent les individus non identifiables. Une fois rendues anonymes, les données ne sont plus considérées comme des données personnelles et échappent aux régimes de protection des données. Mais ces données demeurent-elles non identifiables pour le reste du temps avec les techniques actuelles ? La réponse c’est non, d’après les nouvelles recherches publiées dans la revue Nature Communications.
En effet, des scientifiques de l'Imperial College de Londres et de l'Université Catholique de Louvain, en Belgique ont développé un algorithme de « machine learning » qui prouve qu’il est possible de ré-identifier précisément et facilement les individus au sein de n'importe quelle base de données, même lorsque vos données personnelles ont été supprimées, ont indiqué les responsables de l’université mardi dans un communiqué. Ce qui est encore plus surprenant, c’est que les scientifiques ont affiché le code de leur logiciel en ligne pour que n'importe qui puisse l'utiliser.
Plus l’évolution technologique vous oblige à vous connectés, davantage vous laissez vos données en ligne chaque fois que vous faites une opération, comme commander un repas à emporter, la réservation d’une chambre d’hôtel lors d’un voyage. Mais surtout lorsque les données sensibles comme vos diagnostics médicaux ou votre dossier fiscal se retrouvent en ligne. Cependant, vous ne devriez pas vous inquiéter, car les données d'identification personnelle ont été supprimées, rendant ainsi vos informations « anonymes ».
La pratique actuelle consiste à éliminer les éléments manifestement identifiables tels que les noms, les numéros de téléphone, les adresses électroniques, etc. Les ensembles de données sont également modifiés pour être moins précis, les colonnes des feuilles de calcul sont supprimées et le « bruit » est introduit dans les données, a rapporté MIT Technology Review dans un article publié mardi.
Les politiques de protection de la vie privée nous assurent que cela signifie qu'il n'y a aucun risque que nous puissions être retracés dans la base de données de sorte que dans la plupart des pays du monde, les données anonymes ne sont pas considérées comme des données personnelles, c’est-à-dire, que l'information peut être partagée et vendue sans enfreindre les lois sur la vie privée, selon The New York Times. Les études de marché sont prêtes à payer les courtiers pour un large éventail de données, allant des préférences de datation aux tendances politiques, en passant par les achats des ménages et la diffusion en continu des données favorites.
Cependant, la nouvelle étude suggère que les données « anonymisées » avec les pratiques actuelles sont loin d'être anonymes. Les chercheurs de ces deux universités ont créé un modèle d'apprentissage machine qui estime exactement à quel point il est facile de ré-identifier des individus à partir d'un ensemble de données anonymisées. Ils ont rapporté dans la revue Nature Communications que leur modèle est capable d'identifier 99,98 % des Américains à partir de presque tous les ensembles de données disponibles avec aussi peu que 15 caractéristiques, comme le sexe, le code postal ou l'état civil.
« Au fur et à mesure que l'information s'accumule, les chances que ce ne soit pas vous diminuent très rapidement », a expliqué Yves-Alexandre de Montjoye, chercheur à l'Imperial College de Londres et un des auteurs de l'étude.
Pour parvenir à leur conclusion, les chercheurs ont rassemblé une base de données de 210 ensembles de données différents provenant de cinq sources, dont le recensement américain. Ils ont ensuite introduit ces données dans leur modèle d'apprentissage machine, qui a appris quelles combinaisons sont plus ou moins uniques et lesquelles le sont moins. Et enfin, le modèle attribue la probabilité d'une identification correcte.
Mais ce qui est encore plus surprenant, c’est la décision des scientifiques de publier le code de leur logiciel en ligne pour que n'importe qui puisse y accéder. Habituellement, lorsque les scientifiques découvrent une faille de sécurité, ils alertent le fournisseur ou l'organisme gouvernemental qui héberge les données. Mais ils n’ont pas procédé ainsi, car il y a de nombreuses données anonymes circulent dans le monde entier, et toutes sont en danger, a dit le Dr de Montjoye.
Selon le chercheur, la décision de la divulgation du code a été difficile à prendre. Il s'agissait donc de choisir entre garder ou publier la méthode afin que les fournisseurs de données puissent sécuriser les futurs ensembles de données et empêcher la ré-identification des individus.
« C'est très difficile », a dit le Dr de Montjoye. « Tu dois croiser les doigts que tu l'as bien fait, parce qu'une fois qu'il est là, tu ne le récupéreras jamais ».
Ce n’est la première étude qui montre à quel point il est facile de retrouver des individus à partir de bases de données anonymes. Selon The News York Times, en 2016, des individus ont été identifiés à partir de l'historique de navigation de trois millions d'Allemands, données qui avaient été achetées avec un fournisseur. Aussi, les généticiens ont déjà montré que les individus peuvent être identifiés dans des bases de données génétiques supposées anonymes.
Ces preuves montrent que toutes les pratiques d'anonymisation actuelles ont pris du retard par rapport à notre capacité à les briser
Selon The Times, parmi les moyens habituels de protection de la vie privée, il y a la « dé-identification » des personnes en supprimant des attributs ou en substituant de fausses valeurs, ou en ne divulguant que des fractions d'un ensemble de données rendues anonymes. Mais, d’après Dr de Montjoye, le fait que l'ensemble de données soit incomplet ne protège pas la vie privée des gens. Selon lui, les preuves recueillies jusqu’à présent montrent que toutes les méthodes actuelles sont inadéquates et ont surtout pris du retard par rapport à notre capacité à les briser. « Nous devons aller au-delà de la dé-identification », a-t-il dit, avant d’ajouter que « L'anonymat n'est pas une propriété d'un ensemble de données, mais une propriété de la façon dont vous l'utilisez ».
MIT Technology Review a rapporté que ces méthodes pourraient, par ailleurs, être utilisées à de mauvaises fins. Par exemple, quelqu'un qui cherche à commettre une fraude d'identité ou à obtenir des renseignements à des fins de chantage pourrait se servir de ces moyens.
« Le problème, c'est que nous pensons que lorsque les données ont été rendues anonymes, elles sont sûres. Les organisations et les entreprises nous disent que c'est sans danger, ce qui prouve que ce n'est pas le cas », a dit Dr de Montjoye.
Toutefois, selon The Times, l'équilibre est délicat en la matière, car l'information qui devient totalement anonyme devient également moins utile, en particulier pour les scientifiques qui tentent de reproduire les résultats d'autres études. Mais chaque petite partie qui est conservée dans une base de données rend l'identification des individus plus possible.
Des solutions pour empêcher la re-identification des personnes
Entre autres solutions proposées, il y a le contrôle d’accès aux données sensibles, telles que les dossiers médicaux. Les personnes habilitées devraient accéder à ces données dans une salle sécurisée. Les données peuvent être utilisées mais pas copiées, et tout ce qui est fait avec l'information doit être enregistré, a rapporté The Times. Kamel Gadouche, directeur général d'un centre de données de recherche en France, le CASD, a expliqué que les chercheurs peuvent également accéder à l'information à distance, mais « il y a des exigences très strictes pour la salle où le point d'accès est installé ».
Selon M. Gadouche, le CASD détient des informations sur 66 millions de personnes, y compris des données fiscales et médicales, fournies par les gouvernements et les universités. « Nous ne restreignons pas l'accès », a dit le directeur du centre. « Nous contrôlons l'accès ».
Mais il y a des inconvénients de la méthode du contrôle de l'accès aux données. A titre d’exemple, si un scientifique soumet un article de recherche à une revue, d'autres scientifiques pourraient vouloir confirmer les résultats en utilisant les données d’origine. Mais si l’accès est soumis à un contrôle, la confirmation des résultats sera un véritable défi.
Une autre solution a été rapporté par MIT Technologie Review. Selon Charlie Cabot, directeur de recherche chez Privitar, une firme d'ingénierie en protection de la vie privée, la méthode consiste pour les organisations à utiliser la protection différentielle de la vie privée, un modèle mathématique complexe qui permet aux organisations de partager des données agrégées sur les habitudes des utilisateurs tout en protégeant l'identité d'une personne.
Selon MIT Technologie Review, la technique subira pour la première fois un test majeur l'année prochaine. Elle est déjà utilisée pour sécuriser la base de données du recensement américain, a rapporté le magazine. Mais les organisations rendront-elles vraiment les données personnelles totalement anonymes si en le faisant elles deviennent moins utiles ?
Source : Nature Communication, MIT Technologie Review
They call it the Silent Talker. It is a virtual policeman designed to strengthen Europe’s borders, subjecting travelers to a lie detector test before they are allowed to pass through customs.
Prior to your arrival at the airport, using your own computer, you log on to a website, upload an image of your passport, and are greeted by an avatar of a brown-haired man wearing a navy blue uniform.
“What is your surname?” he asks. “What is your citizenship and the purpose of your trip?” You provide your answers verbally to those and other questions, and the virtual policeman uses your webcam to scan your face and eye movements for signs of lying.
At the end of the interview, the system provides you with a QR code that you have to show to a guard when you arrive at the border. The guard scans the code using a handheld tablet device, takes your fingerprints, and reviews the facial image captured by the avatar to check if it corresponds with your passport. The guard’s tablet displays a score out of 100, telling him whether the machine has judged you to be truthful or not.
A person judged to have tried to deceive the system is categorized as “high risk” or “medium risk,” dependent on the number of questions they are found to have falsely answered. Our reporter — the first journalist to test the system before crossing the Serbian-Hungarian border earlier this year — provided honest responses to all questions but was deemed to be a liar by the machine, with four false answers out of 16 and a score of 48. The Hungarian policeman who assessed our reporter’s lie detector results said the system suggested that she should be subject to further checks, though these were not carried out.
