Publié le 19 novembre 2025 par Hélène Bourelle
D'après une étude, réalisée par l'institut de sondage One Poll en juillet et août 2025 pour l'application d'apprentissage des langues Babbel, 33% de la population française a grandi avec un parent ou un grand-parent dont la première langue n'était pas le français. Mais parmi cet échantillon, un quart des Français et Françaises issu·es de l'immigration n'ont pas eu accès à cette transmission.
Naïma, 28 ans, est née à Paris d'une mère algérienne qui parlait berbère et arabe. «Ces langues étaient proscrites à la maison, confie-t-elle. Mes grands-parents préféraient parler dans un français approximatif, plutôt que de parler leurs langues maternelles. Ma mère aussi ne parlait que français, cherchant à tout prix à effacer son accent étranger.»
Le cas de Naïma est loin d'être isolé. D'après l'étude de One Poll pour Babbel, 39% des membres des deux générations d'immigrants d'après-guerre ont choisi de ne pas transmettre leur langue maternelle, parce qu'ils pensaient faciliter l'intégration de leurs enfants dans la société française. «Délaisser sa langue au profit du français est apparu aux premières générations d'immigrés comme un choix rationnel pour protéger leurs enfants des discriminations, dans une société qui stigmatisait fortement les langues étrangères», explique Sophie Vignoles, linguiste et responsable du contenu éducatif chez Babbel.
Dans un article intitulé «La dynamique des langues en France au fil du XXe siècle», publié en 2002 dans la revue Population et Sociétés, les sociologues et linguistes François Héran, Alexandra Filhon et Christine Deprez notent que si la part des adultes ayant hérité d'une langue étrangère de leur parents a progressé avec l'essor des migrations après la Seconde Guerre mondiale, la langue du pays d'origine a progressivement été abandonnée pour ne plus parler que le français en famille.
En 1999, dans leur «Étude de l'histoire familiale», l'Institut national d'études démographiques (INED) et l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) ont démontré que les langues étrangères les plus touchées par la non-transmission au cours de la seconde moitié du XXe siècle en France ont été le polonais, les langues créoles, l'italien, l'espagnol, les langues africaines, le berbère, l'arabe, le portugais ou encore l'allemand.
«Pour ma famille, la priorité était qu'on excelle à l'école et ça passait forcément par le fait de supprimer l'arabe et le berbère de nos vies.» Naïma, 28 ans, née à Paris d'une mère algérienne
Au fil des époques, l'immigration n'a cessé d'alimenter des débats récurrents sur l'identité, l'intégration et la cohésion nationale. Les politiques d'intégration ont, quant à elle, souvent valorisé l'assimilation linguistique, affectant la perception de soi et de sa langue d'origine chez les populations immigrées. «Pour beaucoup de nouveaux arrivés, effacer sa langue d'origine était perçu comme un facteur clé d'intégration sociale et une manière de maximiser les chances de réussite scolaire de ses enfants», précise Sophie Vignoles.
Une réalité vécue par Naïma: «Pour ma famille, la priorité était qu'on excelle à l'école et ça passait forcément par le fait de supprimer l'arabe et le berbère de nos vies.» On sait pourtant désormais que le fait de parler plusieurs langues couramment et/ou d'avoir plusieurs langues maternelles est un puissant levier de réussite scolaire, mais aussi un avantage sur les plans cognitif et social.
C'est en ressentant l'urgence de ses parents à s'intégrer qu'Anna, 40 ans, a fait un blocage avec le roumain. «Mon père, qui tenait un hôtel, racontait à ses clients qu'il était grec pour ne pas dévoiler sa véritable nationalité. Un jour, lorsque j'étais enfant, j'étais en train de parler en roumain et il m'a reprise en disant: “Ici, on est en France, alors on parle le français.” À partir de là, c'est comme si j'avais intériorisé la honte de mes parents à l'égard de leurs origines et je n'ai plus réussi à parler roumain, même avec ma famille au pays», retrace celle qui se prénomme en réalité Anne-Françoise. «Mes parents pensaient que ça faisait très français et avoir l'air français, c'était vraiment leur plus grand souhait.»
Le rapport à sa propre langue, qu'il s'agisse de fierté, de honte ou de rejet, dépend beaucoup de sa perception par le pays d'accueil. À 4 ans, lorsqu'elle a emménagé dans un village du sud de la France, Anja, 38 ans, a tout de suite intériorisé le regard négatif projeté sur sa langue maternelle, l'allemand.
«Avec mes sœurs, on était les seules étrangères, raconte Anja. J'ai ressenti le besoin très fort de me fondre dans la masse, mais nous étions sans cesse renvoyées à notre statut d'étrangères et d'ennemies. On nous traitait de “chleuhs”, de “boches”, de “nazis”. Alors j'ai fait un rejet total de la langue. Je ne répondais qu'en français quand ma famille me parlait allemand et j'ai tout fait pour effacer mon accent. Aujourd'hui, je ne parle plus du tout ma langue maternelle.» Les stéréotypes concernant l'allemand en France offrent un bon exemple du poids du contexte historique et politique sur la perception des langues.
