D'abord, j'ai cru à une blague. À une inversion des sujets. À une erreur d'énoncé. À une intervention divine. À un épisode de Retour vers le futur. À une blague du ministère de l'Éducation nationale. À une photocopieuse devenue folle. Mais non, rien de tout cela. Vendredi 12 juin, dans l'épreuve anticipée de mathématiques du baccalauréat, nouvellement créée et destinée aux élèves de première, on leur demandait bien de savoir quel résultat on obtenait si on appliquait 30% à 150… Et afin de leur éviter un épanchement cérébral trop sévère, quatre réponses étaient suggérées.
Tout n'était pas aussi facile, cependant. Ainsi, la question numéro 5 du sujet de la voie générale sans la spécialité mathématiques était particulièrement retorse, à la limite du sadisme: «Un article coûte initialement 50 euros. Son prix diminue de 10%, puis augmente de 10%. Quel est son prix final?» À nouveau, quatre réponses possibles, dont la bonne (49,50 euros). J'entends bien que ces questions s'adressaient à des candidats pour qui les mathématiques ne sont pas au centre de leurs études. Que durant l'année écoulée, seule une heure et demie par semaine était consacrée à son enseignement. Mais tout de même, à la suite de quels accidents et renoncements successifs le niveau a-t-il pu autant baisser pour proposer des questions aussi navrantes de facilité?
J'ai beau être nul en maths, avoir cessé de les pratiquer depuis des décennies, même bourré ou plongé dans un coma artificiel, au seuil de la mort, j'aurais trouvé les bonnes réponses. Mon chat aussi, d'ailleurs. N'importe qui, en fait.
Qu'est-ce à dire? Que notre belle jeunesse ne sait plus compter, calculer, penser? Que les cerveaux des lycéens se sont rétrécis au point où ils éprouvent les pires difficultés à résoudre des problèmes à peine dignes de figurer dans les énigmes posées au revers d'un emballage de Carambar? Que leurs facultés mentales sont si peu développées que pour espérer une bonne réponse, il faut en proposer une à choisir parmi quatre?! Qui sait si l'année prochaine, le bac de français ne sera pas revisité de fond en comble et, à la place du trop difficile commentaire de texte, on ne proposera pas un jeu de questions/réponses: «Qui a écrit “Les Fleurs du mal”? a. Tintin; b. Charles Baudelaire; c. Julien Doré; d. Jésus-Christ.»
Ce n'est même pas une débâcle, c'est un naufrage pur et simple. Un abandon en rase campagne. Comme si on avait entériné l'idée que, à la suite de cette belle mais folle idée de donner le baccalauréat à tout le monde ou presque, afin d'atteindre cet objectif, il fallait renoncer à toute idée d'efforts, au moindre accomplissement qui soit de l'ordre du raisonnement ou de la formulation d'une pensée construite et élaborée.
Quand on voit qu'un ministre de l'Éducation nationale avertit que désormais les copies ne doivent plus ressembler à un cimetière jonché de fautes d'orthographe, on se demande s'il faut en rire ou en pleurer. Ce n'est pas que le niveau a baissé, c'est qu'il s'est simplement effondré. Tout le monde le sait parfaitement. Les professeurs, les parents d'élèves, les politiques.
Par une suite invraisemblable de reculs, morceau après morceau, lentement mais sûrement, on a détricoté le savoir pour le remplacer par un rapiècement des connaissances qui, mises bout à bout, forment une structure intellectuelle d'une pauvreté confondante.
Si seulement on avait opéré ce changement afin de permettre aux élèves de s'épanouir en tant que personnes, si on s'était enfin décidé à remplacer la quantité par la qualité, si on avait repensé le système éducatif afin de former des citoyens capables d'interagir à leur aise dans le débat public, si on s'était entendu pour laisser plus de place à l'imaginaire, aux arts, au développement personnel de chacun. Mais même pas. Par nécessité, on s'est contenté de réduire la voilure, de rétrécir le champ des connaissances, de baisser d'une manière drastique le niveau d'exigence.
Pour autant, les élèves d'aujourd'hui ne sont pas plus bêtes que ceux d'hier. L'intelligence n'a pas disparu. Du moins, pas encore. Simplement, elle n'est plus stimulée comme autrefois. Elle a perdu en profondeur, en éclat, en vigueur. Elle est devenue alimentaire, routinière, mécanique. Et ce faisant, c'est toute notre intelligence collective qui s'en trouve affectée. Nous avons perdu en substance et en consistance. Nous nous sommes affaissés.
Internet, les réseaux sociaux ou l'intelligence artificielle ont fait le reste. Le succès des populismes de tout bord l'atteste. Donald Trump n'a pu accéder au pouvoir que par la suite d'un effondrement spectaculaire de l'intellect. Un cerveau sans connaissance est un cerveau qui ne sait plus distinguer le bien du mal, le vrai du faux, la vérité du mensonge. Il erre dans un brouillard épais où il se montre incapable de penser par lui-même. Englouti sous le poids de sa propre bêtise, il devient un espace vacant où s'engouffrent les manipulateurs et autres faiseurs d'opinions.
Il est là le vrai problème. Que les gens deviennent de plus en plus bêtes ou incultes n'est pas un problème en soi. Ce qui l'est, c'est la conséquence, la faculté à croire désormais le premier bonimenteur venu. La crise de la démocratie telle que nous la vivons aujourd'hui est avant tout une crise de la connaissance et du savoir.
Quand on renonce à éduquer les masses par le haut, lorsque l'on recule sur les fondamentaux à enseigner, on nourrit mécaniquement le populisme, le nationalisme ou le racisme, ces maladies de l'âme qui sont la gangrène des nations.
Cette bêtise institutionnalisée, l'intelligence artificielle va la développer en des proportions d'une ampleur tellurique, jamais recensée dans l'histoire de l'humanité. Et lorsqu'elle aura achevé son œuvre, quand l'ignorance aura tout envahi, peut-être alors, dans un dernier éclat de lucidité, au moment de faire nos adieux à ce monde, nous nous souviendrons avec émotion de ce temps pas si lointain où la maîtrise de l'orthographe, du calcul, des sciences élémentaires ne relevait pas d'une douce utopie, mais d'une réalité bien concrète.