Travelers who are deemed dangerous can be denied entry, though in most cases they would never know if the avatar test had contributed to such a decision. The results of the test are not usually disclosed to the traveler; The Intercept obtained a copy of our reporter’s test only after filing a data access request under European privacy laws.
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The iBorderCtrl project’s virtual policeman.
Image: iBorderCtrl
The virtual policeman is the product of a project called iBorderCtrl, which involves security agencies in Hungary, Latvia, and Greece. Currently, the lie detector test is voluntary, and the pilot scheme is due to end in August. If it is a success, however, it may be rolled out in other European Union countries, a potential development that has attracted controversy and media coverage across the continent.
IBorderCtrl’s lie detection system was developed in England by researchers at Manchester Metropolitan University, who say that the technology can pick up on “micro gestures” a person makes while answering questions on their computer, analyzing their facial expressions, gaze, and posture.
An EU research program has pumped some 4.5 million euros into the project, which is being managed by a consortium of 13 partners, including Greece’s Center for Security Studies, Germany’s Leibniz University Hannover, and technology and security companies like Hungary’s BioSec, Spain’s Everis, and Poland’s JAS.
The researchers at Manchester Metropolitan University believe that the system could represent the future of border security. In an academic paper published in June 2018, they stated that avatars like their virtual policeman “will be suitable for detecting deception in border crossing interviews, as they are effective extractors of information from humans.”
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However, some academics are questioning the value of the system, which they say relies on pseudoscience to make its decisions about travelers’ honesty.
Ray Bull, professor of criminal investigation at the University of Derby, has assisted British police with interview techniques and specializes in methods of detecting deception. He told The Intercept that the iBorderCtrl project was “not credible” because there is no evidence that monitoring microgestures on people’s faces is an accurate way to measure lying.
“They are deceiving themselves into thinking it will ever be substantially effective and they are wasting a lot of money,” said Bull. “The technology is based on a fundamental misunderstanding of what humans do when being truthful and deceptive.”
In recent years, following the refugee crisis and a spate of terrorist attacks in France, Belgium, Spain, and Germany, police and security agencies in Europe have come under increasing political pressure to more effectively track the movements of migrants. Border security officials on the continent say they are trying to find faster and more efficient new ways, using artificial intelligence, to check the travel documents and biometrics of the more than 700 million people who annually enter the EU.
“They are wasting a lot of money.”
The European Commission — the EU’s executive branch — has set aside a proposed €34.9 billion for border control and migration management between 2021 and 2027. Meanwhile, in September last year, European lawmakers agreed to establish a new automated system that will screen nationals from visa-free third countries — including the United States — to establish whether or not they should be allowed to enter the EU.
In the future, a visa-free traveler who, for whatever reason, has not been able to submit an application in advance will not be granted entry into the Schengen zone, an area covering 26 countries in Europe where travelers can move freely across borders without any passport checks.
IBorderCtrl is one technology designed to strengthen the prescreening process. But transparency activists say that the project should not be rolled out until more information is made available about the technology — such as the algorithms it uses to make its decisions.
Earlier this year, researchers at the Milan-based Hermes Center for Transparency and Digital Human Rights used freedom of information laws to obtain internal documents about the system. They received hundreds of pages; however, they were heavily redacted, with many pages completely blacked out.
“The attempt to suppress debate by withholding the documents that address these issues is really frightening,” said Riccardo Coluccini, a researcher at the Hermes Center. “It is absolutely necessary to understand the reasoning behind the funding process. What is written in those documents? How does the consortium justify the use of such a pseudoscientific technology?”
A study produced by the researchers in Manchester tested iBorderCtrl on 32 people and said that their results showed the system had 75 percent accuracy. The researchers noted, however, that their participant group was unbalanced in terms of ethnicity and gender, as there were fewer Asian or Arabic participants than white Europeans, and fewer women than men.
Giovanni Buttarelli, head of the EU’s data protection watchdog, told The Intercept that he was concerned that the iBorderCtrl system might discriminate against people on the basis of their ethnic origin.
“Are we only evaluating possible lies about identity or we are also trying to analyze some of the person’s somatic traits, the edges of the face, the color of the skin, the cut of the eyes?” Buttarelli said. “Who sets the parameters to establish that a certain subject is lying or not lying?”
A spokesperson for iBorderCtrl declined to answer questions for this story. A website for the project acknowledges that the lie detection system will “have an impact on the fundamental rights of travellers” but says that, because the test is currently voluntary, “issues with respect to discrimination, human dignity, etc. therefore cannot occur.”
The reporting for this story was supported by the Investigative Journalism for Europe grant and the Otto Brenner Foundation.
En cette fin juillet 2019, les nécrologies et les hommages à Pierre Péan, décédé le 25 juillet, se sont succédé dans de nombreux médias. Dans plusieurs d'entre eux, encenser Pierre Péan a permis d'attaquer Mediapart, jugé coupable de révélations qui mettraient en péril la démocratie ou l'exercice du pouvoir.
Interviewé en 2014, Pierre Péan affirmait :
« Ça fait des années que je m'évertue à répéter que je ne me reconnais pas sous le vocable de « journaliste d'investigation. » « Investigation », c'est la traduction d'une expression américaine policière. Je préfère le mot ‘enquête’. » Je me définirai plutôt comme un « enquêteur d'initiative sur sujets sensibles. »
Il y opposait sa pratique à celle d'Edwy Plenel et de Mediapart :
« Attendre sur son bureau les PV des juges, ce n'est pas ce que j'appelle de l'enquête, mais de la simple gestion de fuites. Le journaliste devient un pion, rentrant dans les objectifs des uns et des autres, devenant l'outil de vengeances ou de stratégies judiciaires. Je revendique de prendre l'initiative, je ne suis pas un auxiliaire de justice, je n'ai pas besoin de la justice pour déterminer le sujet de mes enquêtes. »
En 2015, dans l'émission de la série « Duels », il était opposé à Edwy Plenel. L'un et l'autre développaient leur conception du journalisme.
En dépit des efforts de Pierre Péan, l'expression « journalisme d'investigation » a pris le pas sur celle de journalisme d'enquête ou d'initiative personnelle. Les méthodes du genre journalistique « investigation » sont fréquemment remises en cause par ceux que les révélations dérangent, mais aussi par une partie de l'opinion publique. La pratique du feuilleton journalistique ou les interventions jugées intempestives d'Elise Lucet dans certaines enquêtes de Cash investigation sont parfois considérées comme du marketing de la révélation, qui privilégierait la forme au détriment du fond. Pourtant, elles constituent des moyens utiles à cette révélation.
Ainsi, le feuilleton, outre qu'il fidélise la clientèle et fait vendre du papier, permet d'attendre les réactions, y compris de dénégation, de laisser la personne ou l'institution mise en cause s'enferrer et d'obtenir des confirmations par de nouvelles sources. Mediapart en a usé dans les affaires Bettencourt, Cahuzac ou De Rugy, mais Le Canard enchaîné ou Le Monde pratiquent aussi le feuilletonage depuis longtemps, par exemple pour les diamants de Giscard, le Rainbow Warrior, François Fillon ou Alexandre Benalla.
Le marketing de l'investigation en télévision doit obligatoirement passer par l'image. Il faut que le téléspectateur puisse voir ce qui se manigance ou se dissimule. Cela explique les interventions dans des cénacles généralement fermés pour y faire entrer les caméras et montrer les réactions aux téléspectateurs. L'investigation ne peut exister sans une « mise en scène » qui capte l'attention du public.
Le grand public, et certains hommes et femmes de pouvoir ou certaines institutions, croient fréquemment que les journalistes d'investigation visent une cible, qu'ils voudraient abattre. Rien de plus faux : dans l'immense majorité des enquêtes, les journalistes partent d'une source (témoignage, document ou autre), la vérifient, la recoupent, la croisent avec d'autres sources, la valident en conférence de rédaction, afin de pouvoir tirer un fil puis un autre et de dérouler l'ensemble de la pelote…
C'est pourquoi la protection de la confidentialité des sources des journalistes est essentielle au bon fonctionnement de la société démocratique. La Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) s'est prononcée à de multiples reprises sur cette question. Elle considère en effet la protection de la confidentialité des sources comme une « pierre angulaire » du journalisme (Arrêt Goodwin contre Royaume-Uni, 27 mars 1996) puisque « l'absence de cette protection dissuaderait le plus grand nombre de sources valables possédant des informations d'intérêt général de se confier à des journalistes ».
En 2007, la CEDH souligne que « le droit des journalistes de taire leurs sources ne saurait être considéré comme un simple privilège qui leur serait accordé ou retiré en fonction de la licéité ou de l'illicéité de leurs sources, mais comme un véritable attribut du droit à l'information ». Elle ajoute qu'il incombe à la presse d'être « le chien de garde de la démocratie », expression que l'on retrouve dans plusieurs arrêts (Handyside, Lingens, Goodwin, etc.)
C'est pourquoi les puissants ou les institutions qui souhaitent cacher des choses ou les dissimuler sous le manteau d'une communication contrôlée cherchent toujours à connaître les sources des journalistes. C'est aussi pourquoi certains confrères ou consœurs, journalistes eux-mêmes, demandent qu'on leur révèle les sources ou des preuves quand les révélations ne leur siéent pas : voir les affaires Cahuzac, Fillon, De Rugy et les réactions de quelques éditorialistes.