Quant aux pays anciennement colonisés par la France, ils demeurent perçus à travers un prisme postcolonial, qui tend à invisibiliser leur langue, leur richesse culturelle et historique. «J'ai toujours senti que mon père s'empêchait de parler ses langues maternelles, le fon [ou fon-gbe] et le goun [ou gun-gbe], car elles n'étaient pas valorisées du tout, illustre Thibault, 38 ans, dont le père est originaire du Bénin. Il avait aussi très peur de faillir à cette injonction de s'intégrer. À cette époque, ce n'était pas envisageable d'avoir plusieurs identités. La notion même de métissage était un impensé. À l'école, on pensait que j'étais adopté car ma mère est blanche. C'était une période assez violente, qui ne laissait pas beaucoup de place à la diversité des cultures, des histoires, des parcours.»
L'injustice réside dans le fait que là où certaines langues étrangères subissent une dépréciation et un effacement, d'autres, à l'inverse, sont extrêmement valorisées. «Si mon père avait été britannique, tout le monde aurait été très fier qu'on apprenne et qu'on parle l'anglais entre nous. Ça aurait été perçu de manière unanime comme un levier de réussite scolaire et sociale», imagine Thibault.
Pour Sophie Vignoles, les langues sont loin d'être de simples outils de communication. Elles recèlent une quantité de composantes intangibles qui nous lient aux nôtres et aux autres. «Une langue est un vecteur d'émotions, d'histoire, de traditions. C'est une manière de voir le monde, mais aussi un fil invisible qui relie les générations entre elles, une porte vers la culture d'un pays et vers les autres. Lorsqu'on perd le contact avec la langue de ses parents ou de ses ancêtres, il y a tout un pan de notre histoire familiale et sociale qui disparaît.»
Un constat que fait aussi Ando, 28 ans, né en Arménie et arrivé en France à l'âge de 6 ans. «À la maison, on a toujours parlé l'arménien entre nous. On vient d'un peuple qui a vécu un génocide. Le pays ne compte aujourd'hui que 3 millions et quelques d'habitants. Alors c'est un peu notre devoir de faire vivre notre culture et notre mémoire. Sans la langue, elles disparaîtraient.»
«Il y a un vrai changement de génération. Au lieu d'un effacement, on assume aujourd'hui davantage son pluralisme linguistique et on revendique ses différentes identités.» Sophie Vignoles, linguiste et responsable du contenu éducatif de l'application Babbel
Aujourd'hui, Naïma regrette amèrement de ne pas parler la langue de ses origines algériennes. «Avec mes frères et sœurs, nous avons le sentiment d'avoir été privés de quelque chose qui aurait dû faire partie intégrante de notre identité, souffle la jeune Parisienne. Quand on va en Algérie, on se sent empêché, car on ne peut pas parler de manière fluide avec notre famille. Pour moi qui viens d'avoir un bébé, c'est une grande tristesse que de savoir que je n'aurai rien à lui transmettre à ce niveau-là.»
Même son de cloche pour Anna: «C'est un peu la double peine. En France, je ne devais pas parler roumain, mais en Roumanie, on me reprochait d'avoir oublié ma langue maternelle. Toutes ces années, cet état de fait m'a éloignée de ma famille et m'a empêchée de me sentir légitime là-bas.»
Mais la société évolue et dans son sillage, les populations venues de l'étranger s'autorisent peut-être aujourd'hui plus qu'hier à transmettre leur langue maternelle à leurs enfants.
«Il y a un vrai changement de génération, note Sophie Vignoles. Au lieu d'un effacement, on assume aujourd'hui davantage son pluralisme linguistique et on revendique ses différentes identités.» Aussi, beaucoup d'individus issus des nouvelles générations sont déterminés à renouer avec ce qui ne leur a pas été transmis: «C'est une forme de réparation qui s'inscrit dans un véritable mouvement collectif qui participe à la modernisation de notre culture.»
Ando et sa famille incarnent bien ce changement de paradigme: «À travers les époques, par volonté d'être comme n'importe quel Français, les Arméniens ne se sont pas toujours autorisés à parler la langue avec leurs enfants. Nous, nous sommes arrivés dans un contexte différent, plus favorable, alors on se doit de faire ce travail de transmission.»
Ces dernières années, Anna a pris des cours de roumain auprès d'une prof particulière. «Parfois, j'ai un niveau d'enfant, parfois, je parle de manière très soutenue, tempère la quadragénaire. C'est très inégal, mais ce n'est pas grave. J'ai retrouvé certains réflexes et je me suis même remise à rêver en roumain.» Au fil du temps, Thibault se réapproprie lui aussi son héritage culturel venu d'Afrique de l'Ouest. «Je vais régulièrement au Bénin et j'essaie d'apprendre, petit à petit, témoigne de son côté ce trentenaire. C'est difficile, mais je m'accroche. Quoi qu'on en dise, ces langues font partie de moi.»