Toutefois, tous les journalistes d'investigation savent que les sources sont intéressées à la révélation, pour des raisons diverses : intérêt personnel, vengeance, recherche de notoriété ou autres. C'est alors à eux, et à leur rédaction, de maintenir la distance, de refuser l'instrumentalisation, de ne pas être prisonnier de leurs sources. Le fondateur du Monde, Hubert Beuve-Méry, disait que « le journalisme c'est l'art de la distance et de la proximité ».
Pierre Péan revendiquait le « journalisme d'initiative individuelle », l'enquête contre l'investigation. Les enquêtes qu'il a menées dans les années 1970 et 1980 montrent qu'il a su révéler de nombreux secrets d'État. La plus célèbre est sans doute l'affaire des diamants offerts par Bokassa à Valéry Giscard d'Estaing, révélée en octobre 1979 dans Le Canard Enchaîné.
L'une des Unes du Canard sur l'affaire des diamants de Bokassa. Canard Enchaîné/bbernard
Ensuite viennent une série de livres publiés chez Fayard, dont les titres parlent d'eux-mêmes : Les Deux Bombes, comment la France a donné la bombe à Israël et à l'Irak (1982), Affaires africaines (1983) sur les réseaux mis en place par Jacques Foccart en Afrique, V : enquête sur l'affaire des avions renifleurs et ses ramifications (1984), L'Argent noir : corruption et sous-développement (1988), L'Homme de l'ombre : éléments d'enquête autour de Jacques Foccart, l'homme le plus mystérieux et le plus puissant de la Ve République (1990), Le Mystérieux Docteur Martin, 1895-1969 (1993), ou, publié avec Christophe Nick, TF1, un pouvoir, (1997).
Mais Pierre Péan était, comme les autres, tributaire de ses sources notamment de ses relations avec des proches de François Mitterrand et de Jacques Chirac et de certaines de ses relations africaines. Ainsi en 1982, lors de l'affaire des Irlandais de Vincennes, Pierre Péan adopte une attitude différente de celle d'Edwy Plenel : « Je me pose toujours la question : quel va être l'impact de ce que je vais dire ? Exemple : l'affaire des Irlandais de Vincennes. J'avais le scoop, bien avant Le Monde. Je ne l'ai pas sorti car je pensais que cela pouvait avoir un risque sur la vie même de Bernard Jégat, un des acteurs de l'affaire. » (Entretien à Figarovox. Bernard Jégat avait dénoncé les supposés terroristes au capitaine Barril.). Zineb Dryef et David Servenay, journalistes à Rue89 posent ainsi une question : « Pierre Péan, un enquêteur au service du pouvoir ? »
Pierre Péan n'avait plus de carte de presse depuis 1987, car il ne publiait plus guère dans la presse et parce qu'il avait entamé un chemin solitaire. Or le journalisme est un artisanat qui se pratique en collectivité, au sein d'une rédaction et d'une entreprise. Ainsi, Bob Woodward et Carl Bernstein, les journalistes du Washington Post qui ont révélé l'affaire du Watergate, informaient régulièrement leur rédacteur en chef, Ben Bradlee, qui lui-même rendait compte des évolutions de l'enquête à la propriétaire du journal, Katharine Graham.
Au mitan des années 1990, Pierre Péan glisse graduellement vers des enquêtes orientées par des motifs personnels ou par des relations surprenantes, qui lui valent plusieurs polémiques. Ainsi, dans Vol UT 772 : contre-enquête sur un attentat attribué à Kadhafi (Stock, 1992), repris dans Manipulations africaines : l'attentat contre le DC 10 d'UTA, 170 morts, qui sont les vrais coupables de l'attentat du vol UTA 772 ? (Plon, 2001), il cherche à dédouaner la Libye de Kadhafi. Avec Une jeunesse française, François Mitterrand (1934-1947) (Fayard, 1994), il revient avec tendresse et avec l'assentiment de Mitterrand sur le parcours sinueux du Président en fin de vie. De même, avec Chirac, l'Inconnu de l'Élysée (Fayard, 2007).
Inversement, il attaque frontalement ceux qu'il considère comme ses ennemis, les thuriféraires du mondialisme ou les contempteurs de François Mitterrand. Le Monde selon K., une biographie critique de Bernard Kouchner, (Fayard, 2009), La Face cachée du Monde, du contre-pouvoir aux abus de pouvoir, écrit avec Philippe Cohen (Mille et une nuits, 2003), et Noires fureurs, blancs menteurs : Rwanda, 1990-1994, (Mille et une nuits, 2005), reflètent des partis-pris et des combats individuels. Son « enquête » sur le génocide des Tutsis lui vaut même d'être taxé de révisionnisme.
C'est au cours de cette période que la séparation des deux branches du journalisme d'investigation devient patente. Sur l'autre versant, Edwy Plenel et Mediapart sont accusés de jouer les procureurs, d'être des auxiliaires de police, d'attaquer des hommes plus que des systèmes, de livrer des noms et des réputations « aux chiens » (« Toutes les explications du monde [sous-entendu du journal Le Monde] ne justifieront pas qu'on ait pu livrer aux chiens l'honneur d'un homme, et finalement sa vie, au prix d'un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales de notre République, celles qui protègent la dignité et la liberté de chacun d'entre nous. » Discours de François Mitterrand lors des obsèques de Pierre Bérégovoy le 4 mai 1993.).
Leurs méthodes sont dénoncées comme étant celles d'inquisiteurs et de moralisateurs. Et parce que Pierre Péan était bon vivant et jovial, quoique taiseux, alors qu'Edwy Plenel est prolixe et plus sec, les commentateurs rejouent Danton contre Robespierre, celui qui connaît la vie contre l'idéologue. Pourtant, l'un n'existerait pas sans l'autre et la Révolution française n'aurait pas eu le même cours sans l'un ou l'autre.
Pour l'observateur des médias, ces deux branches du journalisme d'enquête et d'investigation sont également nécessaires : elles se complètent et se nourrissent l'une l'autre. Surtout, elles alimentent le pluralisme et le débat démocratique. Car l'important dans une société démocratique, c'est la révélation des scandales, des affaires, des manipulations, des tricheries et des conflits d'intérêts.
Qu'elle soit le résultat d'un journalisme d'enquête ou d'un journalisme d'investigation, qu'elle vienne d'une initiative personnelle ou d'une collectivité rédactionnelle, qu'elle provienne d'un témoin ou d'un document, la révélation est essentielle au bon fonctionnement de la démocratie qui repose sur le droit du public à être informé. Et Pierre Péan, comme Edwy Plenel, ont tous deux participé à la révélation de « faces cachées ». Pour le public, pour la démocratie, c'est là l'essentiel.
Les tables décennales (familièrement dénommées “T.D.”) résument le contenu des registres d’état-civil (naissances, mariages et décès, divorces, reconnaissances d’enfants). Elles sont établies par tranches de dix ans, en fusionnant toutes les années. Les tables décennales ont été créées par l’Administration Révolutionnaire en 1793. Très lacunaires pour la première période 1793/1802, elles sont consultables partout dès 1803.
Au début notamment, ces tables sont souvent par ordre chrono-alphabétique (à l’intérieur de chaque lettre de A à Z, les actes sont référencés de façon chronologique), et parfois elles ne fusionnent pas les dix années mais récapitulent année par année les actes enregistrés. Pour les périodes les plus récentes elles sont par ordre alphabétique complet. Elles reprennent la logique des registres : tables décennales des naissances, des mariages, des décès.
Les tables décennales sont très utiles au chercheur, puisqu’en quelques dizaines de minutes il peut relever tous les actes concernant le même nom de famille (il peut donc bien sûr y avoir des noms similaires pour des familles différentes mais cela reste très utile), et consulter ensuite les registres correspondants. Cela permet de recenser tous les enfants d’un couple très rapidement, ainsi que de retrouver en quelques secondes un mariage ou un décès.
Lors de ses recherches, on se retrouve donc à effectuer un aller-retour incessant entre les tables décennales et les registres, le contenu des actes donnant de nouvelles informations que l’on retourne chercher dans les tables.
On peut ainsi, si la famille est restée dans la même commune, remonter en deux ou trois heures sur une centaine d’années, ce qui équivaut à trois, quatre ou cinq générations.
Plus la commune est grande, plus l’utilité de ces tables est incontestable.
Un temps envisagé, l'ADN généalogique ne figure pas dans le projet de loi sur la bioéthique présenté mercredi 24 juillet par le gouvernement. Aucune des utilisations de l'ADN à caractère non scientifique, non médicale et non judiciaire n'est abordée dans ce texte qui préfigure la prochaine loi. Il est vrai que l'objet principal de cette future législation est d'autoriser la Procréation médicalement assistée (PMA) pour tous et non pas les tests ADN.
Seul figure un assouplissement lié à l'information des patients et de leur famille dans le cas de "découvertes génétiques incidentes". Le médecin pourra éventuellement informer la famille des risques d'une maladie génétique, même si le patient lui même n'a pas souhaité être informé de la découverte d'anomalies graves "justifiant de mesures de prévention". Cet "assouplissement" en dit long sur la rigidité des textes à venir... Dans ce contexte, on est loin d'une autorisation des tests ADN comme cela existe dans beaucoup de pays d'Europe (Grande-Bretagne, Belgique, Allemagne, etc.)
Cependant un projet de loi n'est qu'une ébauche et le texte va ensuite être discuté au Parlement. Au cours de la fabrique de la loi, députés et les sénateurs auront peut-être l'occasion de revenir sur ces dispositions si restrictives et voter des amendements pour introduire plus de souplesse. Faute de quoi, au mépris d'une loi inapplicable, les Français intéressés par l'aspect généalogique de la génétique continueront à faire tester leur ADN à l'étranger. Par dizaines de milliers apparemment...
Alors que les fraudes à la Sécurité sociale pourraient coûter plusieurs milliards d’euros chaque année, l’organisme a lancé un appel d'offre pour une formation dans le domaine "des techniques d'audition".
C’est une idée originale lancée par la Sécurité sociale pour tenter de mettre fin à la fraude. Le 9 juillet dernier, l’Institut 4.10, centre de formation des personnels de l’organisme créé en 2016, a lancé un appel d’offres étonnant sur la plateforme des marchés publics, explique Le Parisien. Le quotidien a ainsi relevé un appel pour "conception et animation de formation dans le domaine des techniques d’audition et de détection du mensonge". Un module qui devra s’élever à "un maximum de 749.999 euros HT sur l’ensemble de sa durée, éventuelles reconductions comprises".
Le but est clair : former les agents de la Sécu à la détection de mensonges en les dotant d’outils efficaces pour mener "des entretiens et des auditions permettant de caractériser la fraude et l’intentionnalité des faits constatés". Des techniques qui doivent permettre aux agents de déceler le mensonge à chaque instant : "dans les dires verbaux, les écrits " mais également dans le décryptage du "langage non-verbal", précise l’appel d’offres.
Une formation déjà en test
L’idée de former les agents de la Sécu aux techniques permettant de déceler le mensonge n’est pas nouvelle, mais c’est la première fois qu’un tel appel d’offres est lancé. Si les personnes en charge du recouvrement sont déjà formées aux techniques d’ATES ou "auditions, techniques d’entretiens spécialisés", il semble que la Sécurité sociale cherche à renforcer leurs compétences et à étendre ces formations à tous ses personnels : Assurance maladie, Caisses d’allocations familiales, Caisse de retraite et sa branche concernant les accidents du travail et les maladies professionnelles. Dans ce cadre, une formation en trois jours sur ce thème est déjà en test dans un de ses centres de Provence, rappelle Le Parisien.
⋙ A lire : L’extension de la PMA coûtera-t-elle cher à la Sécu ?
Il faut dire que la lutte contre la fraude est devenue l’un des enjeux majeurs pour la Sécu. Les fraudes aux prestations sociales ont atteint 587 millions d’euros en 2017, selon un rapport de la Délégation nationale à la lutte contre la fraude (DNLF). Les fraudes réelles, elles, pourraient atteindre plusieurs milliards d'euros, rappelle Le Point. Les fraudes aux prestations familiales sont les plus importantes (295 millions d’euros), devant celles à l’assurance maladie (270 millions) et les prestations vieillesse, dont 13 millions d’euros sont détournés chaque année.
La France a toujours accueilli des populations étrangères, fuyant leur pays pour trouver un avenir meilleur.
Lorsque vous découvrez que vous des aïeux étrangers, s’ouvrent pour vous les portes des archives étrangères. .
Avant de poursuivre vos recherches à l’étranger, sortez de l’état-civil et poursuivez vos recherches en France, dans des fonds spécifiques.
Dans cet article, nous allons nous intéresser plus particulièrement aux sources du XXe siècle. Toutefois, le contrôle des étrangers est plus ancien.
Au XIXe siècle, le décret du 2 octobre 1888 instaure le recensement des étrangers en France et leur impose de déclarer leur résidence en mairie. La loi du 9 août 1893 institue un registre d’immatriculation des étrangers dans chaque commune et oblige les personnes logeant des étrangers à en signaler la présence.
Le décret du 2 avril 1917 institue la création de la carte d’identité d’étrangers. Délivrée par le préfet, elle doit être visée à chaque changement de résidence. À partir de 1924, les demandes sont centralisées par les mairies.
La loi du 11 août 1926 impose à l’étranger qui veut travailler en France d’être en possession d’une carte d’identité portant la mention “travailleur”. Cette carte est établie sur la base d’un contrat de travail.
Ceux qui désirent voyager hors des frontières doivent obtenir un passeport auprès de leur ambassade.
1935 voit la création du fichier central de la Sûreté nationale. Parmi les 650 000 dossiers contenus dans ce fichier, certains portent sur les cartes d’identité. Ils contiennent des renseignements sur la situation et la conduite de ressortissants étrangers.
Contrôle des étrangers : quelles archives consulter ?
travailleurs étrangers, fichage, généalogie, généalogiste professionnel, French professional genealogist, archivesArchives départementales des Yvelines, 16M : Travail. Conseils et comités. Syndicats professionnels. Grèves et conflits. Chômage.
Vous commencerez par rechercher dans vos archives personnelles, une carte d’identité, de séjour, une demande de renouvellement, etc.
Aux Archives départementales, vous vous plongerez dans la série M (administration générale). Cette série comprend les documents issus des services qui faisaient originellement partie du ministère de l’Intérieur. Elle était essentiellement alimentée par les bureaux de la préfecture. Vous consulterez les sous-série 4M, 5M (Sûreté générale, Étrangers, nomades, passeports) ou encore 16M, qui peut contenir des courriers de travailleurs étrangers ou de leurs employeurs.
Vous pouvez trouver des sources complémentaires en ligne, comme cet index des cartes individuelles des étrangers mis en ligne par les Archives du Nord.
Aux Archives nationales, vous consulterez le fonds Moscou qui contient le fichier de la Sûreté nationale. Pour vous aider, consultez la fiche d’aide à la recherche d’un dossier nominatif.
Avertissement : les fonds de la série M ont fait l’objet d’un échantillonnage. Il est donc possible que vous ne trouviez pas trace du dossier de votre aïeul(e).
Devaux Dominique. Les archives de la direction de la Sûreté rapatriées de Russie. In: La Gazette des archives, n°176,1997. pp. 78-86; https://www.persee.fr/doc/gazar_0016-5522_1997_num_176_1_3455
About Ilsen. Enregistrer et identifier les étrangers en France, 1880-1940. Musée de l’Histoire de l’immigration. http://www.histoire-immigration.fr/dossiers-thematiques/integration-et-xenophobie/enregistrer-et-identifier-les-etrangers-en-france
Des enregistrements des questions posées à Siri sont écoutées par Apple et peuvent révéler des informations très sensibles.
«Ce qui se passe dans votre iPhone reste dans votre iPhone.» proclamait un immense panneau publicitaire affiché dans Las Vegas lors du dernier CES, un grand salon dédié aux nouvelles technologies. Une bravade d’Apple, qui n’a de cesse de vanter sa supériorité sur ses concurrents en terme de protection des données.
Mais comme Amazon et Google l’ont admis avant elle, la firme de Cupertino écoute elle aussi les extraits audio enregistrés par son assistant vocal Siri, selon les révélations d'un lanceur d'alertes au Guardian.
Comme chez Google et Amazon, une petite portion des enregistrements de Siri, moins de 1% selon Apple, sont sélectionnés au hasard puis envoyés à des reviewers afin de vérifier si Siri a correctement compris ce qui lui était demandé, qu’il n’a pas répondu à coté, que l’activation était bien intentionnelle, etc.
Apple précise auprès du Guardian que les enregistrements, qui ne durent que quelques secondes, ne sont pas liés aux identifiants de leurs client·es, et que toutes les personnes en mesure de les écouter ont signé des accords stricts de confidentialité.
Mais même si les identités ne sont pas directement reliées aux enregistrements, le personnel a tout de même accès aux coordonnées, contacts et données des applis liées à l'appareil utilisé.
Ce processus permet d’identifier les failles de l’assistant et de l’améliorer. Seulement, ce ne sont pas des personnes directement employées par Apple qui consultent ces fichiers. Ce sont des sous-traitants dont les employé·es, selon la source du Guardian, ne sont pas vraiment trié·es sur le volet.
Or, beaucoup d’enregistrements sont déclenchés par erreur. Il arrive à Siri de penser à tort que sa phrase d’activation («Hey Siri») a été prononcée, notamment quand il entend le bruit d’une fermeture éclair. Quand une Apple Watch est soulevée puis entend des paroles, Siri est aussi automatiquement déclenché, ce qui cause un nombre de déclenchement accidentels «incroyablement haut».
Ainsi, «on peut entendre un médecin et son patient, on ne peut pas être sûrs mais certaines conversations ressemblent beaucoup à un deal de drogue. Parfois, des gens en train de coucher ensemble sont accidentellement enregistrés par une enceinte connectée ou une montre».
Contrairement à Amazon et Google, qui permettent à leur clientèle de refuser que leurs enregistrements soient utilisés pour améliorer le service, le seul moyen pour y échapper chez Apple est de désactiver Siri entièrement.
La jeune militante pour le climat Greta Thunberg a été reçue mardi à l’Assemblée Nationale pour y interpeller les députés sur le réchauffement climatique – et, surtout, sur l’inaction quasi-totale du gouvernement face à l’urgence (pas trop chaud chez vous… ?). Sa venue en France a pourtant suscité de nombreuses critiques de la part de certains députés refusant d’écouter « une prophétesse en culottes courtes ». Or on retrouve également au Moyen Âge cette méfiance vis à vis de ceux qui prétendent connaître l’avenir.
Prophètes et faux-prophètes
Les prophètes sont évidemment nombreux dans le texte biblique et jouent un rôle-clé : ils transmettent aux hommes les vérités divines, obtenues grâce à un contact direct avec Dieu. Le prophète se reconnaît à plusieurs critères : la foi évidemment, mais aussi la discrétion, l’humilité, sa bonne connaissance des choses passées. Son propos doit rester cryptique : la prophétie ne se dit jamais au grand jour, mais se masque sous des images, des symboles, des mots ambigus. Le prophète, par conséquent, évite toujours les dates et les noms propres, permettant d’identifier à peu près ce que l’on veut derrière ses mots – c’est ce qui permet aux prophéties de Nostradamus d’être toujours utilisées aujourd’hui. Bref, le prophète voit la vérité mais la transmet dans des « obscures paroles », comme le fait par exemple Merlin – figure par excellence du prophète médiéval – dans les romans arthuriens.
A cet égard, parler de Greta Thunberg comme d’une prophétesse est fallacieux. En effet, elle ne prédit pas l’avenir, se contentant de diffuser l’avis unanime de la communauté scientifique mondiale, en s’appuyant notamment sur le rapport du GIEC. Elle n’utilise ni discours ambigu, ni images obscures : au contraire, son propos est d’une grande clarté, appuyé sur des faits et des chiffres précis. Enfin, elle n’appelle pas tant à une réforme morale assez floue qu’à des actions politiques concrètes et bien identifiées.
Dans le même temps, la Bible, en particulier l’Ancien Testament, met en garde contre les « faux prophètes ». Menteur, démagogue, le faux prophète est également séduisant (Michée, II, 11). Sa prophétie, évidemment, ne s’accomplit jamais, mais cela n’empêche pas le peuple de le croire. Il peut être inspiré par le diable : les démons en effet sont capables de prédire l’avenir.
Très vite, le faux prophète est assimilé au loup. Il s’agit d’un animal redouté à l’époque, souvent considéré comme l’incarnation du paganisme – Romulus, fondateur de Rome, qui a persécuté les chrétiens pendant plusieurs siècles, n’a-t-il pas été nourri par une louve ? Le loup est en outre l’adversaire par excellence du berger, figure christique, chargé de protéger son troupeau. Sans surprise dès lors, l’Evangile de Mathieu dénonce les « faux prophètes », qui ressemblent à des brebis mais sont en réalité « des loups ravisseurs ». Prenant cette métaphore au premier degré, de nombreux auteurs médiévaux s’emploient à décrire des loups prophètes.
C’est le cas par exemple dans l’Ysengrinus de Nivard, un prototype du Roman de Renard écrit en 1148 qui voit le loup, Ysengrin, prophétiser sur son lit de mort. Il faut dire que le loup entretient un rapport étroit avec la parole. Selon une croyance populaire relayée par les textes savants, le loup peut « couper la voix » de sa proie, lui voler son souffle en ouvrant sa gueule : ne pouvant pas crier, la proie est aisément dévorée… Pas étonnant dès lors de croiser dans les textes des loups qui parlent.
L’Ysengrinus est un texte parodique : le loup y est une caricature du clergé, et son dernier discours se moque donc du texte apocalyptique. Les anges sont remplacés par des porcs, les trompettes par des clochettes ; au lieu des désastres mondiaux du texte de saint Jean, Ysengrin propose une apocalypse domestique triviale, faite pour déclencher le rire : « les tabourets auront les pieds en l’air, la chaise sera renversée, tout le monde aura mal aux genoux, la cruche et la marmite se promèneront toutes seules… ». L’auteur du texte se moque de l’emphase des prédicateurs et de leurs images catastrophistes : la peur de la fin des temps est comme effacée par ce discours ancré dans le quotidien. De même, aujourd’hui beaucoup préfèrent se moquer de Greta Thunberg… plutôt que de l’écouter.
Le chroniqueur Giraud de Barri, qui écrit à la fin du XIIe siècle, décrit quant à lui la rencontre, en Irlande, entre un prêtre et un loup-garou parlant qui prophétise sur l’avenir de l’île. La scène est beaucoup plus inquiétante que dans l’Ysengrinus : au cœur de la nuit, un prêtre marchant dans les collines de Tara est abordé par un énorme loup, qui lui explique qu’il est catholique, que son peuple a été transformé en loup par un saint à cause de ses péchés, avant d’entamer une longue prophétie sur l’avenir de l’Irlande, prophétisant notamment l’invasion anglaise de l’île – évidemment, Giraud écrit en 1188, donc après cette invasion…
Le loup-garou est décrit dans les textes médiévaux comme un versipellis, c’est à dire un « change-peau » : figure ambivalente, il incarne la ruse, la traîtrise, la fourberie. Il est tout à fait logique du coup de le voir associer au faux prophète, maître des apparences et des illusions.
Mais ces deux loups prophètes sont avant tout des figures ambivalentes, qui disent à la fois le faux et le vrai. Chez Giraud de Barri, le prêtre, suite à sa rencontre avec cet animal étrange, réfléchit en effet à la notion chrétienne de la métamorphose, et donc au mystère de l’Eucharistie. Le loup est d’ailleurs décrit comme un bon guide et ses vertus sont mises en avant par le texte. Dans l’Ysengrinus, le ton violemment parodique permet à l’auteur de dénoncer, sous le couvert de l’humour, les abus et la corruption du clergé, à une époque où les hérésies commencent à se multiplier en Occident. Au même moment, la théologienne Hildegarde de Bingen se pose elle aussi comme une visionnaire, convoquant de terribles prophéties pour mieux appeler à une réforme morale et politique de l’Eglise.
Dans tous ces cas, le fait de parler de l’avenir, sur un ton sérieux, apocalyptique ou humoristique, permet de réfléchir sur le présent. Au Moyen Âge, les « prophéties de Merlin » puis celles de Joachim de Flore ont en permanence un rôle politique : les principaux pouvoirs s’en servent pour légitimer leur autorité… ou pour critiquer la domination d’un rival.
Greta Thunberg ne ressemble ni à l’Ysengrin de Nivard, ni au loup-garou de Giraud, ni même à Hildegarde de Bingen. Son discours n’a pas les accents de la prophétie, ni les mêmes buts. Mais, tout comme nos loups-prophètes médiévaux, elle rappelle que parler de l’avenir est toujours une façon de décrire le présent – et, du moins peut-on l’espérer, de transformer ce présent, pour éviter un avenir redouté.
Adoptée à l'Assemblée le 9 juillet, la proposition de loi visant à combattre les contenus haineux en ligne divise les internautes. L'examen du texte par le Sénat est prévu pour septembre.
Le Parlement a approuvé mardi 23 juillet l'instauration d'un "droit voisin" au droit d'auteur au bénéfice des agences et des éditeurs de presse, une réforme destinée à rééquilibrer leurs relations avec les géants du numérique comme Google ou Facebook.
Cette proposition de loi, adoptée par 81 voix contre une, lors d'un ultime vote de l'Assemblée, est la première transcription, dans une législation nationale, de l'article 15 (ex-11) de la directive européenne sur le droit d'auteur, approuvée fin mars par le Parlement européen.
"Nous pouvons être fiers d'être le premier pays d'Europe", s'est félicité le ministre de la Culture Franck Riester, qui avait salué un "texte absolument essentiel pour notre démocratie et la survie d'une presse indépendante et libre".
"L'Assemblée a su se rassembler pour montrer aux GAFA qu'en démocratie, la presse n'est pas un produit comme les autres", a ajouté le rapporteur Patrick Mignola (MoDem).
La création d'un "droit voisin" doit permettre aux médias, comme l'Agence France-Presse (AFP), de se faire mieux rémunérer lors de la réutilisation en ligne de leur production par des agrégateurs d'informations, comme Google News, ou des réseaux sociaux comme Facebook.
Le texte adopté exclut cependant "les actes d'hyperlien ainsi que les mots isolés et les très courts extraits d'une publication de presse" du champ de la protection du droit voisin, dont la durée est fixée à deux ans, conformément à la directive européenne.
L'adoption de cette proposition de loi, initiée par le sénateur David Assouline (PS), ouvre la voie à des négociations portant notamment sur l'assiette et les modalités de rémunération, ou encore sur le choix de la société chargée de la collecte et de la gestion des fonds.
"Le montant de la rémunération (...) devra prendre en compte des éléments tels que les investissements humains, matériels et financiers réalisés" par les éditeurs et agences, ainsi que "leur contribution à l'information politique et générale", précise le texte qui entend favoriser ainsi la qualité plutôt que l'audience.
Les journalistes professionnels et les autres auteurs des oeuvres publiées (photographies et vidéos incluses) auront également droit à "une part appropriée et équitable" de la rémunération, indique la proposition de loi.
"C'est l'aboutissement d'un long travail que nous portons depuis trois ans", a déclaré à l'AFP Florence Braka, directrice générale de la Fédération française des agences de presse, qui observe que "les informations coûtent cher à produire et les contenus, notamment les photos, sont pillés via les plateformes".
"Cela va permettre de rééquilibrer la valeur dans un secteur qui est vital pour la démocratie", en soutenant des médias qui produisent "une information de qualité et vérifiée", selon elle.
Pour Bruno Hocquart de Turtot, représentant de l'Alliance de la presse d'information politique et générale, qui rassemble la plupart des titres de la presse écrite (hors magazines), "le travail des éditeurs de presse et des journalistes va être enfin rémunéré au lieu de se voir allègrement pillé par les GAFA" (Google, Apple, Facebook, Amazon).
De son côté, l'Association des services internet communautaire (ASIC) qui compte Google et Facebook parmi ses membres, a souligné dans un communiqué les "exceptions" consacrées par le Parlement, "protégeant la libre circulation de l'information et le libre choix des éditeurs et acteurs du numérique".
Elle s'est également réjouie que "malgré les craintes, la loi ne crée pas d'obligation de rémunération systématique pour chaque lien hypertexte", mais a regretté qu'elle n'ait pas clarifié "ce qu'il faut entendre par "très court extraits" d'une publication de presse".
Interrogative sur "le périmètre d'application de la loi", elle s'est aussi demandé "si des contenus qui ne seraient pas d'information politique et générale" entrent ou non "dans le périmètre du nouveau droit", et même "s'ils seraient légitimes à recevoir une rémunération".
Les pays membres de l'UE ont jusqu'au 17 avril 2021 pour transposer la directive européenne sur le droit d'auteur dans leur législation nationale.
A baffling alert. A race to the wrong building. Notre-Dame still stands only because firefighters decided to risk everything, a New York Times reconstruction has found.
Comment vivre dans des villes privatisées, où notre attention est contrôlée et sollicitée en permanence, et nos corps pistés à chaque instant ? Le dernier roman d’Alain Damasio, dont l’action se déroule en 2040, explore ce monde possible, avec justesse, de manière sensible et réaliste. Il nous invite à sortir d’urgence de nos « techno-cocons », à expérimenter de nouvelles manières d’être au monde et de résister, pour reprendre le contrôle sur nos vies. Attention, entretien décapant.
2040, en France. Dans une société ultra-libérale où les villes ont été rachetées par des multinationales, où l’attention de chacun est sans cesse captée et sollicitée au risque de rendre fou, on découvre l’existence des Furtifs, des créatures à la vitalité hors norme, qui vivent dans l’angle mort de la vision humaine. Toujours en métamorphose, elles métabolisent les éléments sur leur passage, transformant l’espace dans lequel elles vivent – et les gens qui croisent leur route. Dans ce monde qui ressemble au nôtre dans ce qu’il peut produire de pire, Lorca Varèse, sociologue pour communes autogérées, et sa femme Sahar, proferrante dans la rue pour les enfants que l’éducation nationale a abandonné, partent à la recherche de leur fille disparue, et à la rencontre de ces créatures.
Avec Les Furtifs (La Volte, 2019), Alain Damasio signe une critique fine et acerbe du capitalisme cognitif, de notre capacité d’auto-aliénation, du confort de nos techno-cocons où l’on se sent si protégés. Avec un langage créatif qui se renouvelle sans cesse, il trace des lignes de fuite possibles, des modes de résistance, dans une grande fresque magique, magnifique et émouvante, qui invite à changer radicalement notre regard sur le monde et sur le vivant.
Basta ! : Que pourraient incarner ces drôles de créatures, les « Furtifs », dans la société d’aujourd’hui ?
Alain Damasio : Ce sont des poches de liberté, des brèches dans un monde de plus en plus contrôlé, pas seulement par les multinationales ou les gouvernements, mais aussi par nous-mêmes : un père demandant à sa fille d’être « ami » sur Facebook pour voir ce qu’elle y poste, un enfant qui regarde l’historique de navigation de ses parents, un patron employant un hacker pour regarder quel salarié il embauche, ou réciproquement le salarié qui « googlise » le futur patron avant un entretien d’embauche… Nous sommes tous dans ces logiques de panoptique, où nous essayons d’avoir un maximum d’informations. Cet empire du contrôle et de l’intra-contrôle s’est étendu, notamment grâce au numérique qui lui apporte une extension incroyable.
Passer huit heures par jour sur internet, sur nos téléphones, c’est être dans un espace absolument contrôlé et contrôlable, qui produit sans cesse des informations : cliquer, scroller, envoyer une vidéo, écrire un message, tout acte à l’intérieur de ce réseau laisse une trace, archivable et récupérable, qui peut ensuite générer un historique et des corrélations. Nous nous y sommes habitués. Je crois que les digital natives ne sont plus du tout conscients de ça. Les Furtifs est une tentative d’imaginer l’envers de cette société de contrôle, et une façon de s’en extraire.
Pourquoi finit-on par accepter ces logiques de contrôle ?
Parce que cela nous donne du pouvoir. Avec un smartphone dans la main, tu as l’impression d’avoir une régie de contrôle sur le monde : aller dans une ville que tu ne connais pas, avoir accès à n’importe quelle info, etc. C’est un pouvoir immédiat et fascinant. Et beaucoup moins théorique que la lutte militante : pourquoi les syndicats rament, pourquoi si peu de gens aux manifs ? Parce que c’est beaucoup plus dur d’aller se battre dans la rue. C’est plus compliqué d’exercer un pouvoir sur la société, c’est long d’inverser les idées ultra-libérales qu’on a mises dans la tête des gens, sans forcément de résultats concrets. Le smartphone contrebalance cela : si tu es mal, tu vas t’y abriter et jouer à n’importe quel jeu avec un imaginaire de pouvoir très fort, dans lequel tu seras le roi du monde.
Les jeux vidéos, comme Call of Duty ou Fortnite, jouent beaucoup sur ce que j’appelle « l’antique désir d’être Dieu » : on n’y meurt plus, on peut sans arrêt ressusciter, on est puissant, on peut courir indéfiniment, être ici et ailleurs – tout ce qui limite ontologiquement notre condition d’être humain y est subverti. Le virtuel met en place un pouvoir de compensation par rapport aux pertes de pouvoir concrètes.
Nous vivons une sorte de servitude volontaire à la technologie ?
Le philosophe Byung-Chul Han l’explique très bien : le stade avancé du pouvoir libéral actuel, c’est de permettre aux gens de maximiser leur auto-aliénation. L’aérodynamique du pouvoir est géniale : les gens viennent eux-mêmes prendre dans l’armurerie proposée par les GAFA. Ils reprennent leurs outils, les applications, sans qu’on leur mette un flingue sur la tempe ou qu’on les y oblige. Parce que cela obéit à des lois du moindre effort, à un outillage de la paresse, à une forme de dévitalisation assez cool, à plein de choses consubstantielles à l’être humain.
Tu te sens globalement bien dans ce techno-cocon, cette matrice attentive. C’est l’endroit où tu vas te sentir un peu dorloté, choyé. Chez les ados, au moment où ils se confrontent aux difficultés de l’âge adulte et aux autres, c’est particulièrement marquant : là, ils peuvent filtrer leur communauté, regarder ce qu’ils ont envie, se distraire et se détendre… Alors pourquoi ne pas y aller ? C’est très difficile de leur expliquer qu’un désir, ça se construit. Et que la vitalité vient aussi de l’extérieur et de l’altérité.
Qui, aujourd’hui, porte une critique intéressante sur notre rapport à la technologie ? Quelles sont vos influences ?
Bernard Stiegler, quand il parle des psychopouvoirs, avec une empreinte mentale et psychologique forte [1] : comment notre attention est sollicitée, captée, manipulée. C’est aussi ce que raconte Yves Citton dans son livre Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014). Dans Mythocratie, sur les imaginaires de gauche, il décrit également la fabrication des mythes et comment les séries TV, les pubs, impactent le vote ou le comportement des gens. La Silicon Valley par exemple a été extrêmement influencée par le « cyber-punk » et tout cet imaginaire construit dans les années 1970.
C’est d’ailleurs un grand débat entre auteurs de science-fiction : le cyber-punk est-il mort ou pas ? L’idée que l’accouplement avec la machine soit émancipateur et génère des expériences de vie intéressantes a été dévaluée. On voit bien que ça ne marche pas… Certains disent que le cyber-punk est dépassé parce que nous avons déjà des existences cyber-punks ! Le smartphone dans la poche n’est certes pas greffé à ton corps, mais ça reste l’extension physique la plus puissante de toi-même : c’est ton œil pour filmer, ton archive mémorielle, ton outil de communication... En cela le cyber-punk a quand même gagné. Et l’imaginaire du transhumanisme, alimenté par les riches libertariens de la Silicon Valley, est devenu le mythe contemporain de l’accroissement de pouvoir, répondant au « désir antique d’être Dieu ».
Le transhumanisme est-il une nouvelle religion ?
Lorsque les gens vivent un manque affectif et émotionnel, cela génère des forces réactives assez mauvaises. Le transhumanisme vient se connecter à cela, comme toutes les religions avant lui. C’est un mouvement para-religieux très fort, avec les mêmes logiques : d’abord un terreau de désaffection du corps, qui est méprisé, considéré comme de la viande. Ce qui compte, c’est le cerveau, réduit à une machine. Il y a ensuite la prophétie, le moment où les machines vont faire advenir l’intelligence artificielle (IA) – avant c’était prévu pour 2029, maintenant c’est 2045... C’est l’idée même de la « parousie », ce moment où Jésus doit redescendre sur Terre, sauf qu’avec le transhumanisme, c’est l’IA qui va arriver pour gérer tous nos problèmes.
L’espèce humaine a besoin de générer ce genre de mythes pour interpréter ce qui agit sur sa vie. Le mythe de « l’IA toute-puissante » vient répondre à un bordel que nous avons créé : aujourd’hui, la technostructure est tellement dense que personne ne comprend ce que font réellement les IA, même ceux qui en créent la boîte noire. Et aucun être humain n’est évidemment capable de traiter les données du « big data ». On crée des systèmes qui échappent complètement à l’être humain, que personne n’arrive à maîtriser. C’est une dépossession. Une fois que ça a bien purulé et bien enflé, qu’on est noyé sous tout ça, intervient le mythe. Les mythes sont des symptômes.
Face à cette situation, vous défendez le « vivant » : qu’est-ce que cela veut dire, concrètement ?
C’est renouer avec la nature, les arbres, les plantes… Cela ne veut pas dire embrasser des arbres, mais simplement comprendre comment le vivant s’interconnecte et comment nous sommes en symbiose avec lui. C’est aussi renouer avec les « ancestralités animales », qui sont consubstantielles à ce que nous sommes, et communes à plein d’espèces.
L’humain est habité par des affects, des percepts et des concepts. Les affects, c’est tout ce qui vient nous toucher, les émotions, la sensibilité – le pouvoir d’être affecté, comme dirait Spinoza. Les percepts, c’est comment on voit les choses, ce à quoi nous sommes attentifs. Pour moi, politiquement, c’est la clé : on ne changera pas la société si on n’agit pas sur le mode de perception des gens. Par exemple, il m’a fallu beaucoup de temps pour me rendre compte que je n’étais pas attentif aux enjeux de genre, notamment dans la prise de parole publique. J’étais du bon côté de la barrière : un mâle blanc qui n’en n’avait pas souffert. Mon mode de perception n’était pas assez éduqué. Et c’est parce qu’il a changé que mon comportement a changé : quand ta perception change, tout change.
Pareil pour l’écologie. Il y a plein de situations où je ne percevais pas le problème : balancer quinze litres d’eau potable pour évacuer un pipi qui ne gêne personne, et le faire dix fois par jour, je m’en foutais. J’ai appris à percevoir mon pipi autrement : constitué à 99% d’eau, qui ne pollue rien. L’écologie n’arrivera à rien tant qu’elle n’aura pas changé les modes de perception.
Enfin, troisième dimension, les concepts. Quand on rédige un tract, on s’adresse au rationnel. Quand on écrit un texte de sociologie ou d’économie, qu’on explique le nombre de kilos de CO2 dépensés en prenant l’avion pour Bali, c’est du rationnel. Mais ça ne marche pas, parce qu’on s’adresse à une seule « couche », alors qu’il faudrait parler aux trois dimensions à la fois. Être vivant, c’est être le plus possible dans son existence, dans des moments où tu sollicites ces trois dimensions.
Une de mes grandes révélations, c’est quand j’ai pisté des loups avec le philosophe Baptiste Morizot l’année dernière, dans le Verdon. Il n’oppose pas le concept à l’affect, pour lui tout marche ensemble : c’est « l’alliage incandescent des facultés ». Tu le sens quand tu fais le pistage avec lui : la dimension corporelle est très présente, avec un registre très perceptif – nous avons vu les traces, les écrevisses à moitié bouffées, on étudie, on regarde, on va sentir si la trace est fraîche. Tout cela t’active conceptuellement – nous n’avons pas arrêté de parler de philo et de biologie. Et puis il y a des moments d’émotions, surtout quand tu retrouves les traces de la fameuse meute de loups bouffeurs d’écrevisses… C’est génial. C’était une journée très vivante.
Le « vivant », c’est aussi un terme qui est très marqué politiquement, peut-être même « piégé », revendiqué aussi bien par la deep ecology que par le catholicisme intégriste, par exemple. Comment composer avec un mot qui peut être revendiqué par d’autres approches politiques ?
Je n’ai pas la même perception. Je considère que ce mot est extrêmement positif. Il n’a pas été sali ni récupéré, en tout cas très peu par la publicité ou par le régime ultra-libéral. C’est un terme assez bien protégé, beaucoup utilisé par les ethnologues, les sociologues et les philosophes – par Latour, Descola, Morizot et tout ce mouvement. On doit au contraire l’utiliser : la sémantique est un rapport de force, certains mots ont été préemptés… Comme « Orange », par exemple !
Le naming est très présent dans votre livre : vous imaginez la ville de Lyon rachetée par Nestlé qui devient « Nestlyon » ou encore Paris-LVMH…
Quand on voit les facultés intrusives du libéralisme, qui a tout bouffé – le sport et le foot, la culture –, tout monétisé – l’amitié, l’amour... L’étape ultime, c’est le langage : si on arrivait à faire payer l’utilisation publique des mots, en touchant des royalties à chaque fois… Donc oui, le naming est un vrai enjeu.
C’est l’illustration d’une autre critique très présente dans Les Furtifs : la privatisation grandissante des villes et des espaces publics…
Au tout début de ma réflexion, il y a le fait que Paris emprunte sur le marché bancaire international, c’est-à-dire qu’une partie de son budget est emprunté à des banques privées. Paris est cotée « triple A » et peut donc emprunter à des taux très faibles. Mais si ça passait en « triple B » ? Comme la Grèce, la ville peut faire faillite…
L’ultra-libéralisme ne fonctionne plus qu’en archipel, en se concentrant sur des poches de villes ou de régions qui sont intéressantes parce que rentables, grâce à des populations assez riches. On le voit bien en Italie : d’un point de vue capitalistique, la région dynamique, c’est la Lombardie et Milan. C’est là qu’est investi l’argent. D’autres régions, comme les Pouilles, sont laissées complètement à l’abandon. Le Comité invisible l’a très bien analysé : ce capitalisme n’a plus vocation et n’a plus envie de gérer la totalité de la société, il a abandonné cette idée. Il gère des poches de profit, et les autres se démerdent.
C’est pareil dans l’éducation ou dans la santé : on va gérer celle des élites et des riches, et le reste, on s’en fout. Même chose pour la ville donc, où j’imagine LVMH investir Paris parce c’est la ville du luxe, Warner à Cannes pour le cinéma ou Nestlé à Lyon pour la gastronomie, tout en laissant tomber Niort ou Poitiers, parce que ce n’est pas intéressant, et donc c’est à l’État de se démerder pour gérer…
Mais est-ce encore de la science-fiction ? En vous lisant, on se dit que c’est réaliste et presque probable…
Tout ce que je décris dans mon livre est déjà là, c’est simplement hypertrophié. Mon ambition est de décrypter l’époque, notamment l’ultra-libéralisme qui dévore et avale, dans un espèce de vampirisme continu. L’histoire se passe en 2040, cela offre un léger décalage qui permet un effet miroir, mais 2040, c’est maintenant. A Marseille, dans le 8ème arrondissement où je vis, il y a plein d’îlots urbains déjà privatisés. Ce sont des zones très riches où l’on ne peut pas entrer. Ils ont réussi – soi-disant pour des raisons de sécurité – à obtenir le droit de couper les rues. Ce qui oblige à faire des détours.
L’autre versant de votre travail porte sur les modes de résistance possibles : à travers l’idée de furtivité – vous appelez à « rendre furtives nos existences » – suggérez-vous qu’il faut être caché pour résister, aujourd’hui ?
En tout cas, ne pas être perçu par les capteurs, échapper au maximum aux appareils de contrôle. Ce qui est très compliqué : ça implique parfois une déconnexion complète, ne pas avoir de smartphone en ville pour ne pas être géolocalisé par exemple. Il existe plein de manières de s’anonymiser, de brouiller, de leurrer : on peut utiliser des moteurs de recherche qui ne laissent pas de trace, utiliser des logiciels libres, c’est un peu tout le travail des hackers, aussi. Mais cela exige une vraie discipline. C’est un peu le paradoxe : il faut se contraindre pour retrouver de la liberté…
La dominante du pouvoir aujourd’hui, c’est un régime de contrôle très subtil et pervers. Cette évolution m’intéresse beaucoup : Deleuze raconte bien comment on est passé de la féodalité, au Moyen-Age, à un régime beaucoup plus disciplinaire aux 18ème, 19ème puis début du 20ème siècle, avant de parvenir à cette dominante de contrôle – sans que cela signifie pour autant que les autres formes de pouvoir aient disparues ! Un mec comme Bernard Arnault, par exemple, exerce son pouvoir de manière féodale par rapport aux journalistes. Pas mal de milliardaires ont un fonctionnement spatial de seigneurs, avec leurs affidés et du servage… La dimension féodale reste, même si elle n’est plus dominante.
De même, le régime disciplinaire revient avec Macron, dans une sorte de régression avec le retour de formes disciplinaires très basiques – il n’est pas moderne pour un rond, Macron. La violence qui s’exerce en manifestation depuis quelques mois, on n’a pas vu pire depuis 60 ou 70 ans ! Les responsables gouvernementaux le disent eux-mêmes : « La police affronte des choses qu’on n’a pas vues depuis 60 ans ! ». Sauf que c’est bien eux qui poussent à la violence en nassant les manifestants et en les gazant ! Ils savent très bien ce qu’ils font, ils créent tension et violence de manière très consciente.
Comment réagir à cela ?
Chaque régime de pouvoir a sa façon d’être renversé. Dans le régime féodal, hyper-hiérarchique, c’est simple : on coupe la tête du roi ! On en est prisonniers depuis deux siècles, de ce mythe de la Révolution française, tellement massive et presque magique… En réalité, la situation ne s’est pas retournée d’un coup : il a fallu que la classe bourgeoise monte, que les paysans s’organisent, que la noblesse s’effondre, etc. On n’a pas simplement coupé la tête du roi, et hop la révolution était faite ! Mais dans l’imaginaire, il en reste qu’on a tout retourné d’un seul coup, de façon massive – ce qui était aussi possible parce qu’il y avait ce pouvoir très structuré, très hiérarchisé.
Aujourd’hui, on est en « démocrature » – c’est-à-dire avec des éléments de démocratie et des éléments de dictature, mais globalement plutôt en démocratie – et dans un système où tous les pouvoirs sont disséminés, dans un réseau, un maillage : on ne peut pas retourner ça comme une crêpe. Dans un régime aussi intégré, aussi cybernétique et aussi corrélé, il faut plutôt des îlots. C’est une métaphore à laquelle j’ai beaucoup réfléchi : pendant longtemps j’ai pensé qu’on était sur une plaque d’argent ou d’acier, et que des points de rouille allaient piquer la plaque et progressivement faire des trous… Mais c’est assez négatif comme image.
Désormais je vois plutôt les choses comme ça : le capitalisme est comme de l’eau, qui s’insère dans tous les interstices. Dès qu’il y a une petite pente ou un défaut de gravité, cela vient tout remplir. Il y a un côté extrêmement liquide dans le fonctionnement du capitalisme qu’a bien montré Deleuze, ce côté déterritorialisé, dans lequel on patauge, dans lequel on se noie tous à moitié. Il faut plonger, fendre un peu la croûte terrestre pour faire remonter le magma, pour faire émerger un îlot. C’est un processus qui nécessite beaucoup d’efforts, et tout d’un coup tu fais sortir une énergie, une chaleur et ça remonte à la surface… Il y aura un îlot, puis un autre îlot, puis un archipel, et peut-être un pays. C’était un peu ça, la ZAD. Il y avait tellement peu de choses avant l’émergence de la ZAD que nous sommes tous allés là-bas et c’est devenu une plateforme.
Il faut surtout garder cette idée de pluralité, parce qu’il n’y aura pas une révolution unique. On ne va pas réinventer une pensée unique qui va structurer le monde. Chaque fois qu’on a voulu le faire, cela a abouti à une catastrophe… L’homme est pluriel, il faut permettre à tous ces archipels d’exister. C’est la seule manière de retourner progressivement le capitalisme et d’amener autre chose. Et le capitalisme finira par s’effondrer, c’est un système extrêmement récent, très absurde même s’il a beaucoup de capacités de résilience.
Vous êtes allé sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ?
Quatre fois, des séjours assez courts. La première fois, le collectif Mauvaises troupes m’a fait découvrir la partie Est, avec les auto-constructions, les maisons en argile, qui avaient un côté magique, créatif, presque enfantin, qui m’a beaucoup plu sur le plan des imaginaires. Puis je suis revenu du côté Saint-Jean-du-Tertre, par le fameux Conseil pour le maintien des occupations (CMDO), et j’ai vu un peu plus comment fonctionnaient les projets… Aujourd’hui je pense que le choix tactique du CMDO, qui a négocié avec le gouvernement, était le bon, pour gagner du temps et éviter l’écrasement total de la zone. Ils ont sauvé une certaine continuité d’expérience de la ZAD, qui se serait sinon terminée dans le romantisme de l’écrasement. Il ne faut pas minimiser une certaine complaisance nihiliste qu’il peut y avoir dans ces mouvements, qui sont hyper-usants et fatigants, et où beaucoup de gens, inconsciemment, préfèrent se faire écraser en restant dans la « pureté éthique ».
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La ZAD a renouvelé non pas les modes de lutte, mais les modes d’existence au quotidien. Les marchés à prix libre, les patates dans la caisse où chacun va se servir, sans que personne ne vérifie ce que tu fais : cette confiance-là est très importante. La créativité dans les modes de lutte est relativement faible aujourd’hui. Les Gilets Jaunes, heureusement, ont renouvelé le mode « manifestation », qui était complètement exsangue. Ne plus déposer les trajets de manifestation en préfecture pour les rendre imprévisibles pour la police, et investir les ronds-points, c’est un coup de génie, franchement ! C’est très intuitif : un rond-point est à la fois le carrefour de tout, et en même temps c’est un symbole de l’horreur des zones péri-urbaines.
Vous soutenez le mouvement des Gilets Jaunes ?
Acter qu’ils ne voulaient pas de représentants, que la représentativité au Parlement était une aberration, est un truc génial. Mis à part peut-être le Comité invisible ou le site Lundi matin, personne ne l’avait fait. Les Gilets jaunes ont destitué systématiquement toute tête qui voulait se présenter en leur nom, en disant que tout personne qui prétend représenter un mouvement de cet ordre-là est un usurpateur ou un clown. C’est quand même nouveau, et c’est un vecteur d’optimisme très fort…
Vous ne croyez plus au combat électoral ?
Plus du tout. En tout cas pas sur cette période-là. Je pense qu’il a été totalement dévoyé. Pour autant je ne suis pas d’accord avec le Comité invisible qui destitue complètement l’idée-même d’élections ou de vote : cela reste un mode pratique et pragmatique. Mais c’est le plus bas niveau de l’action politique. Tu fais plus en allant chercher ton panier à l’Amap et en consommant intelligemment qu’en votant… Idem pour les logiques collectives : tu fais 10 000 fois plus en soutenant la ZAD ou en manifestant, qu’en votant.
Est-ce que la sixième République peut être la solution ? Je ne crois pas. Je crois que la solution, c’est l’auto-organisation. Refaire prendre conscience aux gens que la politique, c’est eux, qu’ils doivent s’organiser localement, où ils sont, dans leur entreprise, sur leur lieu de travail, dans leur association, à l’école, à l’hôpital… Mais ce n’est pas confortable, cela demande beaucoup d’efforts et d’énergie. Mais voter, c’est tellement facile : tu délègues.
Il faut privilégier des petits dispositifs, comme les mandats tournants révocables ou le prix libre, qui est une idée absolument géniale pour équilibrer les écarts de richesse. J’ai découvert aussi le principe des élections sans candidat : c’est très intéressant pour mettre fin à la loi du plus beau parleur qu’on voit partout, y compris à la ZAD, quand le rapport de force ne s’exerce pas par le fric mais par la capacité de parole…
Faut-il plus de radicalité, aussi ?
Il faut plus de créativité, en tout cas. On peut se moquer de Greenpeace parce que c’est non-violent, mais ils ont fait preuve d’inventivité dans leurs modes de lutte, comme Act Up avec ses modes d’action très variés et très originaux. À un moment donné, il va falloir se réveiller pour contraindre le pouvoir à s’adapter, en prenant un coup d’avance. Parce qu’avec les formes « manifestation » ou « occupation », ils ont tout verrouillé, aujourd’hui.
J’ai tout de même un peu de mal avec la non-violence « pure ». Je trouve qu’on a dévoyé Gandhi ou Mandela, en oubliant qu’ils ont aussi fait des trucs violents. Avec le niveau de répression actuel, la désobéissance civile, le pacifisme ou les approches démocratiques ne suffiront pas. Je pense qu’il faut revenir à de l’action directe, assumer une part de violence et « d’irruptivité ». La limite, c’est la mort, car je défends le vivant. Mais, à tous ces gens qui vivent dans une espèce de forteresse absolue, il faut faire retrouver un sentiment de vulnérabilité, leur faire ressentir cette violence systémique qu’ils exercent du haut vers le bas et dont ils ne voient jamais le retour…
Je ne fais pas de la lutte violente une valeur en soi. C’est conjoncturel. Mais la négociation ne suffit pas, les manifs ne changent rien : on en est à X semaines de manif des Gilets jaunes, que faut-il faire ? Macron ne bougera pas d’un iota, il s’abrite derrière la Constitution. Pendant cinq ans, il va tout massacrer : les retraites, les hôpitaux, l’éducation. Il s’en fout.
Propos recueillis par Barnabé Binctin et Agnès Rousseaux
Dans une tribune publiée par Le Journal du Dimanche, ce samedi 20 juillet, 45 députés de tout bord, y compris de la majorité, disent "non au déremboursement de l'homéopathie" après la décision du gouvernement d'un déremboursement total au début du mois de juillet. Ils souhaitent maintenir le niveau de remboursement de cette méthode thérapeutique à 30%.
"L'homéopathie répond à un réel besoin médical. Elle contribue indéniablement à diminuer la consommation médicamenteuse et ainsi à combattre l'antibiorésistance, reconnue comme un problème majeur en termes de santé humaine et animale au niveau international", affirment ces parlementaires LR, UDI et indépendants, PS, Libertés et territoires, LREM ainsi que MoDem.
"Il est difficile d'accepter l'idée selon laquelle cette pratique, qui a longtemps été reconnue par les autorités et la communauté médicale, exercée pendant plus de deux cents ans par des médecins formés, et inscrite à la pharmacopée française en 1965, puisse soudainement être reléguée au rang de 'fake médecine'", soulignent ces élus, dont cinq "marcheurs", parmi lesquels Jean-François Cesarini et Blandine Brocard qui s'était élevée contre l'extension des vaccins obligatoires au début du quinquennat.
Ces députés jugent que "face aux prises de positions virulentes qui ont émergé ces dernières semaines dans le débat public, alors que des millions de Français affirment constater des bienfaits, il est intéressant de se demander pourquoi l'homéopathie dérange". "Le déremboursement total de l'homéopathie entraînera inévitablement un fort pourcentage de report vers la médecine traditionnelle, plus coûteuse et présentant également davantage de risques d'effets indésirables et secondaires", jugent-ils, demandant donc "au gouvernement de maintenir le niveau de remboursement à 30% de cette méthode thérapeutique".
L'homéopathie ne sera plus remboursée par la sécurité sociale d'ici à un an et demi, a tranché début juillet le gouvernement, se rangeant ainsi à l'avis de la Haute autorité de santé (HAS) qui avait conclu à l'absence d'efficacité avérée de ces produits pharmaceutiques.